jeudi 2 février 2023
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Marché du travail : quelle place pour les seniors à Monaco ?

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Entre les menaces de « grande démission » des jeunes (1), et les difficultés à recruter cet été dans l’hôtellerie, la restauration, le BTP, ou encore à la Société des bains de mer (SBM), les seniors, pourtant largement boudés du marché du travail après 55 ans, sont attendus au tournant. Même à Monaco où, globalement, la tranche des 45-54 ans est la plus élevée dans le secteur privé.

Les entreprises ont-elles une dent contre les cheveux blancs ? À l’heure où il est de plus en plus question d’inclusion en tout genre, celle des seniors fait peu de bruit sur la scène médiatique. Parent pauvre des dynamiques d’entreprise, le salarié de plus de 50 ans — car c’est à partir de cet âge que les recruteurs placent le curseur [à ce sujet, lire notre article « L’âge pivot est de 50 ans », publié dans ce dossier spécial — NDLR] — n’intéresse pas, ou que très peu. De leur côté, les ressources humaines semblent redoubler d’efforts pour attirer les jeunes talents, toujours plus exigeants quand il s’agit d’allier vie professionnelle et vie personnelle. Mais, face aux pénuries d’effectifs que connaissent les secteurs en tension depuis l’émergence de la crise Covid, comme l’hôtellerie et la restauration, la question de l’employabilité des plus âgés commence tout à coup à se poser. En France, le ministère du travail a ainsi entamé une réflexion sur l’instauration d’un pourcentage minimal des seniors dans les entreprises, un « index » sur l’emploi des seniors, comparable à celui pour l’égalité hommes-femmes lancé en 2019. La proposition n’a pas séduit le Mouvement des entreprises de France (Medef). Cette organisation patronale la juge en effet impraticable en l’état. Le débat est cependant lancé, à l’heure où le gouvernement envisage de reculer l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans d’ici 2031. À Monaco, la question se pose moins, car la barrière légale est déjà fixée à 65 ans. Mais la principauté n’évolue pas pour autant sur un îlot, éloigné des logiques nouvelles du marché du travail.

Travail Senior
© 2022 Gorodenkoff/Shutterstock

En France, le ministère du travail a entamé une réflexion sur l’instauration d’un pourcentage minimal des seniors dans les entreprises, un « index » sur l’emploi des seniors, comparable à celui pour l’égalité hommes-femmes lancé en 2019

Les 45-54 ans en tête à Monaco

La moyenne d’âge des salariés du privé est assez élevée en principauté. Selon l’Institut monégasque des statistiques et des études économiques (IMSEE), la tranche d’âge des 45-54 ans est la plus représentée à Monaco, quel que soit le genre. Elle regroupe ainsi plus d’un quart de l’ensemble de la population active. Autre point intéressant : il y a à peine plus de jeunes hommes salariés, âgés entre 25 et 34 ans, que de salariés seniors, âgés entre 55 et 64 ans (13 % contre 10 %). La tendance est la même chez les femmes salariées, avec 9,3 % de jeunes actives âgées de 25 à 34 ans, contre 6 % d’actives entre 55 et 64 ans. Mais les jeunes actifs ne boudent pas la principauté au profit des profils plus expérimentés. La démographie des travailleurs de Monaco illustre plutôt la spécificité du marché de l’emploi du territoire des Alpes-Maritimes dans son ensemble. Comme l’explique en effet Géraud Lefranc, manager au cabinet de recrutement Michael Page Monaco [à ce sujet, lire son interview publiée dans ce dossier — NDLR] : « Sur le territoire de Monaco et des Alpes-Maritimes, nous remarquons que de nombreuses personnes viennent faire leur deuxième partie de carrière […]. Très souvent, les jeunes diplômés débutent leur carrière dans une grande métropole, à l’international et à Paris. Et, dans un second temps, quand leurs priorités ont évolué, notamment du point de vue familial, ces candidats cherchent à venir, ou revenir, dans la région. » D’autant que les types de postes proposés à Monaco ont, eux aussi, une spécificité : « Il existe également moins de métiers à forte pénibilité. Même si le secteur de l’industrie représente encore 20 % du produit intérieur brut (PIB) monégasque, les emplois occupés à Monaco sont davantage des métiers de bureau, sans aller jusqu’à dire qu’il s’agit davantage de cadres. Il s’agit donc de carrières où l’on commence plus tard que la moyenne, et où l’on finit logiquement plus tard également », ajoute Géraud Lefranc, pour expliquer l’âge plus ou moins élevé des salariés de la principauté. Mais il n’empêche que les recruteurs émettent toujours des doutes et des réticences sur les candidatures des seniors.

La moyenne d’âge des salariés du privé est assez élevée en principauté. Selon l’IMSEE, la tranche d’âge des 45-54 ans est la plus représentée à Monaco, quel que soit le genre

Des freins au recrutement

Manque de projection à long terme, difficultés d’adaptation, excès de compétences, prétentions salariales élevées… Ce sont quelques-uns des points faibles des seniors aux yeux des recruteurs, selon Michael Page Monaco. Les mêmes, globalement, que sur le marché de l’emploi français et européen, dans son ensemble. Dans l’Hexagone, selon une enquête Indeed menée en 2022 par OpinionWay, et réalisée auprès de 406 dirigeants d’entreprise et 1 003 salariés, un salarié sera considéré comme « trop âgé », dès 59 ans, pour que son embauche soit considérée comme « pertinente », pour une entreprise ou pour une équipe. Toujours selon cette étude, seuls 60 % des dirigeants envisageraient de recruter des travailleurs de plus de 45 ans. En cause, toujours les mêmes craintes : les problèmes de santé et la fatigue inquiètent 46 % des dirigeants et 48 % des salariés. L’approche des seniors aux outils numériques rebute également 32 % des patrons interrogés. Et, enfin, 34 % des dirigeants d’entreprise préfèrent se passer de l’expérience d’un candidat considéré comme senior si ses prétentions salariales sont jugées trop élevées. Résultat : le taux d’emploi des plus de 50 ans ne décolle pas. Selon un rapport de la direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares) publié en avril 2022, le taux d’emploi des 55-64 ans en France se situe à 56 %. Mais ce chiffre chute radicalement après 60 ans, puisqu’il passe de 75,1 % pour la tranche des 55-59 ans à seulement 35,5 % pour les 60-64 ans. Passé 60 ans, les personnes occupent donc rarement un poste et ils comblent leurs dernières années de pré-retraite par une période de chômage. Le taux de chômage français augmente en effet au fur et à mesure que les seniors prennent de l’âge : il passe ainsi de 5,2 % chez les 50-54 ans, à 6 % chez les 55-60 ans, et à 6,9 % pour les 60-64 ans. Et c’est bien souvent une rupture de contrat qui en est à l’origine, notamment chez les cadres : selon une étude Apec/Pôle emploi publiée en janvier 2022, l’entrée au chômage des cadres seniors s’explique dans 81 % des cas par une rupture de contrat, à l’initiative de l’employeur. Cette période de chômage dure relativement longtemps selon cette dernière étude, puisqu’elle est, en moyenne, de 771 jours après 55 ans, contre 349 jours pour les autres demandeurs d’emploi. Pour l’expliquer, cette étude pointe l’inadéquation des candidatures des seniors aux profils de cadres recherchés, et les « discriminations des recruteurs liées à l’âge ». Passé 55 ans, les candidats ne veulent pas, non plus, accepter n’importe quel emploi d’après cette étude : 71 % des cadres interrogés préfèrent donc attendre de retrouver un emploi qui correspondra à leurs critères de recherche, à savoir le niveau de responsabilité, le salaire et la localisation, en priorité. Pourtant, ces travailleurs mériteraient d’intégrer à nouveau le marché du travail. C’est ce que pense Jean-Hervé Lorenzi, président fondateur du Cercle des économistes [à ce sujet, lire son interview publiée dans ce dossier — NDLR]. À condition que le marché du travail évolue, lui aussi.

Le président fondateur du Cercle des économistes, Jean-Hervé Lorenzi, estime qu’un retour à l’emploi de 825 000 seniors d’ici 2032 permettrait d’améliorer le PIB français d’environ 48 milliards d’euros, grâce à l’augmentation des capacités de production

Des besoins à combler, des carrières à repenser

Les seniors sont trop vieux, et les jeunes sont trop jeunes. À deux doigts de la « totologie », c’est l’idée qui prédominait encore dans les résultats du dixième baromètre national de perception de l’égalité des chances du Medef, publié en 2019, et qui met en avant les craintes d’être discriminé sur le lieu de travail. « L’âgisme » a la dent dure, et il bloque encore des carrières, autant pour les jeunes, dont les missions évoluent peu en entreprise, que pour les seniors, dont la carrière s’arrête précocement : « Malheureusement, les réformes structurantes en France sont complètement à côté de la plaque et pas vraiment adaptées aux problèmes du marché du travail, dans lequel on distingue mal les perspectives d’évolution », explique Jean-Hervé Lorenzi, qui estime également qu’un retour à l’emploi de 825 000 seniors d’ici 2032 permettrait d’améliorer le PIB français d’environ 48 milliards d’euros, grâce à l’augmentation des capacités de production. De quoi rééquilibrer les comptes du système de retraite français selon cet économiste. À Monaco, l’inclusion des seniors est prise au sérieux également, notamment pour pallier aux difficultés de recrutement : « Les offres d’emplois sont en augmentation, et c’est donc l’attractivité de Monaco qui est en jeu », estime Marc Mourou, élu Priorité Monaco (Primo !), et président de la commission des intérêts sociaux et des affaires diverses au Conseil national. Reste à faire fi des préjugés : « Il est bien évidemment temps de dépasser les stéréotypes liés à l’âge, et de faire tomber les a priori, que ce soit pour les jeunes comme pour les seniors. Dans le fond, ces derniers ont les mêmes attentes que les nouveaux entrants dans la vie active. Ils veulent se sentir considérés et utiles, en participant à des projets dans lesquels ils seront amenés à avoir un réel impact au quotidien. » Il y a encore du boulot.

1) À ce sujet, lire notre grand dossier consacré à l’évolution du rapport au travail des jeunes, publié dans Monaco Hebdo n° 1235.

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