Déléguée à l’attractivité au sein du gouvernement monégasque, Ludmilla Raconnat Le Goff détaille pour Monaco Hebdo sa feuille de route, entre amélioration de l’accueil des résidents, renforcement de l’attractivité économique de Monaco, intérêts à l’international… Elle défend un modèle sélectif, fondé sur la stabilité, qui répond plus que jamais aux attentes des grandes fortunes, dans un contexte géopolitique très tendu.
Votre rôle en tant que déléguée à l’attractivité consiste notamment à attirer des investisseurs et des entrepreneurs à Monaco ayant une valeur ajoutée pour le pays : comment choisissez-vous vos déplacements et quels marchés ciblez-vous en priorité ?
Nous essayons d’être là où les investisseurs prennent leurs décisions, là où se trouvent les prescripteurs qui les conseillent et qui orientent leurs relocalisations.
Leurs relocalisations d’entreprises ?
Derrière une entreprise il y a toujours une personne et une famille. Les deux sont intimement liés. Typiquement, j’ai eu l’opportunité de rencontrer récemment l’un de nos nouveaux résidents, installé en Principauté avec sa famille depuis moins d’un an. Il est ravi de son expérience ici et il commence donc à envisager de lancer une nouvelle activité à Monaco. L’objectif, c’est que nos résidents contribuent à l’économie du pays. Ils sont de plus en plus demandeurs. Ils développent rapidement un attachement à la Principauté et ils ont cette envie profonde « d’en être ».
Qui sont les « prescripteurs » dont vous parliez ?
Les conseillers juridiques, les cabinets d’avocat, en particulier les fiscalistes, mais aussi certaines banques. Il ne s’agit pas de « promouvoir Monaco » au sens marketing du terme, mais de construire des relais d’influence, d’installer dans la durée une relation de confiance avec ces interlocuteurs qui jouent un rôle clé dans les choix d’implantation ou de résidence.

Où sont-ils ?
Nous n’allons pas pouvoir aller partout. Nous sommes une petite équipe, donc nous nous concentrons sur les grands hubs de décisions [les grands centres de décision — NDLR] que sont notamment l’Angleterre et la Suisse. Je suis allée à Zurich au mois de mars 2026, et je vais à Londres à la fin du mois d’avril 2026.
Pourquoi l’Angleterre et la Suisse ?
Ça n’est pas très innovant. Mes prédécesseurs avaient déjà noué des relations sur ces marchés historiquement liés à Monaco pour les synergies qu’ils présentent. Nous nous inscrivons dans une continuité avec ce qu’ils faisaient, mais avec une approche un peu différente puisque l’idée, c’est d’aller vers les porteurs de projet, plutôt que d’attendre qu’ils viennent vers nous.
« Les prochains voyages seront des opérations plus institutionnelles, que j’appelle « opérations vitrine », lancées à l’initiative de nos ambassadeurs, lorsqu’il y a des événements à célébrer. Par exemple, cette année, nous allons en Espagne et au Japon pour fêter les anniversaires des relations diplomatiques entre la Principauté et ces pays »
Qu’est-ce que vous dites aux prescripteurs ?
Nous faisons de la pédagogie. Aujourd’hui, ils n’ont pas forcément une perception de la Principauté dans sa globalité et dans sa réalité, telle que nous la vivons. Au-delà des perceptions réductrices, nous leur faisons connaître Monaco, tout simplement. Nous travaillons beaucoup avec nos ambassadeurs et nos consuls qui sont sur ces marchés. Ce sont nos portes d’entrée. Ils ont les meilleurs contacts là-bas.
Vous deviez aller à Dubaï : l’actualité vous oblige-t-elle à annuler le déplacement ?
Oui, nous devions aller à Dubaï avec les acteurs monégasques du yachting, mais nous avons dû revoir nos plans. Ce n’est que partie remise.
Quelles sont les synergies de Monaco avec le Moyen-Orient ?
Elles sont avant tout économiques. Dans cette zone, ils sont en recherche d’expertises dont la Principauté dispose dans certains secteurs d’activité, en particulier le yachting, l’hôtellerie de luxe et la restauration. D’ailleurs, certaines de nos entreprises sont déjà très investies dans ces zones-là et elles y exportent leur savoir-faire : la Société des Bains de Mer (SBM), le Yacht Club et d’autres entreprises de yachting très actives en Arabie Saoudite, qui participent notamment à la construction et au développement de nouvelles marinas.
Jusqu’à présent, les investisseurs moyen-orientaux investissent beaucoup sur la Côte d’Azur, mais étrangement pas à Monaco : pourquoi ?
Nous constatons tout de même un intérêt croissant de ces profils pour la Principauté, et nous allons continuer d’y travailler.
Il se dit parfois que l’explication est à trouver dans un éloignement culturel trop prononcé : qu’en pensez-vous ?
Ça n’est qu’un bruit de couloir.
« Le “private equity” [le capital-investissement — NDLR] fait partie des sujets sur lesquels le gouvernement travaille avec le secteur financier. En Principauté, nous avons des acteurs qui sont, ou qui ont été, très actifs dans ce domaine. Il ne faut pas se priver de moderniser notre arsenal réglementaire sur ce sujet »
Est-ce que le contexte géopolitique actuel représente une opportunité pour Monaco ?
Nous ne sommes pas dans une logique opportuniste, mais les fondamentaux de la Principauté, qui sont immuables, correspondent en effet à des attentes qui sont de plus en plus d’actualité. Monaco offre depuis longtemps ce que le monde recherche davantage aujourd’hui. Dans un environnement international plus incertain, certains profils très mobiles réévaluent leurs priorités. Pendant longtemps, ils ont recherché la rapidité et les opportunités. Aujourd’hui, ils cherchent aussi, et parfois d’abord, de la stabilité, de la sécurité et de la lisibilité. L’hypothèse Monaco devient une valeur refuge.
En quoi consistait votre voyage au Paraguay, du 3 au 5 novembre 2025 ?
Il s’agissait d’une mission institutionnelle, dans le cadre d’une visite officielle du prince Albert II. L’objectif était avant tout de renforcer le dialogue et la visibilité de Monaco dans un environnement où nous sommes encore peu présents.
Quels sont vos autres voyages à venir ?
Les prochains voyages seront des opérations plus institutionnelles, que j’appelle « opérations vitrine », lancées à l’initiative de nos ambassadeurs, lorsqu’il y a des événements à célébrer. Par exemple, cette année, nous allons en Espagne et au Japon pour fêter les anniversaires des relations diplomatiques entre la Principauté et ces pays.
Au-delà des voyages, que faites-vous pour rendre Monaco davantage visible sur la scène internationale ?
Nous travaillons sur un film support pour nos opérations auprès des prescripteurs, qui sera décliné en plusieurs langues, et diffusé en complément de nos présentations orales. Nous voulons aussi mieux valoriser nos réussites. Monaco accueille déjà des entrepreneurs de très haut niveau, et ils sont des leviers d’attractivité en eux-mêmes. Nous voulons mettre en avant ces parcours, les associer à certaines de nos actions à l’international, et les faire intervenir lors de nos événements. Leur expérience est souvent beaucoup plus parlante que n’importe quel discours. Par ailleurs, nous nous appuyons sur les grands événements de la Principauté, les Masters de Monte-Carlo, le Grand Prix, et le Monaco Yacht Show, pour faire venir des interlocuteurs clé à Monaco, et transformer ces relations concrètes en rencontres et en projets.
Les trois missions qui vous incombent, à savoir accueillir les résidents, attirer les entreprises et renforcer la visibilité de Monaco, sont très liées les unes aux autres ?
Elles sont même indissociables. Le message que nous portons à l’extérieur doit être en parfaite cohérence avec la réalité vécue à l’intérieur. Il est donc impossible de dissocier les actions destinées aux résidents de celles visant les entreprises. D’autant plus qu’il s’agit de plus en plus des mêmes profils : des personnes qui s’installent en Principauté et qui, simultanément ou à plus long terme, décident d’y développer une activité économique.
C’était moins le cas avant ?
C’était un peu moins le cas il y a quelques années, car nous n’avions pas tout à fait le même profil de résidents. Ça a été une volonté forte du gouvernement princier que d’attirer des personnes un peu plus jeunes, et des familles, qui sont encore dans une logique de construction économique, et qui peuvent donc contribuer à l’économie du pays. Notre population de résidents s’est rajeunie, et c’est une très bonne chose.
En matière d’attractivité, sur quoi la Principauté doit-elle s’améliorer ?
Nous devons améliorer encore nos parcours administratifs, notamment d’installation. Nous sommes en 2026. Nous pouvons nous attendre à ce qu’il y ait un peu moins de paperasse, plus de numérisation, et surtout, moins de répétition dans les documents et les informations à communiquer.
Le délai de délivrance d’une première carte de séjour est de 85 jours, en moyenne, aujourd’hui : ce délai peut-il être encore réduit ?
Le processus est quand même assez rapide, compte tenu de tout ce que nous voulons garantir. Nous pouvons peut-être réduire encore un peu sa durée, mais nous n’arriverons jamais à 15 jours. Comparativement, au niveau européen, ce n’est pas aberrant. Dans certaines juridictions du Moyen-Orient, vous pouvez obtenir une carte de résident en une semaine, mais nous avons fait un autre choix. Les contrôles très poussés qui sont effectués nécessitent des délais relativement incompressibles. L’important, c’est que les candidats à la résidence entreprennent leurs démarches en toute connaissance de cause. C’est pour cela que nous essayons d’intervenir en amont des décisions d’installation, le plus tôt possible, pour faire de la pédagogie et expliquer ces délais, faire adhérer les personnes à cette rigueur, qui, effectivement, peut parfois prendre un peu de temps.
Environ 1 300 personnes souhaitent s’installer en Principauté tous les ans : combien partent chaque année ?
Je n’ai pas ce chiffre, mais la population reste globalement stable. Donc je pense que vous avez votre réponse.
Est-ce que le gouvernement souhaite maintenir ce niveau de population ?
Nous ne sommes pas dans une logique de volume. Nous ne cherchons pas à avoir le plus grand nombre d’entreprises ou de résidents, pour la simple et bonne raison que le territoire est limité en taille. Nous sommes dans une logique de sélection. Mais il y a une régulation naturelle, qui se fait avec les départs. Nous avons une clientèle très mobile pour qui l’exclusivité n’est pas la règle. Donc je ne pense pas que nous soyons confrontés à une difficulté de saturation.
Pour les résidents, est ce qu’il y a des nationalités que vous privilégiez et d’autres sur lesquelles, au contraire, vous êtes plus vigilants ?
Il faudrait demander à la sûreté publique, mais la typologie de nos résidents reste assez stable, à savoir Français, Italiens, et Anglais, pour la majorité. C’est pour cela que nous axons nos actions sur l’Europe. Cela nous paraît être plus cohérent avec la construction historique de notre population qui, même si elle est très cosmopolite, est fondamentalement européenne, avant tout.
« Nous avons été sollicités par les acteurs du yachting en première intention pour parler de conformité. Le secteur a été récemment assujettis à la réglementation anti-blanchiment. Il est en phase d’organisation et ça n’a pas été facile, en particulier pour les plus petites entreprises »
Le manque de places à l’International School retarde certains projets d’installation de résidents : le gouvernement peut-il agir sur ce sujet ?
C’est une problématique que nous suivons avec attention au sein de la cellule attractivité, parce qu’il entre en ligne de compte dans les projets d’installation. C’est vrai que les résidents concentrent leurs choix sur ces écoles internationales du fait de leur grande mobilité. Ils préfèrent que leurs enfants restent scolarisés sur des parcours internationaux. Il y a donc une forte tension que ce soit à l’International School of Monaco (ISM), l’International University of Monaco (IUM), ou la British School. Le gouvernement en est conscient, mais les listes d’attente sont relativement bien gérées. Ce sont des écoles privées qui ne sont pas sous contrat, mais le gouvernement n’a pas été totalement inactif, puisqu’il a notamment permis à l’ISM de s’installer dans de nouveaux locaux pour s’agrandir.
Le gouvernement monégasque pourrait-il contribuer au lancement d’un projet d’école internationale dans les communes limitrophes, qui pourrait permettre de répondre aux besoins des familles désirant s’installer à Monaco ?
Je n’ai pas connaissance de tels projets. Mais c’est un sujet que nous allons devoir traiter, et nous envisagerons les différentes options possibles.
Comment comptez-vous renforcer la cohésion entre les locaux et les nouveaux résidents ?
Je crois que l’on a toujours réussi cette intégration. Nous avons parlé des écoles internationales, mais beaucoup de résidents scolarisent leurs enfants dans nos établissements publics, dans les clubs de sport de la Principauté… Les familles se rencontrent souvent comme ça. A Monaco, il y a une curiosité intellectuelle positive, une volonté de se rencontrer, et tout le monde se mélange. Autant de nationalités, d’univers, de classes sociales, qui vivent parfaitement bien ensemble, sans animosité : c’est incroyable et c’est rare.
En novembre 2025 vous avez lancé les « rendez-vous de l’attractivité » : en quoi consistent-ils ?
Ce sont des espaces de discussion multisectoriels dans lesquels nous nous positionnons comme un intermédiaire entre le secteur privé et le gouvernement pour identifier les besoins des entrepreneurs et envisager des améliorations si nécessaire. Pour les problématiques plus sectorielles, nous avons aussi lancé des groupes de travail consacrés au yachting, à la finance, au numérique…
Sur quels axes travaillez-vous dans le secteur financier ?
Typiquement, le “private equity” [le capital-investissement — NDLR] fait partie des sujets sur lesquels le gouvernement travaille avec le secteur financier. En Principauté, nous avons des acteurs qui sont, ou qui ont été, très actifs dans ce domaine. Il ne faut pas se priver de moderniser notre arsenal réglementaire sur ce sujet.
Et avec les acteurs du yachting ?
Nous avons été sollicités par les acteurs du yachting en première intention pour parler de conformité. Le secteur a été récemment assujettis à la réglementation anti-blanchiment. Il est en phase d’organisation et ça n’a pas été facile, en particulier pour les plus petites entreprises. Il fallait être là pour les écouter, et il fallait aussi leur dire que c’était le sens de l’histoire et qu’il n’y aurait aucun retour en arrière sur ce sujet, qui est véritablement un facteur d’attractivité. Cela peut apparaître comme une contrainte pour eux, mais nous avons tous à y gagner.
Espérez-vous aussi pouvoir simplifier le parcours de création d’entreprise ?
Nous aimerions le simplifier, sans jamais perdre en rigueur. Nous devons continuer de nous assurer que les projets, d’une part sont conformes, et, d’autre part, apportent véritablement quelque chose à la Principauté.



