dimanche 25 septembre 2022
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Union des syndicats de Monaco : « Monaco doit rester à l’avant-garde du modèle social et économique »

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Face aux enjeux auxquels devra répondre la principauté dès cette rentrée 2022, Olivier Cardot, secrétaire général de l’Union des syndicats de Monaco (USM), et Léna Hanns, membre de la direction de ce syndicat, font un point sur les défis et les bouleversements à venir.

Quelle est la situation économique et sociale de Monaco en cette rentrée 2022 ?

Olivier Cardot : La situation est différente selon ceux qui y trouvent leur compte et ceux qui, malheureusement, bien souvent dans le camp du travail, la subissent, suite à la perte de leur emploi et de l’impact de la crise. Dans la tranche des travailleurs ou des petits patrons, l’épisode n’a pas été facile à digérer. Les petits commerces, notamment sur le Rocher, ont souffert pendant deux ans, avec l’annulation des voyages de tourisme. L’aide du gouvernement n’a pas forcément été suffisante pour répondre à leurs besoins. Il y a encore des difficultés pour ces commerçants pour retrouver une activité soutenue et faire du chiffre d’affaires. Mais la situation est mitigée, car les voyants sont au vert économiquement, si l’on en croit le gouvernement. Et les chiffres sont relativement positifs pour la Société des bains de mer (SBM), aussi, grâce à la revente de Betclic. Des dividendes ont même pu être versés aux actionnaires.

Il y a eu également des plans sociaux ?

Léna Hanns : Il y a eu des plans sociaux pendant la crise sanitaire. Mais on note aussi une réelle casse dans le secteur industriel. WKW Monaco va fermer sa partie production, et les derniers départs sont prévus dans les mois à venir. Ce n’est pas un cas isolé. Il y a, je pense, une volonté générale à Monaco de fermer le côté manufacturier, pour encourager les industries dites plus « propres », notamment dans le cadre de la mutation du quartier Fontvieille. Cette casse a commencé avant la crise sanitaire, et nous regrettons qu’il n’y ait pas de programmes de formation mis en place, pour ne pas subir cette mutation, mais l’accompagner.

La disparition de l’industrie se poursuit à Monaco ?

Olivier Cardot : Cela fait plus de 15 ans que le gouvernement privilégie l’installation d’usines à haute valeur ajoutée. Mais ça a coûté l’emploi de centaines de salariés. Biotherm, Mecaplast, et Lancaster, ont malheureusement mis la clé sous la porte. Ce n’était pas forcément lié à des problèmes économiques vitaux, mais plutôt à la volonté de délocaliser, et de trouver de la main d’œuvre à bas coût. Mais cela n’est pas sans conséquences pour le commerce et la restauration du quartier de Fontvieille, qui se désertifie, à force de perdre ses industries. Moins il y aura de travailleurs, moins il y aura de fréquentation dans le quartier. On demande donc la réindustrialisation du secteur monégasque. La crise économique et pandémique nous a montré qu’on a manqué de tout : de masques, de gel hydroalcoolique, de barrières en plexiglass, alors qu’on avait eu, par le passé, les outils industriels et technologiques pour tout fabriquer à Monaco.

« On demande la réindustrialisation du secteur monégasque. La crise économique et pandémique nous a montré qu’on a manqué de tout : de masques, de gel hydroalcoolique, de barrières en plexiglass, alors qu’on avait eu, par le passé, les outils industriels et technologiques pour tout fabriquer à Monaco »

La guerre en Ukraine a une incidence sur l’activité économique de la principauté ?

Olivier Cardot : Apparemment, cette guerre a peu d’incidence à Monaco, si je me fie aux déclarations du conseiller-ministre pour le budget. Mais elle sert sûrement de prétexte pour faire gonfler le prix de certains produits. Il y a de la malhonnêteté là-dedans, et une certaine escroquerie sur les hausses de prix. C’est la fin de l’abondance depuis un certain temps déjà, et pour beaucoup de monde.

Entre l’inflation généralisée en zone euro, et l’émergence de la récession, quelles mesures adopter pour préserver l’activité monégasque ?

Olivier Cardot : Il faut organiser la réindustrialisation du pays, et mettre fin aux contrats précaires. Ce qui va donner envie de rester à Monaco, c’est une situation stable. Nous demandons ainsi des salaires décents, avec une rémunération minimale fixée à 2 250 euros brut, même s’il faudrait revoir cette somme nettement à la hausse, car nous n’étions pas dans un contexte d’inflation lorsque nous l’avions fixée. Il faudrait désormais miser plutôt entre 2 500 et 3 000 euros brut.

Pourquoi les salaires n’ont-ils pas déjà augmenté globalement ?

Léna Hanns : La problématique, c’est qu’il n’est pas obligatoire d’indexer les salaires sur l’inflation. On peut considérer qu’un poste était attractif il y a dix ans. Mais, aujourd’hui, si le salaire n’a pas évolué entre temps, il n’est plus du tout performant. Il faut appliquer à nouveau les grilles de salaires. Sans cette garantie-là, on ne peut pas être attractif.

« La loi prévoit déjà l’ouverture du dimanche et l’impact est minime sur la fréquentation les week-ends. Favoriser leur ouverture davantage ne promet pas de relancer l’activité, ni la fréquentation »

Pourquoi des grilles de salaires ?

Olivier Cardot : Seul le travail crée de la richesse. Mais les salariés les plus utiles sont bien souvent les moins bien payés. Nous sommes en discussion pour la remise en place de grilles de salaires pour les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration dans un premier temps, après 23 ans d’absence. Nous espérons leur remise en place dans ces secteurs-là. Et, par ricochet, pour toutes les professions. Il est important de garantir une rémunération à la hauteur des compétences des salariés, car le seul salaire de référence à Monaco est le Salaire minimum interprofessionnelle monégasque (SMIM), basé sur le taux horaire français, soit 11,06 euros, face à une finition à 6-7 %. Ce n’est pas grand-chose. Le salaire minimum doit être à la hauteur de 2 000 euros net, contre 1 702 euros aujourd’hui. Et c’est le minimum, car que faire avec 1 700 euros par mois dans la région ? On l’a chiffré avec un cabinet indépendant, et il en est ressorti, en 2018, qu’il fallait 2 000 euros net. Aujourd’hui, avec l’inflation, il faut un peu plus.

Face à la pénurie de main d’œuvre rencontrée cet été, notamment dans l’hôtellerie et la restauration, comment attirer à nouveau les salariés vers ces secteurs ?

Olivier Cardot : Nous sommes en discussion avec le gouvernement et l’association des industries hôtelières de Monaco depuis l’émergence de mouvements sociaux à la veille des Grands Prix automobiles. Les dirigeants se sont soudainement rendus compte de la difficulté de recruter. On fonctionne avec des effectifs tendus, avec tout juste le personnel pour travailler à peu près correctement. Et cela exerce une pression supplémentaire sur ceux encore en poste. L’ironie, c’est qu’on a dénombré entre 200 et 250 emplois supprimés au sein de la SBM en 2021, en partie par le biais de départs volontaires. Or, aujourd’hui, on se rend compte que les besoins pour combler les manques d’effectifs se résument à peu près à ce même chiffre.

Outre les salaires, comment améliorer la qualité de vie des salariés de la principauté ?

Olivier Cardot : Des efforts sur les transports, le logement, et les salaires vont participer au regain d’attractivité de Monaco. Nous avons rencontré le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Christophe Robino, récemment pour aborder ces sujets, ainsi que la réglementation sur le contrat de travail. Il faut une législation sur le contrat à durée déterminée (CDD) et l’intérim, pour que les travailleurs se sentent en sécurité. Le bien-être au travail, c’est essentiel. Et nous aurons une réflexion dans les mois à venir sur les critères de pénibilité. Surtout dans le bâtiment, et l’hôtellerie.

Quels leviers actionner pour améliorer l’attractivité de la principauté ?

Olivier Cardot : Comme je l’ai dit, l’attractivité de Monaco passe par un effort sur trois leviers. Le salaire, les conditions de travail, et le transport. Cela nous amène à réclamer une meilleure répartition des richesses. C’est une question qui se pose en Europe, en France et, bien sûr, à Monaco.

Léna Hanns : Le problème, là encore, vient du tassement des salaires, qui n’évoluent plus, et cela parfois depuis 10 ans. En contrepartie, on demande plus d’investissement, de diplômes, et d’expérience pour un poste. On veut tout, sans rien donner.

Quels sont les avantages à travailler à Monaco, aujourd’hui ?

Olivier Cardot : Il y a des avantages sociaux mis en place qui ne sont pas négligeables. Les allocations familiales dès le premier enfant, un remboursement des prestations sociales à hauteur de 80 %, et l’indemnité exceptionnelle monégasque de 5 %. On peut d’ailleurs rappeler que ce sont des acquis qui ont été obtenus par l’USM.

Faudrait-il subventionner une partie du coût des transports pour les salariés qui travaillent à Monaco ?

Léna Hanns : On a des routes très accidentogènes, et il faut améliorer l’accès à la principauté, qui a sa part de responsabilité. Ça fait des années qu’on entend parler de problèmes de transports, et que des idées sont proposées. Mais sans se concrétiser, comme le projet de téléphérique avec La Turbie, qui serait déjà à l’arrêt. C’est aussi un problème pour les professionnels de la livraison, qui ont beaucoup de mal à circuler dans Monaco, à cause du trafic routier.

Olivier Cardot : La gratuité des bus, demandée par le Conseil national, va être expérimentée à Monaco pendant plusieurs mois. Nous allons voir ce qui va en ressortir. Il y a encore des efforts à faire dans la prise en charge des transports. On manque aussi cruellement de places de parking pour stationner à Monaco, les prix des abonnements sont très élevés, et les places sont rares. Sans oublier le stress engendré, et le manque de temps passé en famille. Certains salariés optent alors, et on les comprend, pour le travail à distance. Mais quelle inspection du travail est compétente pour un salarié de Monaco qui travaillera de chez lui en France ? Le permis de travail est monégasque, mais l’inspecteur du travail monégasque n’a pas le droit de contrôler un travailleur en France. En cas d’accident de travail, qui contrôlera ?

Ce difficile accès à la principauté s’explique aussi par le manque de logements disponibles autour de Monaco : comment y remédier ?

Olivier Cardot : Il faut trouver un accord avec le gouvernement français pour construire des logements destinés aux actifs de Monaco, en périphérie de la principauté. Mais il faut aussi trouver un accord à Monaco. Pourquoi ne pas faire profiter de l’extension en mer aux salariés de Monaco ? Loger des familles assurera l’avenir sur des générations, apportera une constance de l’économie et un repeuplement de la fréquentation à Monaco le week-end. Car il y a une désertification dès la fin du mois d’octobre, le week-end.

Léna Hanns : Sans oublier que, à terme, les croisières risquent probablement de disparaître peu à peu [à ce sujet, lire notre dossier spécial, Bateaux de croisière et pollution : la colère monte, publié dans Monaco Hebdo n° 1249 — NDLR]. Surtout dans un pays comme Monaco, qui met en avant l’écologie et le développement durable. Sans salariés et sans croisiéristes, il ne restera pas grand-monde le week-end.

Pour relancer la fréquentation et l’activité les week-ends, faudrait-il généraliser davantage l’ouverture des commerces le dimanche ?

Léna Hanns : La loi prévoit déjà l’ouverture du dimanche et l’impact est minime sur la fréquentation les week-ends. Favoriser leur ouverture davantage ne promet pas de relancer l’activité, ni la fréquentation.

Olivier Cardot : Nous sommes dans un pays où le catholicisme est religion d’État. Le dimanche n’est donc pas fait pour travailler. Deuxièmement, le dimanche est le jour où la clientèle fréquente les commerces de proximité. Mais, si le maraîcher se retrouve en concurrence avec les grandes surfaces le dimanche, c’est fini pour lui. Nous sommes opposés à l’ouverture le dimanche, même si les élus du Conseil national assurent qu’il repose sur le volontariat. Mais nous savons de sources sûres qu’il existe des pressions exercées sur des salariés qui refusent de travailler le dimanche. Il existe la menace du licenciement sans motif, et la pression sur les horaires de travail et du planning. Quelqu’un qui a besoin d’aller chercher ses enfants l’après-midi, va soudainement devoir travailler sur ces heures-là. Tout un cercle vicieux s’instaure, sous couvert de paiements doubles ou triples.

Le gouvernement français souhaite décaler l’âge de départ légal à la retraite à 65 ans d’ici 2030 : faut-il envisager une évolution à Monaco ?

Olivier Cardot : Une évolution dans le sens inverse ne serait-elle pas la bienvenue ? On vit plus longtemps, car on travaille moins longtemps. Il y a 30 ans, un travailleur produisait moins de richesses à durée de temps égale. Cela prouve bien que nous avons les moyens de mettre en place un système de retraite qui soit bénéfique à tout le monde. Si on veut laisser la place à la jeunesse, il faut faire partir les anciens, dès 55 ans dans certains secteurs, comme le bâtiment. Monaco doit rester à l’avant-garde du modèle social et économique.

Léna Hanns : Il serait préférable d’envisager un départ à la retraite plus tôt, ou un meilleur aménagement des postes, pour permettre davantage la formation et la transmission des connaissances. Les commissions de reclassement que l’on fait dans ce secteur, nous montrent à quel point il est difficile de reclasser une personne après 50 ans. Et de plus en plus d’inaptitudes ne ressortent pas de la condition physique, mais plutôt psychologique. D’autant plus depuis le passage de la crise sanitaire. Et peu d’enquêtes sont faites dans les entreprises qui mettent la pression à leurs salariés. Après un licenciement, il n’y a pas de suivi de l’inspection du travail.

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Monaco Hebdo