mercredi 29 avril 2026
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Isabelle Bonnal : « La méritocratie a toujours été une ligne de conduite dans ma carrière »

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Nommée à la tête de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports en mai 2011, Isabelle Bonnal a été remplacée à ce poste par Jean-Philippe Vinci, le 1er juillet 2024. Elle a pris sa retraite après 46 ans de carrière au service de la jeunesse de Monaco, dont treize ans à la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports (1). Du déploiement du numérique en 2015, à la pandémie de Covid-19 en 2020, en passant par l’école inclusive et la lutte contre le harcèlement, Isabelle Bonnal dresse pour Monaco Hebdo le bilan de treize années bien remplies.

Vous avez été à la tête de l’éducation nationale à Monaco de 2011 à 2024 : quel regard portez-vous sur ces treize années ?

Ces treize années à la tête de l’une des directions les plus importantes du gouvernement monégasque en termes d’effectifs et de missions, ont été pour moi une part essentielle de mon parcours professionnel, de ma vie, de mon engagement au service de la principauté. Quelques semaines après mon départ à la retraite, j’ai le sentiment d’avoir contribué à maintenir ce qui fait la force du système éducatif monégasque : son exigence et sa capacité d’accompagner tous les élèves sans exception. Je pose sur cette expérience de treize années denses, et parfois compliquées, un regard apaisé, sans satisfaction d’égo mais avec le sentiment d’avoir accompli tout ce qui devait l’être, et de l’avoir fait dans le respect de mes convictions et de mes valeurs, avec une liberté de parole que j’ai toujours refusé de brider.

Quelles grandes réalisations retenez-vous ?

De grandes réalisations ont été menées à bien, telles que le plan de développement du numérique, la lutte contre le harcèlement en milieu scolaire, l’ouverture à l’international, la valorisation des parcours d’élèves en difficulté et le bien-être de la communauté éducative, pour n’en citer que quelques-unes. Je retiendrais également les relations directes, authentiques et de confiance que j’ai pu entretenir avec les parents d’élèves, les personnels des établissements scolaires et les partenaires institutionnels de la direction qui m’a été confiée. Ces treize années au service de l’éducation, de la jeunesse et du sport en principauté ont été un honneur, une fierté, et une grande satisfaction, avec des rencontres fortes, marquantes et un magnifique travail d’équipe.

« Je pose sur cette expérience de treize années denses, et parfois compliquées, un regard apaisé, sans satisfaction d’égo mais avec le sentiment d’avoir accompli tout ce qui devait l’être, et de l’avoir fait dans le respect de mes convictions et de mes valeurs, avec une liberté de parole que j’ai toujours refusé de brider »

En 2011, comment aviez-vous vécu votre nomination ?

Avec un sentiment de solitude, dont je me souviens encore, et que je peux aujourd’hui mesurer, du fait de l’expérience désormais acquise [à ce sujet, lire notre article Isabelle Bonnal, directrice de l’éducation nationale, publié dans Monaco Hebdo n° 745 — NDLR]. Lorsque le prince souverain m’a fait l’honneur de me confier la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, je ne savais pas qu’un défi colossal m’attendait. J’ai bénéficié d’une grande liberté, d’une autonomie certaine, mais je dois avouer qu’aborder de tels enjeux liés à des domaines aussi stratégiques que l’éducation, la jeunesse et le sport, sans ligne directrice particulière, a été un changement culturel, et un changement de vie radical.

Il a donc fallu s’organiser ?

Cela a également été un révélateur pour moi. J’ai très vite compris l’importance du travail d’équipe, de la confiance accordée aux collaborateurs, ce qui m’a amenée à constituer au fil du temps une équipe de personnes que j’ai personnellement recrutées, choisies, pour leurs compétences, leur expérience mais également pour leur personnalité. Des caractères forts aux parcours remarquables. L’éducation en principauté est aujourd’hui montrée en exemple. Je suis fière d’avoir initié, et mené à bien ce défi avec des collaborateurs à la hauteur de l’exercice. Tout cela a bien entendu été possible grâce au soutien constant, indéfectible du gouvernement princier et des différents conseillers de gouvernement de l’intérieur avec lesquels j’ai eu le privilège de travailler : M. Paul Masseron et M. Patrice Cellario. Leur accompagnement et leurs conseils ont été d’une aide précieuse pour moi. Enfin, je tiens à dire que si l’éducation en principauté est aujourd’hui une source d’inspiration pour certains pays, cela est dû à l’intérêt profond que le prince souverain Albert II a toujours porté à la jeunesse de son pays et aux moyens qui lui sont offerts de construire son avenir. Le prince souverain a toujours fait preuve à mon égard d’une qualité d’écoute et d’échanges qui ont été des axes d’action majeurs, pour mes équipes et moi-même.

Quels moments forts retenez-vous ?

Il y eut beaucoup de moments forts… Le prince souverain a toujours été, comme je l’indiquais, très attentif au travail de ma direction et j’ai été immensément honorée d’être gratifiée de ses mains des insignes de l’ordre de Saint-Charles et de l’ordre des Grimaldi, en hommage à mon engagement pour la principauté. J’ai également pu faire participer le monde de l’éducation à l’hommage rendu au prince Rainier III (1923-2005) pour le centenaire de sa naissance. En effet, ce prince visionnaire et humaniste a toujours fait de la jeunesse de notre pays une priorité, au même titre que le prince Albert II aujourd’hui. Le prince Rainier III a aussi souhaité que la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports prenne en charge l’entretien et la rénovation du préventorium Rainier III de Madagascar, qui est un centre d’assistance pour des enfants atteints de malformations physiques. La direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports a pu solliciter de généreux donateurs dans le cadre des journées des droits de l’enfant, pour venir en aide à cette structure de soins essentielle dans cette région pauvre du monde.

« Autre dossier délicat et essentiel pour moi : la lutte contre toute forme de violence et de harcèlement en milieu scolaire, notamment par le biais des réseaux sociaux, dont l’impact est aujourd’hui redoutablement dévastateur pour la jeunesse »

Quoi d’autre ?

Dans le même ordre d’idée, je retiendrais également l’hommage que la République française m’a rendu en m’élevant au grade de commandeur des Palmes académiques, puis en me permettant d’intégrer l’ordre national de la Légion d’honneur. Avoir été ainsi gratifiée par les plus hautes autorités françaises, avec lesquelles j’ai toujours veillé à entretenir d’excellentes relations, ce qui est d’ailleurs toujours le cas, est un immense honneur que je sais apprécier à sa juste valeur tant les recteurs d’académie et les ambassadeurs de la République française que j’ai pu côtoyer, et côtoie encore, sont des personnalités d’envergure et de grands serviteurs de la France.

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Avec le recul, qu’est-ce que la France a souhaité récompenser, selon vous ?

Par ces marques d’exception, la France a salué non seulement le lien très fort que j’ai entretenu avec nos partenaires académiques voisins, mais également mon implication pour faire de l’école à Monaco, une école de tous les possibles. Une école où chaque enfant, chaque élève doit avoir sa place. Une école où la différence n’exclut pas, mais enrichit. Une école qui n’est pas faite pour une élite, mais qui s’adapte à chaque potentiel, à chaque élève accueilli. Avoir réussi à offrir à tous les enfants et adolescents qui m’ont été confiés, la chance de construire leur avenir dans la dignité et la confiance, et surtout dans le respect de ce qu’il est vraiment, est pour moi une grande fierté. La crise du Covid a été non seulement un moment fort, mais également une mise à l’épreuve de tout le système éducatif monégasque, et je pense pouvoir dire que nous avons traversé cette période d’inquiétudes, de risques et d’incertitudes avec courage, méthode et solidarité. Ce dernier mot a du sens, lorsque l’orage gronde…

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Entre 2011 et 2024, quels ont été les dossiers les plus délicats à gérer ?

Précisément, la crise du Covid, qui a nécessité de gérer dans l’urgence des priorités absolues : la sécurité des élèves et des personnels et la continuité des enseignements. Il était indispensable de maintenir un lien entre les élèves et les enseignants, et dans un contexte très anxiogène, ce lien a été salvateur. Les chefs d’établissement, les enseignants et les parents d’élève ont été exemplaires, d’adaptabilité, de persévérance, et de courage. Maintenir en présentiel puis en distanciel, et parfois de manière hybride des enseignements cohérents et de qualité, a été possible précisément parce que, depuis 2014, nous avions lancé un plan d’envergure pour que le numérique soit mis à la disposition de la pédagogie, et que les élèves et les professeurs soient équipés d’outils permettant de mobiliser cette pédagogie optimisée. Autre dossier délicat et essentiel pour moi : la lutte contre toute forme de violence et de harcèlement en milieu scolaire, notamment par le biais des réseaux sociaux, dont l’impact est aujourd’hui redoutablement dévastateur pour la jeunesse.

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Si vous deviez retenir trois grandes réalisations, ce serait lesquelles ?

Très certainement la mise en place de dispositifs d’accompagnement individualisé pour les élèves à besoins pédagogiques ou éducatifs particuliers. Ces élèves porteurs de troubles de l’apprentissage, parfois sévères, ou de handicap sont pris en charge en principauté avec une attention particulière, mais surtout dans le cadre d’une démarche d’inclusion qui fait que l’école s’adapte à ces élèves, et non l’inverse. La République française a d’ailleurs salué cet accompagnement, en soulignant à quel point le travail des équipes de professeurs et d’éducateurs était pertinent, bienveillant et constructif. Je retiendrais également la mise en œuvre du plan de développement du numérique au service d’une éducation optimisée et tournée vers l’avenir. Cela correspondait aux souhaits du souverain. Grâce à cela, les méthodes et les outils pédagogiques ont été encore mieux adaptés aux attentes et aux besoins des élèves et des professeurs. Et sans ces outils, nous n’aurions pas abordé la crise sanitaire du Covid avec la même pertinence ni la même confiance. Je dirais enfin que l’ouverture à l’international a été l’un des chantiers majeurs de mon parcours pendant ces treize dernières années, car il était essentiel de former la jeunesse de la principauté à d’autres cultures, d’autres approches, et d’autres connaissances du monde. La valorisation de l’enseignement des langues, la création des sections internationales et du baccalauréat français international en est l’illustration parfaite.

« La difficulté de l’exercice réside dans le fait de devoir aborder, au quotidien et souvent dans l’urgence, des situations, des attentes, des besoins qui ne peuvent faire l’objet du moindre traitement approximatif. Il faut accepter de déplaire, lorsque les circonstances l’exigent »

Vous avez occupé un poste qui est très exposé : comment avez-vous vécu les critiques ?

Il faut apprendre à s’en détacher, à ne pas se laisser détourner de la mission confiée, au seul prétexte que tout est, par définition, critiquable. Je pars du principe que le sens du dialogue est essentiel. Le maintenir, surtout en période de désaccord, a toujours été pour moi une priorité. L’expérience a démontré que ce qui a été mal compris ou rejeté peut, avec temps et patience, être enfin parfaitement compris et accepté. Le débat particulièrement houleux des tenues sportives en est la parfaite illustration. Il y a eu, à ce sujet, une polémique démesurée et des débordements, sur les réseaux sociaux notamment, sur lesquels il ne me semble pas utile de revenir. Mais aujourd’hui, la communauté éducative, les parents, les élèves et les professeurs s’accordent à dire que cette démarche avait une vraie raison d’être. L’uniformisation des tenues de sport pour les élèves a permis d’initier le lancement d’une tenue standardisée dans les écoles, puis dans les établissements de l’enseignement privé. La polémique a été forte, violente, injuste, me semble-t-il. Mais la raison a fini par présider les échanges. Je ne peux que m’en réjouir.

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans cette fonction de directeur de l’éducation nationale ?

Faire l’unanimité ! C’est une mission impossible, et il ne faut d’ailleurs pas chercher à la susciter. Plus sérieusement, je dirais que la difficulté de l’exercice réside dans le fait de devoir aborder, au quotidien et souvent dans l’urgence, des situations, des attentes, des besoins qui ne peuvent faire l’objet du moindre traitement approximatif. Il faut accepter de déplaire, lorsque les circonstances l’exigent. Il faut savoir prendre des décisions en pleine responsabilité. Il n’y a pas de droit à l’erreur. La réactivité et le discernement sont des prérequis indispensables. La crise du Covid en est l’illustration parfaite, mais d’une manière plus générale, il est essentiel que le pilotage de l’éducation, de la jeunesse et des sports soit assuré avec vision, adaptabilité, rigueur et bienveillance. Vous savez, il est si aisé de ne rien faire pour avoir un consensus permanent et une paix durable. Ne pas faire de vague est une option. Ce ne fut pas la mienne, et tout ce que j’ai entrepris l’a été avec mon cœur et mon honnêteté.

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© Photo DR

Au printemps 2020, vous avez dû affronter la pandémie de Covid-19 : comment voyez-vous cette période, désormais ?

Je ne vous cache pas que ce fut un moment fort de ma carrière. Fermer des établissements scolaires du jour au lendemain était une décision lourde, qu’il n’était pas facile de prendre. Avec le recul, je me dis qu’on a fait tout notre possible pour permettre aux élèves de continuer à apprendre et d’avoir un lien avec leur établissement scolaire. On a essayé d’être à l’écoute du terrain pour faciliter leur travail. Je me suis aussi rendu compte que l’épisode du Covid a changé la société. Les personnes sont plus impatientes, plus virulentes. Il y a quelque chose qui a été cassé, et il faudra plusieurs années pour reconstruire une société apaisée et ayant davantage foi en l’avenir. Le Covid a eu aussi des effets positifs.

Lesquels ?

Je crois que les parents des élèves qui n’en avaient pas conscience ont vu qu’enseigner était un vrai métier. Cette épidémie a aussi montré à quel point les élèves sont attachés à leur école, à leur collège, à leur lycée, à leurs professeurs, qu’aucune intelligence artificielle ne remplacera jamais, parce qu’un professeur, un maître reste un référent porteur de valeurs et d’exemplarité. La fermeture des établissements scolaires a mis en évidence leur importance, pour que les élèves soient socialisés et créent des liens entre eux.

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Qu’est-ce qui a été décisif pour traverser au mieux cette épidémie de Covid-19 ?

Mon premier objectif était de faire en sorte que l’école fonctionne, même à distance. J’ai doté en urgence les 500 professeurs d’un ordinateur professionnel en un temps record, tout en assurant une sécurité sanitaire maximale. On l’a oublié, mais ce fut un tour de force. Ensuite, dès que la situation sanitaire l’a permis, j’ai pesé de tout mon poids pour que les écoles rouvrent le plus normalement possible. Je veux ici rendre hommage aux chefs d’établissement et à leurs équipes, enseignantes et non enseignantes, qui ont redoublé d’astuces et d’intelligence pour faire fonctionner leur établissement tout en respectant les règles sanitaires. L’effort de tous a été réellement exceptionnel. Je n’oublie pas, non plus, tous les personnels relevant de la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, notamment les infirmières scolaires, qui ont assuré la garderie des enfants des personnels de santé au plus fort de l’épidémie. A une époque où ni traitement, ni vaccin n’existaient, ils se sont mobilisés pour notre pays, avec un courage remarquable. Ils méritent toute notre reconnaissance.

« Il est si aisé de ne rien faire pour avoir un consensus permanent et une paix durable. Ne pas faire de vague est une option. Ce ne fut pas la mienne, et tout ce que j’ai entrepris l’a été avec mon cœur et mon honnêteté »

Ces treize dernières années ont aussi été marquées par le développement du numérique à l’école ?

Oui, c’est une aventure complexe qui a demandé beaucoup de travail. L’enjeu était majeur. Notre monde est aujourd’hui plongé dans le numérique, qui affecte notre quotidien et notre société. L’école monégasque ne pouvait pas rester en marge de ce mouvement de fond. Je suis heureuse d’avoir lancé, avec le prince Albert II dès 2015, les premières bases de cette évolution qui s’est démultipliée avec la création de la délégation interministérielle chargée de la transition numérique. Aujourd’hui, tous les professeurs et les élèves sont équipés d’ordinateurs performants. Plus aucun enseignant n’envisage de pouvoir faire cours sans un écran numérique. En même temps, j’ai voulu des usages numériques sécurisés et contrôlés, en gardant un équilibre entre recours au numérique et enseignement traditionnel.

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Et je suis heureuse que nous y soyons parvenus, dans le respect des besoins disciplinaires et sans utilisation systématique. Je tiens aussi à signaler les efforts très importants de formation pour accompagner élèves et enseignants. Nos élèves sont désormais mieux préparés au monde dans lequel ils vivront et travailleront. Je suis fière d’avoir contribué à renforcer ainsi l’attractivité de la principauté.

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La période 2011-2024 a également été marquée par l’émergence de sportifs de haut niveau, qui sont passés par le système éducatif monégasque : comment avez-vous travaillé pour favoriser l’éclosion de ces futurs champions ?

Tout est une question de cohérence d’action. Celle qui fait que l’école doit permettre de valoriser tous les parcours. Les enfants et les adolescents qui pratiquent avec passion, mais aussi de grands sacrifices, un sport à fort niveau d’exigence, voire de compétition, doivent pouvoir poursuivre, parallèlement à cette pratique sportive importante, une scolarité de qualité. Il était hors de question pour moi de ne pas permettre à ces élèves de concilier sport et études. C’est ainsi que des dispositifs adaptés à une pratique sportive intensive et des études exigeantes ont été mis en place, avec des classes à horaires aménagés, laissant la possibilité de concilier entrainements sportifs et cours académiques. Cela nécessite une adaptabilité forte des emplois du temps et, sur ce point, il est essentiel de souligner le travail remarquable des chefs d’établissement qui définissent des parcours d’études « sur mesure » pour nos jeunes sportifs de haut niveau.

Il y a notamment eu le cas de Charles Leclerc ?

Comme de nombreux sportifs de la principauté, Charles Leclerc a bénéficié d’aménagements de temps scolaire et d’autorisations d’absence, qui lui ont permis de mener à bien une préparation sportive nécessitant des efforts et, je le redis, des sacrifices importants, tout en suivant les programmes scolaires avec le même niveau d’exigence. Et si j’ai pu, par ces aménagements permettre à la principauté de rayonner grâce à ses jeunes sportifs, alors ma mission est pleinement réussie ! Je pense notamment à Alexandra Coletti, skieuse talentueuse, Laura Gramaglia en équitation, Olivier Beretta pour le sport automobile, ou bien les frères Rinaldi et le bobsleigh, pour n’en citer que quelques-uns. N’oublions pas que la place du sport en principauté est essentielle et ce, pour tout public, de l’enfance jusqu’aux séniors, en passant par l’accès aux équipements sportifs pour les personnes porteuses d’un handicap, qu’il s’agisse d’une simple pratique sportive de loisirs ou d’entraînements de compétition, tout est accessible à tous à Monaco, en termes de sports et d’équipements sportifs.

« L’épisode du Covid a changé la société. Les personnes sont plus impatientes, plus virulentes. Il y a quelque chose qui a été cassé, et il faudra plusieurs années pour reconstruire une société apaisée et ayant davantage foi en l’avenir »

La pratique du sport en principauté est reconnue à l’international ?

Je suis d’ailleurs très fière que Monaco ait été déclarée capitale mondiale du sport pour 2025, à la suite de la venue en principauté des membres d’ACES Mondial, présidé par M. Gian Francesco Lupatelli, président de la fédération des capitales et villes européennes du sport qui ont été grandement impressionnés par la dimension forte du sport en principauté. A cette occasion, ils ont pu constater que Monaco bénéficiait de lieux pleinement dédiés aux sports, comme le stade Louis II, l’espace Saint Antoine, le Yacht Club avec la pratique de la voile et de l’aviron, notamment, sans oublier le gymnase Sainte-Dévote où les jeunes gymnastes entraînées par Kim Arnulf se préparent à des compétitions de très haut niveau et dans des conditions optimales.

La place et l’utilisation des écrans font désormais débat depuis plusieurs années déjà et un rapport de la commission spécialement missionnée par Emmanuel Macron et publié sur le site de l’Élysée le 30 avril 2024, estime qu’il serait notamment bon de ne pas fournir de smartphone connecté à Internet avant treize ans : qu’en pensez-vous ?

C’est un sujet majeur sur lequel j’ai toujours eu un œil attentif. Le rapport de l’Élysée est utile, car il réunit plusieurs experts et permet de disposer d’une synthèse des bonnes pratiques pour l’avenir. Mais à Monaco, nous n’avons pas attendu ce rapport pour mettre des actions concrètes en place. Les ordinateurs confiés aux élèves sont configurés pour avoir accès à des contenus d’apprentissage, et non à des contenus ludiques. Les parents qui le souhaitaient pouvaient demander de débloquer l’utilisation de l’ordinateur de leur enfant de 21 heures à 7 heures, pour éviter les usages abusifs. Nous avons aussi fait un gros travail de prévention avec l’association Action Innocence Monaco pour informer les parents des risques des usages numériques récréatifs. Malheureusement, encore trop peu de parents sont conscients de ces dangers. Il faut donc continuer à les informer et à les accompagner.

Faut-il vraiment créer une « pause numérique », en interdisant l’utilisation des smartphones dans les collèges ?

L’école n’est pas une prison, mais c’est un sanctuaire, et les élèves doivent pouvoir laisser de côté leurs usages intensifs du numérique, pour prendre le temps d’apprendre. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai imposé l’interdiction de l’usage du téléphone portable dans les établissements scolaires lorsque j’étais à la tête de la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports. Je crois que tout le monde reconnaît aujourd’hui que c’était une décision sage.

Une autre recommandation concerne l’interdiction des réseaux sociaux avant l’âge de 15 ans, voire de 18 ans, pour des plateformes comme Instagram, Snapchat et TikTok : partagez-vous cette position ?

Il est certain que l’accès à certains réseaux sociaux est beaucoup trop précoce actuellement, et qu’il convient d’y mettre bon ordre. Cependant, interdire ne suffit pas. Il faut aider les parents. Combien d’enfants de 10 ans aujourd’hui ont accès à TikTok, Snapchat, WhatsApp ou d’autres réseaux sociaux, alors qu’ils n’ont pas l’âge requis ? Il faut impérativement que les parents contrôlent la consommation numérique de leur enfant et discutent avec eux. C’est la clef, selon moi.

« L’école n’est pas une prison, mais c’est un sanctuaire, et les élèves doivent pouvoir laisser de côté leurs usages intensifs du numérique, pour prendre le temps d’apprendre. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai imposé l’interdiction de l’usage du téléphone portable dans les établissements scolaires […]. Je crois que tout le monde reconnaît aujourd’hui que c’était une décision sage »

Faut-il créer une « majorité numérique » à 15 ans, au risque d’être en décalage avec les autres pays européens et avec le Digital Service Act (DSA) ?

Je suis dubitative sur ce type de notion, qui résonne plutôt comme un slogan. Comment mettre en œuvre juridiquement et techniquement une telle mesure ? Je pense que c’est compliqué. L’éducation des jeunes et l’accompagnement des parents restent essentiels, en tout cas.

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Le harcèlement, physique ou numérique, a été un sujet d’actualité ces dernières années : comment l’avez-vous traité en principauté, selon qu’il est physique ou numérique ?

C’est un sujet brûlant, sur lequel je me suis fortement engagée. Les effets du harcèlement sont extrêmement graves, y compris à long terme. J’ai organisé des formations des personnels et des sensibilisations auprès des élèves. J’ai également pleinement contribué à la loi n° 1513 du 3 décembre 2021 relative à la lutte contre le harcèlement en milieu scolaire, qui est l’un des dispositifs légaux les plus ambitieux en Europe, il faut le rappeler. Il faut être réactif, protéger et accompagner les victimes, et sanctionner les auteurs de ces faits. Je pense qu’un gros travail a été fait sur ce plan. Bien sûr, il y a eu aussi des erreurs, et il faut redoubler d’efforts pour qu’aucun cas de harcèlement ne soit mis de côté. Je m’y suis employée avec force, et je n’ai jamais laissé une situation, dont j’avais connaissance, ne pas trouver son aboutissement.

Finalement, l’important est-il de privilégier l’éducation aux médias des jeunes ?

Bien sûr, c’est fondamental. D’abord dans le cadre des programmes, notamment en éducation morale et civique. Mais aussi à travers des sensibilisations auprès des élèves. Mais cette éducation doit être partagée avec les parents, dont le rôle est majeur en la matière.

Vous avez été professeur de lettres au début de votre carrière : qu’est-ce que cela vous a apporté pour appréhender ce poste de directrice de l’éducation nationale ?

Le fait d’avoir abordé le volet pédagogique en qualité d’enseignante pendant la première partie de ma carrière m’a indéniablement permis de comprendre, avec toute l’acuité nécessaire, les besoins des équipes enseignantes, mais également des chefs d’établissement, et surtout la nécessité de donner à ces équipes tous les moyens nécessaires pour que l’éducation soit, auprès de tous les élèves, un accompagnement quotidien qualitatif et respectueux de la particularité de chacun. Lorsque j’étais professeur de lettres, j’étais déjà très attentive à identifier le potentiel et les difficultés de mes élèves et à les accompagner vers le meilleur d’eux-mêmes. Je repassais le baccalauréat toutes les années avec mes élèves, tant leur réussite était ma plus grande satisfaction. Que la principauté ait pu, pendant mon mandat à la tête de la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, obtenir 100 % de réussite aux examens de fin de cycle, et donc du baccalauréat est, me semble-t-il, assez représentatif de l’engagement qui a été le mien auprès des personnels enseignants et des élèves notamment. Sur un plan plus personnel, je suis sincèrement heureuse d’avoir pu mener ma carrière dans une continuité d’engagement où la valorisation des personnels, leur enthousiasme, leur professionnalisme et la réussite de la jeunesse de la principauté ont pleinement compté.

« Je ne sais pas si la principauté doit accueillir de nouvelles écoles privées. En revanche, je pense que tout projet ambitieux qui apporte une complémentarité à ce qui existe actuellement, doit être étudié avec intérêt »

Le territoire monégasque est aussi occupé par des écoles privées et une université : quel regard portez-vous sur le privé et estimez-vous que Monaco devrait accueillir de nouveaux établissements privés ?

L’existence d’établissements scolaires privés est garantie par la loi, et c’est une très bonne chose pour l’attractivité de la principauté. Privé et public sont complémentaires et ont d’excellentes performances. Chaque Monégasque ou résident a le choix du parcours éducatif le mieux adapté à son enfant et le plus conforme à ses convictions et à ses aspirations. Tout le monde y gagne, et c’est très bien ainsi. Qu’il s’agisse de l’International School of Monaco, de la British School, de l’International University of Monaco, j’ai constaté à quel point notre collaboration était pertinente et adaptée aux besoins de certaines familles. Je ne sais pas si la principauté doit accueillir de nouvelles écoles privées. En revanche, je pense que tout projet ambitieux qui apporte une complémentarité à ce qui existe actuellement, doit être étudié avec intérêt.

Alors que vous avez quitté vos fonctions pendant cet été 2024, quels sont les sujets que vous n’avez pas pu traiter, faute de temps ?

Un nouveau collège va s’ouvrir à la rentrée prochaine et cela s’inscrit dans la politique d’optimisation des établissements d’enseignement de la principauté que j’ai menée avec le gouvernement princier. L’ouverture du lycée technique de Monaco devenu depuis le lycée Rainier III, et la création de l’école Stella s’inscrivent bien dans cette démarche de valorisation des établissements scolaires qui mérite d’être poursuivie car l’évolution des effectifs d’élèves et le maintien de conditions d’apprentissage conformes aux attentes des scolaires et des familles mais également des personnels, doivent être prises en compte. J’aurais également souhaité poursuivre, avec encore plus de force, l’inclusivité du système scolaire monégasque qui doit offrir à tous les élèves en difficulté ou en situation de handicap un avenir digne de ce nom. Beaucoup a été fait pour la valorisation des personnels, enseignants notamment et je pense qu’il est très important que leur carrière soit accompagnée et mise à l’honneur, pour les plus méritants d’entre eux. D’ailleurs la méritocratie a toujours été une ligne de conduite dans ma carrière, et j’ai veillé à gratifier et rendre hommage à celles et ceux qui mettent au service de la principauté, compétences et loyauté.

Comment allez-vous occuper votre temps, désormais ?

Je vais aborder le temps qui m’est désormais offert à m’occuper de ma famille et de mes amis que j’ai parfois peu vus ces dernières années, mais aussi à voyager, pour découvrir des cultures que je ne connais pas encore, à enrichir un parcours de vie déjà bien rempli, mais qui va désormais pouvoir se poursuivre avec la sérénité et la liberté qui suit toute fin de carrière. Je vais pouvoir m’adonner à la natation, mon sport de prédilection, sans contrainte de temps. Le sport tient une place importante dans ma vie et dans ma routine quotidienne. Vivre sainement, simplement et pleinement. Voilà un bon programme.

« Je vais pouvoir m’adonner à la natation, mon sport de prédilection, sans contrainte de temps. Le sport tient une place importante dans ma vie et dans ma routine quotidienne. Vivre sainement, simplement et pleinement. Voilà un bon programme »

Quels conseils pourriez-vous donner à votre successeur, Jean-Philippe Vinci, qui a pris ses fonctions le 1er juillet 2024 ?

Je n’ai pas la prétention de donner des conseils à Jean-Philippe Vinci, qui a sans doute son idée de la manière dont il veut conduire la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports [à ce sujet, lire notre article Direction de l’éducation nationale : Jean-Philippe Vinci succède à Isabelle Bonnal, publié dans Monaco Hebdo n° 1336 — NDLR]. En tant que prédécesseur, je lui dirais modestement ceci : piloter le paquebot qu’est la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports demande d’avoir un cap clair, d’être présent au quotidien auprès de son équipage, de savoir écouter et répondre aux besoins des passagers, de maintenir le bateau à flot, et de prendre les décisions appropriées en cas de gros temps. Si vous me permettez de filer la métaphore, je lui souhaite les vents les plus favorables.

1) Le 24 avril 2021, Isabelle Bonnal a été nommée commissaire général chargé de la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports par le biais d’une ordonnance souveraine. « Cette distinction rend hommage au parcours professionnel de Mme Isabelle Bonnal, dédié depuis près de 45 ans à l’éducation en principauté. Cette promotion souligne également le travail accompli par Mme Isabelle Bonnal et ses équipes, pour la formation et l’épanouissement des jeunes », a indiqué le gouvernement monégasque, dans un communiqué de presse.

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