mercredi 15 avril 2026
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Sécurité et santé au travail : pourquoi il faut agir

Publié le

Des rapports de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail et de l’Organisation internationale du travail pointent une série de sujets préoccupants : permanence des troubles musculosquelettiques, risques psychosociaux, impact mitigé des technologies numériques… Les États et les partenaires sociaux doivent se mobiliser sans attendre, estiment ces enquêtes.

Il n’y a pas de surprise. La dernière enquête de l’agence européenne pour la sécurité et la santé au travail qui porte sur l’année 2024 (1), indique que, comme en 2019, les troubles musculosquelettiques restent le risque le plus répandu. Ce type de maux est provoqué par la position assise prolongée : 64 % des lieux de travail sont concernés, et les mouvements répétitifs des mains ou des bras (63 %) arrivent en tête des causes avancées. Derrière, on trouve la difficulté à gérer des clients, des patients ou des élèves difficiles (56 %), et le soulèvement, ou le déplacement, de charges lourdes (52 %). Autre grande conclusion de cette enquête : les risques psychosociaux et la numérisation sont les principaux sujets de préoccupation pour la sécurité et la santé sur le lieu de travail. L’enquête européenne des entreprises sur les risques nouveaux et émergents, est publiée par l’agence européenne pour la sécurité et la santé au travail depuis 2009. Il s’agit d’une grande étude qui s’intéresse à la façon dont les risques liés à la santé et la sécurité sont gérés par les entreprises européennes. Une seconde étude a été rendue publique en 2014, avant d’être réactualisée en 2019 et en 2024. Si aucune étude globale mesurant la santé n’existe à Monaco, des études parcellaires sur des sujets précis, comme, par exemple, sur la sédentarité ou sur « les horaires atypiques » ont été réalisées, précise-t-on du côté de l’office de la médecine du travail de la principauté. « Le gouvernement princier est bien évidemment préoccupé par les questions de qualité de vie au travail et encourage les partenaires sociaux, à l’occasion de leurs rencontres, d’aborder ces questions essentielles », avance le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Christophe Robino.

Sur le plan de la santé mentale, les outils numériques peuvent conduire à une baisse de la liberté de décision des salariés, ce qui peut déboucher sur une perte de sens du travail, et même parfois sur un sentiment de déqualification, voire de déclassement

Christophe Robino
La législation peut aussi contribuer à améliorer les choses, estime le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Christophe Robino, tout en évoquant le projet de loi sur la rupture conventionnelle : « Il pourrait devenir un outil permettant de faciliter les relations entre employeurs et salariés, en désamorçant des situations de stress ou de conflit prolongé ». © Photo Monaco Hebdo

Télétravail

La forte hausse du nombre de salariés qui travaillent à domicile dans les entreprises européennes, avec un passage de 13 % en 2019 à 23 % en 2024, se vérifie aussi à Monaco. En effet, de 738 télétravailleurs en 2018, on est passé à 4 448 en 2022 suite à la pandémie de Covid-19, à 6 773 en 2024. Fin 2024, selon l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee), il y avait en principauté 78 364 emplois, dont 70 825 salariés et 7 539 non salariés (+ 4,8 % par rapport à 2023). Or, plus de 80 % des salariés habitent en France : 27,6 % à Nice, 12,4 % à Menton, et 10,1 % en principauté. On trouve ensuite Beausoleil, Roquebrune-Cap-Martin, Vintimille, Cap d’Ail, Cagnes-sur-Mer et La Turbie. Dans un tel contexte, le télétravail a fortement augmenté ces dernières années à Monaco : + 19 % en 2024, après un bond de 27,9 % en 2023. Les télétravailleurs résident en France pour 70 % d’entre eux et hors des communes limitrophes : 18 % habitent dans une commune limitrophe, 10 % à Monaco, et 2 % en Italie. En effet, depuis le 1er juin 2024, les salariés de la principauté qui résident en Italie sont aussi autorisés à télétravailler.

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En parallèle, sur les dix dernières années, l’âge moyen des salariés du privé est passé de 41,3 ans à 42,4 ans et, depuis 2017, les salariés se sont progressivement éloignés de leur lieu de travail. Télétravail en progression, salariés qui vivent de plus en plus loin de Monaco avec des trajets souvent épuisants liés aux embouteillages et aux difficultés sur les rails, montée en puissance des outils numériques… Ces problématiques se mélangent et s’amplifient, parfois. Or, le poids de la numérisation sur la sécurité et la santé des travailleurs est un sujet sur lequel alerte ce rapport de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail.

Devant le développement exponentiel du numérique, l’Organisation internationale du travail estime que les pays devraient revoir leurs textes de loi, afin de prendre en compte « la sécurité de la robotique, les interactions homme-robot, le droit à la déconnexion, la gestion algorithmique, le télétravail et le travail via des plateformes »

Sentiment de déqualification

Les entreprises évoquent en effet une augmentation de l’intensité du travail (34 %), une surcharge d’informations (32 %), et un brouillage des frontières entre vie professionnelle et vie privée (27 %), avec notamment des difficultés pour parvenir à se déconnecter de son travail. Point positif : en Europe, la consultation des salariés sur l’impact de la numérisation sur la sécurité et la santé est en hausse. Parmi les établissements utilisant au moins une technologie numérique, 35 % disent consulter les salariés, contre 24 % en 2019. Un rapport de l’Organisation internationale du travail publié le 23 avril 2025 (2) ne dit pas autre chose. Si ce document pointe les retombées positives des innovations technologiques, avec un impact bénéfique sur les accidents, les maladies et la charge de travail, il évoque aussi une série de problèmes préoccupants. Pendant que les visiocasques de réalité augmentée ou virtuelle peuvent provoquer fatigue visuelle et troubles de l’équilibre, des intelligences artificielles (IA) dysfonctionnelles peuvent conduire à des mouvements de robots imprévus qui peuvent blesser les salariés. Ce rapport évoque aussi les risques de cyberattaques pour les robots. Quant aux employés qui travaillent avec des exosquelettes, cela peut déboucher sur des problèmes musculosquelettiques, à cause du poids du matériel. De plus, trop souvent peu ou pas adapté à la morphologie féminine, ces exosquelettes sont moins ergonomiques pour les femmes, juge l’Organisation internationale du travail. Sur le plan de la santé mentale, ces outils numériques peuvent conduire à une baisse de la liberté de décision des salariés, ce qui peut déboucher sur une perte de sens du travail, et même parfois sur un sentiment de déqualification, voire de déclassement. Parfois, les employés sont aussi contraints de s’adapter face à un rythme de travail rendu plus rapide par les machines, ce qui fait croître le stress et la fatigue. Devant cette situation et le développement exponentiel du numérique, l’Organisation internationale du travail estime que les pays devraient revoir leurs textes de loi, afin de prendre en compte « la sécurité de la robotique, les interactions homme-robot, le droit à la déconnexion, la gestion algorithmique, le télétravail et le travail via des plateformes ».

Alexandra Lugova
« Quand on repousse l’âge de la retraite sans changer le travail lui-même, on laisse de côté les plus vulnérables. Ceux qui n’ont pas le choix, qui n’ont ni voix ni pouvoir de négociation. On crée une réforme à deux vitesses : ceux pour qui ça passe, et ceux pour qui ça casse. » Alexandra Lugova. Doctorante en économie à l’université Savoie-Mont-Blanc. © Photo DR

Risques psychosociaux

Autre grande conclusion de cette enquête européenne : les risques psychosociaux sont de plus en plus présents, surtout dans le secteur des services. Au total, en Europe, 56 % des organisations évoquent la difficulté dans la gestion des clients, des patients ou des élèves difficiles. Or, « 25 % des organisations ne reconnaissent toujours pas la présence de risques psychosociaux, ce qui met en évidence une lacune importante dans la prise en compte de ces questions capitales. Ce phénomène révèle l’importance de notre prochaine campagne « Lieux de travail sains », qui sera lancée en 2026, et qui sera axée sur la lutte contre l’incidence des risques psychosociaux au travail sur la santé mentale des travailleurs », souligne le directeur exécutif de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail, William Cockburn. En tout cas, 21 % des lieux de travail qui font remonter des facteurs de risque psychosociaux estiment que c’est un sujet particulièrement difficile à résoudre. C’est dans les pays nordiques, notamment en Suède (38 %) et au Danemark (37 %), que les difficultés les plus grandes sont ressenties sur ce thème. En parallèle, et ce n’est pas une bonne nouvelle, l’implication des salariés dans la création de mesures de prévention des risques psychosociaux a baissé : elle est passée de 61 % lors de la précédente enquête en 2019, à 55 % en 2024. Face à cette situation, Monaco s’organise. « Une réforme de la médecine du travail intervenue en 2017 a modifié le suivi « santé-travail » des salariés de la principauté, en tenant compte du risque exposé dans le cadre de leur activité. Cette réforme a pour objectif d’être plus efficient dans le suivi réalisé. Depuis cette date, les actions de l’office de la médecine du travail s’inscrivent dans une démarche continue de son offre proposée, aussi bien aux entreprises qu’aux salariés », indique Christophe Robino. Avant d’ajouter : « Conscient des risques émergents et notamment des risques psychosociaux, cette équipe va être étoffée prochainement par un psychologue du travail. De plus, toujours sur la même problématique, l’office de la médecine du travail s’est doté tout récemment d’un outil qui permet, en accord avec l’employeur, de réaliser des enquêtes pour diagnostiquer les facteurs de risques psychosociaux. » Ces enquêtes sont réalisées à partir de questionnaires auxquels les employés ont répondu de manière anonyme. Ces questionnaires sont basés sur « des modèles reconnus, comme ceux de Karasek, Siegrist, ou l’échelle anxiété dépression », souligne le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé. Robert Karasek, un sociologue et psychologue américain, est connu pour son modèle d’analyse du stress au travail qu’il a conçu en 1979. Quant au sociologue et épidémiologiste allemand Johannes Siegrist, il est à l’origine du « questionnaire de Siegrist », également appelé modèle « effort-récompense », un outil d’évaluation du stress au travail.

« Le gouvernement princier est bien évidemment préoccupé par les questions de qualité de vie au travail et encourage les partenaires sociaux, à l’occasion de leurs rencontres, d’aborder ces questions essentielles »

Christophe Robino. Conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé

« Il faut réformer aussi le travail »

« Ces questionnaires contiennent des questions sur la perception du travail, les relations professionnelles, et l’état émotionnel. Les réponses sont compilées et analysées pour identifier les tendances, les points de tension, et les facteurs de risque. Des outils statistiques sont utilisés pour interpréter les résultats. Un rapport détaillé est rédigé, présentant les principaux constats et recommandations. Ce rapport est partagé avec la direction et les représentants du personnel », explique Christophe Robino. La législation peut aussi contribuer à améliorer les choses, estime ce membre du gouvernement monégasque, tout en évoquant le projet de loi sur la rupture conventionnelle : « Il pourrait devenir un outil permettant de faciliter les relations entre employeurs et salariés, en désamorçant des situations de stress ou de conflit prolongé ».

« Plus on vieillit, plus notre santé devient fragile. Le corps fatigue, mais l’esprit aussi, surtout quand le travail est dur, stressant, mal reconnu. Allonger la vie professionnelle, c’est souvent prolonger l’exposition à des facteurs de stress et de fatigue, parfois jusqu’à l’épuisement »

Alexandra Lugova. Doctorante en économie à l’université Savoie-Mont-Blanc

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Mais alors que la tendance est à l’augmentation de la durée du temps travaillé, avec un âge de départ à la retraite remis à plus tard, les conséquences qui pourraient en découler inquiètent. Dans une tribune publiée par Le Monde le 24 mai 2025, la doctorante en économie à l’université Savoie-Mont-Blanc, Alexandra Lugova, estime que « le vrai problème n’est pas de travailler plus longtemps, mais plus longtemps dans de mauvaises conditions ». C’est la conclusion que révèle une étude réalisée dans 14 pays par des chercheurs de l’université Savoie-Mont-Blanc et de l’université de Turin (3), à laquelle elle a pris part. « Le vieillissement de la population fait peser une pression réelle sur nos systèmes de retraite. Pour les sauver, les gouvernements repoussent l’âge de départ. Mais cette solution cache un coût : celui que paient les individus concernés, souvent en silence. Car plus on vieillit, plus notre santé devient fragile. Le corps fatigue, mais l’esprit aussi, surtout quand le travail est dur, stressant, mal reconnu. Allonger la vie professionnelle, c’est souvent prolonger l’exposition à des facteurs de stress et de fatigue, parfois jusqu’à l’épuisement », souligne Alexandra Lugova. Pour éviter ces situations dangereuses pour la santé du salarié, il existe des solutions, et ce ne sont pas des options, mais des obligations pour préserver les systèmes de retraite, même s’ils sont en bonne santé comme c’est le cas à Monaco. « Adapter les postes aux capacités évolutives, améliorer la qualité de l’encadrement, encourager la mobilité interne, investir dans la formation continue, promouvoir la coopération et l’autonomie… autant de leviers qui rendent les dernières années de carrière non seulement supportables, mais utiles, valorisantes, voire épanouissantes. […] Un système financièrement stable, mais humainement injuste, ne tiendra pas. Et, surtout, il ne sera jamais accepté. Si l’on veut vraiment réformer les retraites, alors il faut réformer aussi le travail », avance cette économiste. A Monaco comme ailleurs.

« L’office de la médecine du travail s’est doté tout récemment d’un outil qui permet, en accord avec l’employeur, de réaliser des enquêtes pour diagnostiquer les facteurs de risques psychosociaux »

Christophe Robino. Conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé

1) Publiée par l’agence européenne pour la sécurité et la santé au travail, cette étude est disponible sur ce site Internet : https://osha.europa.eu/fr/facts-and-figures/esener
2) Le rapport « L’IA et la numérisation transforment la sécurité et la santé au travail » publié par l’Organisation internationale du travail le 23 avril 2025 est à retrouver ici.
3) Cette étude « Working longer, feeling worse ? How job quality shapes the mental health toll of delayed retirement » [« Travailler plus longtemps, se sentir moins bien ? Comment la qualité de l’emploi influe sur les conséquences d’une retraite tardive sur la santé mentale » — NDLR] est à lire ici.

Pour lire la suite de notre dossier « Sécurité et santé au travail : pourquoi il faut agir », cliquez ici.

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