A la tête de l’éducation nationale depuis juillet 2024, le Monégasque Jean-Philippe Vinci a vécu sa première rentrée. Il donne son sentiment à ce sujet, et évoque pour Monaco Hebdo les chantiers qu’il souhaite prolonger ou ouvrir.
C’était votre première rentrée scolaire : comment l’avez-vous appréhendée ?
Nous nous sommes d’abord concentrés sur l’ouverture du nouveau collège Charles III. Ensuite, à la rentrée, nous avons été soucieux d’avoir des enseignants devant tous les élèves.
Quels ont été les grandes étapes de votre carrière professionnelle ?
Ma formation est double. Je suis agrégé de philosophie, j’ai fait des études en classe préparatoire au lycée Louis Legrand à Paris, puis à la Sorbonne. J’ai passé une agrégation de philosophie. En parallèle, j’ai été diplômé de Sciences Po Paris, où j’ai ensuite enseigné. J’ai donc toujours eu un pied dans l’éducatif, qui a été ma première passion, et un pied dans l’administration.
Et après ?
J’ai travaillé comme chargé de mission pour l’éducation nationale monégasque, alors que Yvette Lambin-Berti était commissaire générale en charge de l’éducation nationale [Yvette Lambin-Berti a été à la tête de l’éducation nationale monégasque d’avril 1993 à janvier 2005, puis commissaire générale chargée de l’éducation nationale de février 2005 à décembre 2009 — NDLR]. En janvier 2010, on m’a ensuite demandé de la suivre à l’Unesco, où elle est devenue ambassadrice et déléguée permanente de Monaco à Paris. C’est ainsi que j’ai travaillé dix ans à l’Unesco comme conseiller diplomatique. J’ai aussi mené des expertises pour le compte du Conseil de l’Europe.
Quelles sont les grandes figures de la pédagogie qui vous ont le plus inspiré ?
C’est une vaste question : je dirais Janusz Korczak (1878-1942), connu pour être l’initiateur des droits de l’enfant, mais qui m’intéresse davantage pour ses réflexions sur la violence, comment l’on passe de la pulsion à la construction du désir. Je rajoute immédiatement Jan Patočka (1907-1977) et le philosophe ukrainien contemporain Constantin Sigov, qui posent tous deux la question de la conduite authentique, notamment face au pouvoir. Puis, je pense à mes maîtres et professeurs, Remi Brague, Jean-Marie Donégani, André Comte-Sponville, qui m’ont tous appris que la véritable autorité se fonde sur le savoir.
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Comment avez-vous appris votre nomination au poste de directeur de l’éducation nationale ?
On m’a proposé ce poste il y a quelques mois. Nous arrivions au bout d’une époque. La directrice de l’éducation nationale, Isabelle Bonnal, prenait sa retraite. Il fallait peut-être penser les choses différemment. Il fallait nommer un directeur et son adjoint. J’ai souhaité faire venir Rémy Garoscio, qui était proviseur au lycée Rainier III. Ingénieur de formation, il connaît parfaitement le monde du secondaire. Je connais la charge de ce service. Monaco, ce n’est pas énorme, il y a 6 500 élèves. Mais on a tous les services, des cantines scolaires jusqu’à l’Unesco. On gère plus de 1 000 personnes. C’est aussi un service exposé, car la moindre décision impacte les parents, les professeurs, Monaco, son attractivité… Mais c’est passionnant.

A votre arrivée, comment avez-vous perçu le climat au sein de l’éducation nationale monégasque ?
J’étais déjà professeur, donc j’avais déjà une vision du climat comme professeur. Un syndicat d’enseignants a été créé en 2021. Ce syndicat a des demandes. Je les ai reçus assez vite. On s’est parlé avant l’été 2024. On doit se revoir. Je souhaite que l’on soit dans la coopération.
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Quelles finalités l’école doit-elle avoir et quels savoirs, quelle culture, les futurs citoyens doivent-ils absolument posséder ?
L’école doit instruire en transmettant des savoirs. Elle doit aussi permettre de s’émanciper. C’est une idée défendue par les Lumières françaises. L’école est le lieu dans lequel on rentre, pour sortir de soi-même. C’est aussi le lieu où on apprend à faire du commun. Je reprends la formule du chercheur et essayiste Philippe Meirieu : « L’école, ce n’est pas simplement apprendre, c’est apprendre ensemble. » Apprendre à faire communauté est un enjeu aussi important que la transmission des savoirs. Il ne faut pas seulement être des individus isolés, voire opposés. C’est l’un des grands enjeux de l’école en France, et chez nous aussi.

La « méthode Vinci », c’est quoi ?
Ça serait prétentieux de dire qu’il existe une « méthode Vinci ». Je viens d’arriver, donc j’essaie de recevoir beaucoup de monde, d’écouter. En ce moment, je fais le tour de toutes les écoles. On est en train de constituer des groupes de professeurs volontaires pour faire remonter des idées que l’on n’aurait pas forcément. La réforme du collège en mathématiques, et en français pour les sixièmes et les cinquièmes, va être mise en œuvre pour cette année 2024-2025. Pour cela, on s’appuie sur des enseignants volontaires qui apportent leurs idées.
Depuis votre arrivée à la tête de l’éducation nationale, en juillet 2024, quelles ont été vos premières décisions ?
Il a fallu prendre de multiples décisions pour que le nouveau collège Charles III devienne habitable. Nous avons donné quelques grands axes pour cette rentrée 2024. Notamment des réflexions autour du numérique, sur l’évaluation… Je veux prendre le temps d’analyser les choses et de rencontrer les gens. Je souhaite mettre en œuvre des chantiers et des réflexions.
Quelles sont les priorités pédagogiques à Monaco ?
Les priorités, c’est de repenser un peu l’évaluation, les niveaux, le suivi des élèves… Autre priorité : le harcèlement. Les procédures sont mieux connues. Mais il y a encore du travail à faire, notamment un travail d’explication, et de formation au sein des établissements. Nous sommes en train de former les surveillants pour leur faire connaître les procédures et la façon de référer.
Vous avez enseigné la philosophie : comment voyez-vous la place de la philosophie dans les cursus d’enseignement en principauté ?
Grâce aux Rencontres philosophiques de Monaco, on a un peu de philosophie dans le primaire. Ce partenariat va se poursuivre. Grâce aux actions de Mme Charlotte Casiraghi, les élèves ont la chance de rencontrer des auteurs vivants. C’est bien que les philosophes ne soient pas des Grecs barbus et anciens, mais aussi des gens qui pensent le monde d’aujourd’hui. La philosophie est faite pour répondre aux problèmes d’aujourd’hui. Avec mes élèves, j’ai toujours eu à cœur que l’on pense le réel, que l’on pense leur réel. Que ça ne soit pas quelque chose qui semble anachronique. Enfin, à Monaco, il y a toujours une option philosophie en première et en terminale.
« Je reprends la formule du chercheur et essayiste Philippe Meirieu : « L’école, ce n’est pas simplement apprendre, c’est apprendre ensemble. » Apprendre à faire communauté est un enjeu aussi important que la transmission des savoirs. Il ne faut pas seulement être des individus isolés, voire opposés. C’est l’un des grands enjeux de l’école en France, et chez nous aussi »
Quels grands chantiers souhaitez-vous mener ?
Les grands chantiers sont, pour le moment, plutôt des réflexions. On va d’abord consulter. Nous allons retisser un lien avec les professeurs. Nous allons mettre en place une méthode un peu différente, qui va consister à faire émerger des projets. Nous avons ouvert des chantiers sur les mathématiques dans le secondaire, avec notamment les dispositifs d’accompagnement qui ont déjà été mis en place. Nous allons aussi réfléchir à la santé et à la prévention. Nous avons des partenariats avec le centre hospitalier princesse Grace (CHPG). Nous allons voir ce que nous pouvons renforcer, sachant que beaucoup a déjà été fait. Je m’appuie sur le travail de mes prédécesseurs.
Quoi d’autre ?
Il y a aussi le numérique. C’est une réflexion que nous souhaitons mener avec les parents d’élèves. Parce que l’école n’est qu’une partie de la vie des enfants. Or, le numérique, c’est aussi l’éducation, c’est-à-dire ce que font les parents à la maison. Sans culpabiliser les parents, chacun fait ce qu’il peut, on questionne les parents, parce que nous sommes les premiers à utiliser nos téléphones le jour, la nuit, le matin… Et les élèves font pareil. Il y a donc une grosse réflexion à avoir avec les parents. Enfin, le volet d’activités culturelles est très important à Monaco, et nous allons le poursuivre.
Comment ?
J’ai, par exemple, annoncé la visite d’un prix Nobel de physique, avec le consulat de Suède qui nous aide beaucoup. Nous aurons aussi la visite de Hugo Duminil-Copin, récompensé par la médaille Fields en 2022, qui est la plus prestigieuse récompense en mathématiques, avec le prix Abel. Nous proposerons aussi un voyage à Washington. Nous voulons vraiment intégrer cet aspect culturel à l’éducation. C’est spécifique à Monaco et c’est magnifique.

Vous avez déjà pris des décisions ?
J’ai décidé de mettre davantage l’accent sur des cours de « pré-prépa ». Ce sont des heures au lycée destinées aux élèves qui vont aller en classes préparatoires. Nous proposons des heures de « pré-prépa » pour les mathématiques, et pour la culture générale. Il n’y a pas de notes et cela repose sur le volontariat. Si ça marche, on étendra ce dispositif.
Il y a aussi le déploiement de la programmation informatique, le “coding” ?
Le “coding” a été lancé en maternelle, à raison de six heures par an. Le “coding” ce sont des raisonnements logico-mathématiques. Les enfants ne font pas du langage Java sur des tablettes. Ils apprennent à analyser une situation de manière logique. Après, ils font des exercices devant des tablettes, de façon active. Au lycée, la spécialité sciences du numérique et sciences informatiques (NSI) concerne des élèves qui codent, et qui vont ensuite rejoindre les plus grandes écoles pour devenir ingénieurs. Nous avons des professeurs de mathématiques qui se sont formés pour devenir des spécialistes en code informatique.
Comment comptez-vous préserver au mieux l’égalité des chances ?
L’égalité des chances est un sujet à la fois théorique et pratique. Cela consiste à donner plus à ceux qui ont moins. Cela passe par tous les mécanismes déjà en place de remédiation, d’aides aux devoirs, d’inclusion… Mes prédécesseurs ont déployé les moyens nécessaires. Nous avons 70 auxiliaires de vie scolaire dans les classes. Pour l’égalité des chances, il faudrait peut-être parler davantage de l’orientation. Certains élèves n’osent pas, s’auto-censure, ou ils ont une idée fausse de ce qu’ils vont trouver. Notamment au lycée Rainier III qui fait des choses remarquables, comme, par exemple, des échanges avec le Japon.
Comment envisagez-vous le dialogue avec la communauté éducative et les syndicats ?
Le jour de la pré-rentrée des professeurs, j’ai fait le tour de tous les établissements du secondaire. J’ai remercié tous les détachés français qui sont chez nous, car plus de 70 % des professeurs sont des détachés français. Nous avons environ 900 personnes, en comptant le personnel non-enseignant. Ensuite, j’ai parlé aux professeurs des notes, de leurs attentes… Je souhaite créer une véritable collaboration avec les syndicats..
« C’est bien que les philosophes ne soient pas des Grecs barbus et anciens, mais aussi des gens qui pensent le monde d’aujourd’hui. La philosophie est faite pour répondre aux problèmes d’aujourd’hui »
Que vous ont demandé les syndicats ?
Pour le moment, on a évoqué des questions de personnels. Mais j’attends plus. J’attends des questions de structure, de vraies questions pédagogiques.
Quel regard portez-vous sur les syndicats ?
Pendant longtemps, les syndicats n’ont pas été la tradition à Monaco. Il y avait des associations, mais pendant de longues années, il n’y a pas eu de vrai syndicat. Il a semblé que c’est devenu un besoin. Je suis content que l’on ait des partenaires avec qui dialoguer. Nous avons prévu de nous rencontrer, au moins tous les trimestres.
En France, l’éducation nationale peine à recruter : quelle est la situation à Monaco, et comment l’expliquez-vous ?
A Monaco, l’éducation nationale est toujours attractive, parce que les différences salariales avec la France sont assez importantes. L’attractivité passe aussi par le cadre, avec des classes peu chargées, bien encadrées… Mais, comme ailleurs, on commence à avoir des difficultés de recrutement. La question de la mobilité pose parfois problème, y compris pour les professeurs qui habitent l’académie. Ensuite, il y a des disciplines où on constate une pénurie de professeurs en France.
Lesquelles ?
Dans les secteurs de l’hôtellerie ou bien du management, on a du mal à recruter. Cela nous oblige à aller chercher des gens loin, parfois. Certaines académies étant déficitaires, il peut arriver qu’elles ne soient pas en mesure de détacher leurs professeurs. J’ai de bonnes relations avec la rectrice, que j’ai d’ailleurs reçue le 26 septembre 2024. C’est aussi un échange qui se fait par voie diplomatique, et qui passe par Paris. Nous sommes toujours attractifs, mais il faut y veiller.
« Les priorités, c’est de repenser un peu l’évaluation, les niveaux, le suivi des élèves… Autre priorité : le harcèlement. Les procédures sont mieux connues. Mais il y a encore du travail à faire, notamment un travail d’explication, et de formation au sein des établissements »
Depuis plusieurs années, la place et l’utilisation des écrans font débat : quelle est votre position ?
En juillet 2024, j’ai pris contact avec le docteur Servane Mouton. Elle est neurologue, elle s’occupe plus spécifiquement du développement neurologique des enfants. Elle est aussi l’une des co-rédactrices du rapport demandé par Emmanuel Macron sur les écrans. Ce rapport indique qu’avant l’âge de trois ans les écrans sont catastrophiques. Surtout si l’écran est une sorte de tétine numérique. Ce n’est pas l’écran en lui-même qui est en cause : il faut qu’il y ait un adulte à côté [à ce sujet, lire l’interview de Séverine Erhel : « Les technologies sont avant tout ce qu’on en fait », publiée dans Monaco Hebdo n° 1306 — NDLR]. Pour le contenu lié aux écrans, on travaille avec des associations comme Action Innocence. Cela a été mis en place avant moi, et ça marche très bien. Quel réseau, quel danger, le harcèlement… Ce sont ces questions qui sont abordées, et qu’il faut travailler avec les parents.
Le rapport de la commission spécialement missionnée par Emmanuel Macron, et publié sur le site de l’Elysée le 30 avril 2024, dit qu’il ne faudrait pas fournir de smartphone connecté à Internet avant 13 ans : qu’en pensez-vous ?
A Monaco, la British School propose des téléphones à ses élèves qui ne sont pas connectés à Internet [à ce sujet, lire notre article publié dans ce dossier spécial — NDLR]. C’est une bonne initiative. On verra avec eux si cela porte ses fruits. Mais c’est avant tout une décision parentale. Certaines familles, y compris les parents, s’obligent à ne plus utiliser leur téléphone après 20 heures. Ce que l’on peut dire, c’est que les écrans et les réseaux sociaux ont un impact sur la santé des enfants, sur leur sommeil, sur l’obésité… Je pense qu’il ne faut pas interdire, mais qu’il faut plutôt dialoguer avec les parents, et expliquer comment ces plateformes sont créées pour qu’il soit difficile de décrocher. “Scroller” sur un écran de téléphone génère en nous de la dopamine, l’hormone du plaisir, afin de capter notre attention.
Que faire ?
Je me suis demandé à quel moment un adolescent n’a pas son téléphone. Il n’a pas son téléphone quand il fait du sport, ou quand il est vraiment avec ses copains. Donc, quand il est dans des activités où le réel devient intéressant, et où il n’a pas besoin d’autre chose. L’idée n’est donc pas d’interdire, mais de rendre les activités plus intéressantes, plus riches. Il faut montrer que l’on est plus riche au bout d’une heure de lecture, que d’une heure de “scrolling”.

Serait-il bon de mettre en place une « pause numérique », en interdisant l’utilisation des smartphones dans les collèges ?
Le règlement intérieur interdit l’usage du téléphone, sauf pendant la récréation pendant un quart d’heure. Et encore, on pourrait réfléchir à ça. Beaucoup de professeurs demandent aux élèves de laisser leur téléphone dans une boîte à l’entrée de la classe. Mais cela pose des questions légales. A la sortie de la classe, il faut ensuite que chacun récupère bien le téléphone qui lui appartient, par exemple. En France, des écoles expérimentent cette « pause numérique ». De 8 heures à 18 heures, on ne peut joindre l’enfant que par le biais du surveillant ou de la vie scolaire s’il y a une urgence. On va voir ce que ça donne.
Une autre recommandation du rapport remis à Emmanuel Macron concerne l’interdiction des réseaux sociaux avant l’âge de 15 ans, voire de 18 ans, pour des plateformes comme Instagram, Snapchat et TikTok : partagez-vous cette position ?
Il faut une grande prudence avant 13 ans. C’est comme si on laisse son enfant à Paris, dans le métro à 22 heures à Châtelet. Vous ne savez pas qui il peut rencontrer. Il ne faut pas diaboliser, mais les réseaux sociaux ne sont pas absolument neutres. Ils ont des effets d’amplificateurs, des effets de groupe. Avec les réseaux sociaux, la sphère publique rentre dans la sphère privée. Donc, par exemple après une altercation, toute la nuit, ça tourne en boucle. Et le matin, c’est une catastrophe.
Faut-il créer une « majorité numérique » à 15 ans, au risque d’être en décalage avec les autres pays européens et avec le Digital Service Act (DSA) ?
Je n’ai pas d’avis sur la « majorité numérique », car il s’agit d’enjeux légaux.
Comment améliorer l’éducation aux médias et aux médias numériques des jeunes ?
Comment les élèves ont-ils accès à l’information ? Cette question est passionnante. Ceux qui préparent Sciences Po lisent un journal, parce qu’il faut le faire. Mais une écrasante majorité d’élèves s’informe sur TikTok, au mieux. Quelques-uns, ils sont rares, disons environ un sur 25, sont abonnés à France 24 sur TikTok ou sur WhatsApp. Donc toute l’information qu’ils ont passe par des réseaux sociaux, y compris par des chaînes Telegram. Notre rôle, c’est de les éduquer à confronter les points de vue. Derrière cela, il y a la question du complotisme, la question du biais de cognition, il y a aussi l’idée que l’information est une valeur, qu’un média n’est jamais gratuit…

Le harcèlement, physique ou numérique, dans les écoles a été un sujet d’actualité ces dernières années : est-il possible de faire plus, et mieux, autour de cette problématique ?
On peut toujours faire mieux. Beaucoup de choses ont déjà été faites. Des procédures existent. Des référents existent dans chaque établissement. Nous avons un numéro de téléphone permanent, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, qui est le 98 98 96 96. A Monaco, une loi cadre cela. Mais il faut que tout cela soit mieux connu encore. Bien sûr, il ne faut pas que tout devienne harcèlement. Et il ne faut pas, non plus, passer à côté de vraies situations de harcèlement.
Quelle est la différence entre une chamaillerie et le harcèlement ?
Le harcèlement est répétitif, agressif, souvent collectif, et la victime est dans l’incapacité de se défendre. Nous utilisons une méthode scandinave, appelée « Pikas ». Cette méthode de préoccupation partagée consiste à dialoguer individuellement avec le ou les harceleur(s) pour qu’il prenne conscience de ses actes. L’élève harcelé est aussi entendu. Chacun parle de ce qu’il a ressenti, de ce qu’il a vécu. Ça marche extrêmement bien dans le primaire, et ça fonctionne aussi bien au collège. Cela permet de diminuer le harcèlement, de trouver des solutions en interne, ou de sanctionner. Cela peut aller de la punition, au conseil de discipline, jusqu’à l’exclusion. Si c’est vraiment grave, les parents peuvent porter plainte.
Comment éviter le harcèlement ?
Quand on est trois ou quatre copains, on n’est pas harcelé. Il y a des effets de groupe psycho-sociaux. C’est pour cela que l’on recommande aux élèves de ne pas rester seul. Ma préoccupation, c’est que chaque enfant, et chaque parent, sache à qui référer en cas de problème. La crainte majeure, y compris parfois chez les adultes, c’est « si j’en parle, ça sera pire ». Il y a la peur de se faire détester par les copains, de passer pour un mouchard… La méthode Pikas permet de parler avec les harceleurs potentiels et avec les harcelés potentiels, et de mettre les choses à plat.
Et le harcèlement sur les réseaux sociaux ?
On a des situations graves, où l’on peut parfois demander aux parents de lancer une procédure judiciaire. Car sur les réseaux sociaux, il y a des preuves tangibles : copies d’écran, historique de toutes les conversations… Pour parler aux élèves, on utilise des clips réalisés par la France qui montrent tout l’engrenage et sa perversité. Malheureusement, il n’existe pas de solution magique. Surtout que l’école n’est pas le seul lieu du harcèlement. Pour certains élèves, l’école est parfois un lieu de sécurité, parce qu’ils y sont protégés. D’ailleurs, nous avons un taux de signalement qui augmente avant les vacances scolaires.
A Monaco, le taux de réussite au baccalauréat est très élevé : dans un tel contexte, cela a-t-il encore du sens de chercher à améliorer les résultats ?
Il faut regarder non pas le taux de réussite, mais le taux de mentions qui est de 82 %. Je crois que l’on peut aller plus loin. Et puis, il faut voir plus finement où vont nos élèves à trois ans. Grâce au gouvernement monégasque et au Conseil national, nous avons un volume budgétaire pour les bourses qui est important. L’idée, c’est que nos élèves aillent ensuite dans les meilleures écoles, et que l’on puisse les suivre. Nous les préparons au baccalauréat, mais aussi à l’enseignement supérieur. Nous pouvons améliorer cela. Quel est le taux d’élèves qui va en classe préparatoire ? Combien de temps ils y restent ? Où vont-ils ? Est-ce qu’ils reviennent à Monaco ?
Qu’est-ce qui est améliorable, à part cela ?
La valeur du système scolaire n’est pas que quantitative. C’est pour ça que, dans le primaire, on travaille sur les compétences psycho-sociales, c’est-à-dire le bien-être à l’école. Est-ce que l’enfant s’épanouit, est-ce qu’il prend du plaisir à apprendre ? Le résultat est, bien sûr, très important. Le quantifiable pilote nos politiques. Mais il y a aussi les compétences acquises au niveau relationnel, la volonté de se projeter dans l’avenir. Enfin, il faut aussi que l’on se compare avec les bons lycées parisiens.
Et que dit cette comparaison avec les bons lycées parisiens ?
Si on se compare avec les lycées parisiens de qualité, on est bons. Mais il n’y a pas de raison de pas être meilleur. Sociologiquement, Monaco ressemble parfois à Paris ou à Lyon. Nous avons, par exemple, des forces en langues, avec des sections internationales. C’est ça qu’il faut regarder, et pas juste les résultats du baccalauréat, qui ne sont pas, à mon sens, extrêmement signifiants. Car ce ne sont pas les seuls indicateurs.
Pour l’année scolaire 2024-2025, quels seront les sujets prioritaires ?
Je n’ai pas l’ambition de tout révolutionner, car beaucoup de choses marchent très bien. Pour l’année scolaire 2024-2025, il y a des chantiers et des priorités. Pour les collèges, la priorité c’est la mise en place de la réforme pour les cinquièmes et les sixièmes. On va regarder comment ça se passe en France, afin de la mettre en place à Monaco. Dans le primaire, nous avons aussi mis l’accent sur les compétences psycho-sociales. Parfois, on ne met plus de notes, on note par compétences. Pour un enfant de 5 ou 6 ans, la note ne veut rien dire, car il sait à peine compter. En revanche, lui expliquer ce qu’il doit faire pour mieux lire, ça lui permet d’avancer.
Et du côté des chantiers ?
Du côté des chantiers, il y a le dossier du numérique et des écrans : que faire avec ? J’ai demandé à ce que l’on repense toutes les actions de prévention. Nous avons des partenariats avec le CHPG, nous avons des campagnes de vaccination sur la base du volontariat… Nous sommes en train de faire une formation de nos infirmières sur les chocs à la tête. Grâce au CHPG, un neurologue nous aide. On essaie de voir, notamment dans le sport, quel impact ont les chocs à la tête. Par ailleurs, il faut aussi faire vivre le nouveau collège Charles III, qui est un gros bâtiment.
Et à moyen terme ?
A moyen terme, il y a la création de nouvelles filières, mais c’est trop tôt pour en parler. Je pense aussi à des réformes en langues. Nous avons des projets pour plusieurs années. A long terme, j’aimerais que l’on arrive à suivre les étudiants pour lesquels on donne des bourses. C’est toute la question de l’attractivité de Monaco qui est derrière. A quel âge un Monégasque ou un résident revient en principauté ? Est-ce qu’il va trouver un travail et où ? On a quelques idées pour quantifier cela, et garder le contact avec les jeunes.
Vous souhaitez avancer sur d’autres sujets ?
Nous avons développé le nombre de places à la cité universitaire à Paris. Nous avons 45 places à la maison de Monaco à Paris, contre 30 auparavant, pour les élèves qui ont 18 ans, alors que le reste de la cité universitaire, c’est 21 ans. C’est exceptionnel : les élèves qui vont en classe préparatoire, ou à la Sorbonne peuvent être accueillis par Monaco. Nous allons essayer d’avoir davantage de chambres, encore. Nous réfléchissons aussi à développer cela dans d’autres villes, comme à Londres, notamment.
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