Fabrice Marsella, alias le « banquier des start-up », à la tête de la Banque des Startups by LCL, était l’invité de MonacoTech fin mars 2026 pour une conférence. Il a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Propos recueillis par Clément Martinet
Le financement reste-t-il le principal obstacle pour les start-up aujourd’hui, avec des taux plus élevés qu’il y a dix ans ?
Le sujet n’est pas tant celui des taux d’intérêt que celui de l’appétit pour le risque. Ce qui est devenu plus compliqué, c’est de trouver des investisseurs prêts à financer des projets en phase de développement. Les fonds sont aujourd’hui beaucoup plus exigeants. On ne finance plus une start-up sur une simple présentation, et ce n’est pas forcément une mauvaise chose.
Et sur les taux ?
Sur les taux eux-mêmes, on reste sur des niveaux relativement standards, autour de 4 % en moyenne. Ce ne sont pas des conditions prohibitifs pour des entreprises en croissance. Il faut comprendre que le taux est directement lié au niveau de risque pris par la banque. Ce que l’on observe surtout, c’est un retour en grâce de la dette, qui vient compléter les levées de fonds en capital, devenues plus difficiles. On assiste à un rééquilibrage entre investisseurs, business angels et établissements bancaires.
Le marché est-il en train de se structurer différemment ?
Oui, clairement. Il y a une forme de maturité nouvelle. Les entrepreneurs, confrontés à ces contraintes de financement, raisonnent davantage en termes de rentabilité. Là où, auparavant, la priorité était souvent donnée à la croissance rapide, on voit aujourd’hui émerger des modèles qui visent un équilibre économique à horizon trois à cinq ans. Cette évolution est saine. Elle rassure les financeurs et permet de construire des entreprises plus solides. On s’éloigne progressivement de la logique de croissance à tout prix pour aller vers une croissance maîtrisée et rentable.
La quête de la « licorne » (1) est-elle moins centrale qu’avant ?
Disons que l’objectif évolue. Si l’on construit des entreprises solides, rentables, capables de grandir dans la durée, c’est déjà une réussite. Toutes n’ont pas vocation à devenir des licornes, et ce n’est pas un problème. L’enjeu, aujourd’hui, est davantage de bâtir des structures pérennes, inscrites dans le temps long.
Certains secteurs vous semblent-ils plus porteurs ou plus rassurants que d’autres ?
Au-delà des secteurs, il y a d’abord la question du modèle. Les entreprises positionnées en BtoB [“Business to business”, c’est-à-dire entre professionnels — NDLR] présentent souvent davantage de garanties, car elles peuvent s’inscrire dans des relations contractuelles durables avec de grands groupes. Cela offre une meilleure visibilité à moyen et long terme.
Et ensuite ?
Ensuite, il faut regarder les secteurs soutenus par les politiques publiques. Lorsqu’un État flèche des investissements vers certaines filières – comme la transition énergétique ou la santé – cela traduit l’existence de besoins réels et d’un marché en développement. Ces environnements sont naturellement plus favorables pour les start-ups. La santé, par exemple, présente un fort potentiel, même si les cycles de développement, notamment en biotechnologie, restent longs. Mais les enjeux sont tels que le marché existe et il continuera de croître.
L’intelligence artificielle (IA) fait-elle figure d’exception ?
Je ne la considère pas comme un secteur en soi. L’IA est un outil, au même titre que le code informatique. Elle est aujourd’hui présente partout, en support de nouveaux services. Très peu d’entreprises développent des modèles fondamentaux. En revanche, beaucoup utilisent des technologies existantes pour créer de nouvelles propositions de valeur. C’est d’ailleurs ainsi que nous analysons les projets : nous nous intéressons à l’usage de l’IA, plutôt qu’à sa seule dimension technologique.
Le rôle croissant du private equity, le capital-investissement, dans l’écosystème vous semble-t-il problématique ?
Au contraire, je vois cela comme une évolution positive. La complémentarité des sources de financement est essentielle. Lorsqu’elle est bien structurée, elle permet de répartir les risques et d’offrir aux entrepreneurs différents leviers de croissance. Cela participe à la maturation de l’écosystème.
On vous surnomme parfois « le banquier des start-up » : comment le percevez-vous ?
C’est un surnom qui reflète assez bien notre positionnement. Nous nous adressons clairement aux start-up, et le financement fait partie de notre cœur de métier. Mais notre rôle va bien au-delà. Nous accompagnons les entrepreneurs sur l’ensemble de leur développement : mise en relation avec des investisseurs, recherche de clients, visibilité médiatique. Je reste convaincu que le meilleur financement reste celui du client. Notre objectif est de construire une relation dans la durée, fondée sur la proximité et la confiance. Il s’agit d’un véritable partenariat, qui doit permettre d’accompagner l’entreprise à chaque étape de sa croissance.
Votre présence à Monaco s’inscrit-elle dans cette logique ?
Tout à fait. MonacoTech joue un rôle important dans l’écosystème local, et nous pouvons être utiles aux start-up qui y sont accompagnées. Par ailleurs, LCL est implanté à Monaco depuis plus d’un siècle. Notre présence ici permet de mieux comprendre les spécificités locales et de renforcer notre accompagnement auprès des entrepreneurs installés en Principauté. 1) Dans le jargon, une « licorne » représente une jeune entreprise spécialisée dans la tech, qui est valorisée à plus d’un milliard de dollars américains, qui n’est pas cotée en bourse, mais qui est financée par du capital-risque.



