Alors que les Jeux olympiques d’été de Paris se déroulent du 26 juillet au 11 août 2024, quelle relation entretient Monaco avec cet événement sportif mondial ? Depuis quand et pour quelles raisons la principauté participe-t-elle aux Jeux ? Pour le savoir, Monaco Hebdo est allé interroger l’historien du sport, Bernard Maccario.
Monaco possède une véritable histoire avec les Jeux olympiques (JO) ?
Le 29 juin 2024, dix jours après le passage de la flamme olympique, a été présentée la délégation qui portera les couleurs monégasques aux Jeux de Paris 2024. Au vu des 5 athlètes composant cette délégation, la contribution de Monaco à l’olympisme pourrait paraître mineure. Ce serait méconnaître la place qu’occupe la principauté au sein de la famille olympique, ainsi que son rayonnement international à travers le sport. Un rayonnement qui, comme l’indique le site officiel du gouvernement, « n’est pas le fruit du hasard, mais résulte d’une politique ambitieuse inspirée par ses princes ».
À quand remonte l’histoire entre Monaco et les JO ?
L’histoire olympique de Monaco débute en juillet 1908, lorsque la principauté devient la 25ème nation représentée au Comité international olympique (CIO). Cette fonction de représentation est assurée par le comte Albert Gautier-Vignal (1854-1939), lié par une relation d’amitié avec le baron Pierre de Coubertin (1863-1937), fondateur et président du CIO. Conformément à la règle de cooptation du CIO, c’est bien cette relation personnelle qui est à l’origine de cette nomination.
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Confirmation en est apportée par la lettre de remerciement que le comte adresse à Coubertin, dans laquelle il l’informe avoir « écrit au gouverneur général de la principauté » pour lui annoncer ma nomination dans le comité des JO et pour demander l’agrément du prince. Ce n’est que quatre mois plus tard, par décision souveraine en date du 10 novembre 1908, que le comte Gautier-Vignal est « agréé comme délégué de la principauté au CIO ». A compter de cette date et jusqu’à son décès en 1939, il siègera dans cette instance et se montrera assidu à ses travaux, lors des sessions et congrès.
« L’histoire olympique de Monaco débute en juillet 1908, lorsque la principauté devient la 25ème nation représentée au Comité international olympique (CIO). Cette fonction de représentation est assurée par le comte Albert Gautier-Vignal (1854-1939), lié par une relation d’amitié avec le baron Pierre de Coubertin (1863-1937), fondateur et président du CIO »
Et la première participation aux JO ?
Ce n’est qu’en 1920, aux Jeux d’Anvers, qu’a lieu la première participation monégasque aux épreuves olympiques. Elle n’est pas liée à une intervention publique, mais elle résulte de la pression exercée par le milieu sportif monégasque, et particulièrement les deux sociétés historiques de « L’Etoile » et de l’« Herculis ». Créées l’une et l’autre au début du siècle, elles animent la vie sportive de la cité-Etat, et surtout, elles représentent les couleurs monégasques dans les championnats régionaux. Elles ont donc été sensibles à l’appel en faveur de la mobilisation des sportifs, qui a suivi, en France, les Jeux de Stockholm de 1912.
Et par la suite ?
Dans les années qui suivent, une délégation monégasque participe à chaque édition des Jeux, sans pour autant relever d’une instance officielle : le Comité olympique monégasque (COM) n’a pas de structure précise et écrite. Il se contente d’appliquer les directives du CIO transmises par le comte Gautier Vignal. Celui-ci dispose d’une réelle influence au sein du CIO : c’est sur sa proposition que Monaco est choisie pour accueillir la 26ème session du CIO, en avril 1927. C’est une date clé, car elle marque le début des relations institutionnelles entre le CIO et la principauté. La session est en effet l’assemblée générale qui regroupe tous les membres du CIO. Elle est l’occasion, pour l’Etat monégasque de marquer sa profonde adhésion aux valeurs olympiques.
Cette reconnaissance olympique est favorisée par quoi ?
Si Gautier Vignal a pu plaider aussi efficacement la cause de la principauté, c’est que celle-ci est déjà un « carrefour international du sport ». Sous le règne du prince Albert 1er (1848-1922), de prestigieuses compétions ont été créées. Elles favorisent l’attention de sportifs et de médias internationaux : le tournoi de tennis, dès 1897, les meetings de canots automobiles et d’hydravions à partir de 1904, ou encore, en 1911, le premier rallye automobile, qui deviendra, plus tard, le rallye de Monte-Carlo. Autant d’évènements répondant à des enjeux économiques de diversification de la saison touristique hivernale, et qui concourent à l’affirmation de la principauté sur la scène internationale. Ainsi, selon les mots de Coubertin, c’est en tant que « centre de sport » qu’est reconnue la légitimité de Monaco d’être représentée au CIO.
Que se passe-t-il pendant la période de l’entre-deux-guerres ?
Durant l’entre-deux-guerres, l’engagement sportif de la principauté ne se dément pas. Il s’oriente dans une triple direction. La première se situe dans la continuité évènementielle, avec l’organisation de nouvelles compétitions à forte visibilité internationale, à l’image du Grand Prix automobile, créé en 1929. La deuxième direction se matérialise avec la construction, et l’inauguration en 1939, d’une enceinte sportive, le stade Louis II, alors qualifié par la presse nationale comme « l’un des plus beaux du monde ». La troisième, enfin, consiste à accueillir des manifestations internationales à forte valeur progressiste, telles les Olympiades féminines de Monte-Carlo de 1921, 1922, 1923, un événement précurseur du sport de compétition féminin, avec la participation de délégations de plusieurs pays européens. Les Jeux universitaires de 1939 relèvent de la même logique. Pendant ces jeux, on voit converger à Monaco, sous le regard des médias du monde entier, les athlètes des pays qui seront les adversaires de l’Allemagne hitlérienne : Britanniques, Américains, Français, Danois, Belges, Estoniens, Lettons, Brésiliens, Norvégiens etc.
« Si Gautier Vignal a pu plaider aussi efficacement la cause de la principauté, c’est que celle-ci est déjà un « carrefour international du sport ». Sous le règne du prince Albert 1er (1848-1922), de prestigieuses compétions ont été créées. Elles favorisent l’attention de sportifs et de médias internationaux »
Comment se déroule l’après-guerre ?
Au sortir de cette période, si la symbolique olympique s’est affirmée avec le drapeau et le serment à Anvers, puis le relais de la flamme à Berlin, l’idéal de paix par le sport, cher à Coubertin a été fortement ébranlé par les deux conflits mondiaux. Surtout, à partir des années 1960, grâce à la télévision et aux satellites, le sport se mondialise à travers la retransmission des images qu’il produit et l’audience qu’il mobilise. Au fil du temps, il va devenir un véritable outil stratégique pour les Etats, et générer des stratégies de “soft power”, c’est-à-dire l’utilisation du sport en tant qu’instrument géopolitique et diplomatique : il est un instrument d’affirmation de leur puissance pour les nations les plus riches. C’est un moyen de favoriser leur ancrage et leur rayonnement international pour les « petits Etats », comme la principauté de Monaco.
Un véritable “soft power” sportif est déployé ensuite ?
A partir de son accession au trône en 1949, la politique sportive du prince Rainier III (1923-2005) s’inscrit pour une part dans la continuité de celles de ses prédécesseurs dans les trois domaines précédemment évoqués. De nouvelles manifestations prestigieuses, à fort impact international, sont organisées, parmi lesquelles, dans les années 1970, plusieurs championnats du monde de boxe retransmis en mondiovision.
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Puis, à partir des années 1980, les meeting d’athlétisme d’athlétisme « Herculis », de natation « Mare Nostrum », le Master 1 000 de tennis, ou encore le jumping international de Monte-Carlo, rassemblent chaque année l’élite mondiale de ces disciplines. Par ailleurs, et afin de permettre l’accueil de manifestations de très haut niveau, en 1985 un nouveau stade Louis II se substitue au précédent : il s’agit d’un complexe sportif hors du commun, à la fois stade d’athlétisme et de football, qui comprend également une piscine olympique et une salle omnisports sous les tribunes, permettant d’accueillir des compétitions de très haut niveau.
Quels autres objectifs visait le prince Rainier III ?
Mais d’autre part et surtout, il s’agit pour le prince Rainier III de permettre une meilleure intégration internationale de la principauté, en augmentant sa présence et sa visibilité dans les organisations internationales sportives, et particulièrement au sein du mouvement olympique. Ainsi, en 1949, peu avant de succéder à son grand-père Louis II (1870-1949), le prince héréditaire Rainier a été appelé à siéger au CIO. L’année suivante, ne pouvant assumer cette charge avec la conscience qu’il aurait souhaitée, il préfère remettre sa démission. Son père, le prince Pierre (1895-1964), entre alors au CIO, et jusqu’à son décès en 1950, il en sera un membre actif et très apprécié.
Et ensuite ?
Par la suite, le prince Rainier III sera un fervent défenseur des valeurs olympiques. C’est notamment sous son règne, en 1953, que le COM est reconnu par le CIO, et surtout, que la principauté accueille de nouveau, en 1993, la 101ème session du CIO, au cours de laquelle la ville de Sydney a été choisie pour les Jeux de l’an 2000. Présentée en 1989, la candidature monégasque avait été acceptée à l’unanimité des membres du CIO.
Monaco active d’autres leviers pour se faire une place au sein de l’olympisme ?
Inversement proportionnel à la superficie de son territoire, l’importance prise par la principauté au sein de la famille olympique tient aussi à sa contribution sur le plan culturel, et en particulier philatélique. De même que le prince Rainier III considérait le timbre comme « le premier Ambassadeur d’un pays », le CIO, si lui même n’émet pas de timbres, il en encourage l’émission, conscient des bénéfices retirés dans la promotion des valeurs olympiques et pour son propre rayonnement. A compter de 1948, toutes les olympiades successives donnent lieu à des émissions de timbres, contribuant ainsi à la stratégie de visibilité internationale de Monaco, comme du CIO.
« Pratiquant plusieurs disciplines, le prince Albert II personnalise lui-même les valeurs olympiques de dépassement, avec cinq participations aux Jeux d’hiver de 1988, 1992, 1994, 1998 et de 2002, en tant que membre de l’équipe monégasque de bobsleigh. Il est ainsi l’un des rares athlètes à disputer les Jeux, tout en étant membre du CIO »
Quel rôle a joué le prince Albert II ?
Très tôt, le prince héréditaire Albert a accompagné le prince souverain dans ce déploiement du “soft power” sportif monégasque, qui va se trouver renforcé par sa nomination en tant que membre du CIO, en 1985. Acteur suprême de la gouvernance mondiale du sport, le CIO est l’organisation la plus universelle au monde, comportant plus de membres que l’Organisation des nations Unies (ONU). Il est hiérarchiquement supérieur aux fédérations internationales, car il a le pouvoir de les reconnaître en tant que discipline olympique, et elles ont, en contrepartie, le devoir d’appliquer les principes de l’olympisme.
Le prince Albert II est allé encore plus loin ?
Pratiquant plusieurs disciplines, le prince Albert II personnalise lui-même les valeurs olympiques de dépassement, avec cinq participations aux Jeux d’hiver de 1988, 1992, 1994, 1998 et de 2002, en tant que membre de l’équipe monégasque de bobsleigh. Il est ainsi l’un des rares athlètes à disputer les Jeux, tout en étant membre du CIO. De plus, en son sein, il a exercé plusieurs responsabilités électives, dont, depuis 2015, la présidence de la commission « durabilité et héritage ». Une présidence qui rappelle que le sport n’est pas le seul axe de déploiement du “soft power” monégasque, et qu’avec la culture, la transition écologique est aussi un domaine dans lequel le prince exerce une forte présence et une forte influence à l’international.

Le développement de Monaco dans le monde sportif se poursuit de quelle manière dans les années 1990 et 2000 ?
Dans le champ du sport, la visibilité internationale de Monaco s’étend encore dans les années 1990 et 2000. D’abord avec la création en 1990 du Sportel, premier marché du sport télévisé. Organisé annuellement, patronné par le CIO, cet événement réunit les délégués des fédérations sportives et les professionnels de l’audiovisuel faisant de la principauté l’un des lieux de rencontre incontournable du marché international des médias sportifs. C’est aussi sous le haut patronage du prince Albert II qu’est fondée en 2007 l’organisation Peace and Sport, dont l’objectif est de promouvoir la paix dans le monde par le sport. Enfin, depuis 2012, le prince est également président d’honneur de l’association mondiale des olympiens, l’une des cinq organisations para-sportives reconnues par le CIO. Comme plusieurs autres unions, fédérations et confédérations sportives internationales, ces associations ont leur siège social basé à Monaco. Compte tenu de leur lien étroit avec le gouvernement princier, elles participent de facto de la stratégie de “soft power” sportif de la principauté.
« Au total, et avant Paris 2024, la principauté de Monaco a pris part à 32 éditions des Jeux olympiques d’été et d’hiver. Elle a été représentée à 160 reprises par des athlètes monégasques, dans 15 disciplines »
Au-delà de 2010, comment évoluent les relations de Monaco avec l’olympisme ?
En 2014 une preuve supplémentaire des relations privilégiées établies entre la principauté et l’institution olympique est donnée avec la 127ème session extraordinaire du CIO. Pour la troisième fois Monaco a été choisie comme ville-hôte de ce grand rendez-vous olympique. Dans son allocution lors de la cérémonie d’ouverture, le 7 décembre 2014, aux côtés de Thomas Bach désormais président du CIO, le prince souverain peut légitimement souligner « les valeurs et les liens forts qui unissent Monaco au mouvement olympique ».
Sur le plan sportif, quels athlètes ont représenté Monaco aux JO ?
Celle volonté de positionnement stratégique sur l’échiquier sportif international ne doit pas occulter la participation effective aux compétitions olympiques. Pionniers de cette participation les membres de la délégation de 1920 : Emile Barral (1891-1961) et Edmond Médecin (1898-1951) dans les épreuves d’athlétisme, Joseph Crovetto (1889-1964) et Michel Porasso (1891-1944) dans celles de gymnastique. Depuis cette date, une délégation monégasque a participé à toutes les éditions des Jeux d’été, à l’exception de Los Angeles 1932, Melbourne 1956 et Moscou 1980 pour cause de boycott, ainsi qu’à toutes celles des Jeux d’hiver depuis 1984.
Quel est le bilan, à ce jour ?
Au total, et avant Paris 2024, la principauté de Monaco a pris part à 32 éditions des Jeux olympiques d’été et d’hiver. Elle a été représentée à 160 reprises par des athlètes monégasques, dans 15 disciplines.
Comment faut-il analyser ce bilan ?
Si le bilan peut paraître modeste, mais honorable eu égard au nombre de licenciés dans les clubs sportifs de la principauté, il faut souligner le résultat historique du bobsleigh monégasque aux Jeux de Pékin 2022, où l’équipage composé de Rudy Rinaldi (pilote) et Boris Vain (pousseur) a obtenu une remarquable 6ème place. C’est le meilleur classement de Monaco aux Jeux olympiques d’hiver et d’été.
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Monaco a décroché des médailles aux JO ?
Il ne faut pas oublier la seule médaille olympique monégasque décrochée par Julien Médecin dans le concours d’architecture des Jeux de Paris 1924, lorsqu’à l’initiative de Pierre de Coubertin, cinq concours artistiques, à savoir littérature, musique, peinture, sculpture et architecture, avaient été instaurés, donnant droit à trois médailles à l’égal des compétitions athlétiques. Organisés pour la première fois à Stockholm en 1912, ces concours demeureront au programme olympique jusqu’aux Jeux de Londres de 1948.
« Il ne faut pas oublier la seule médaille olympique monégasque décrochée par Julien Médecin dans le concours d’architecture des Jeux de Paris 1924, lorsqu’à l’initiative de Pierre de Coubertin, cinq concours artistiques, à savoir littérature, musique, peinture, sculpture et architecture, avaient été instaurés, donnant droit à trois médailles à l’égal des compétitions athlétiques. Organisés pour la première fois à Stockholm en 1912, ces concours demeureront au programme olympique jusqu’aux Jeux de Londres de 1948 »
Il y a d’autres Jeux, qui sont aussi placés sous l’égide du CIO ?
Il faut aussi intégrer à ce bilan la participation aux autres Jeux placés sous l’égide du CIO : les Jeux Méditerranéens (15 participations depuis 1955 et cinq médailles), les Jeux Olympiques de la Jeunesse (six participations depuis 2010 et une médaille), les Jeux Européens (trois participations depuis 2015 et une médaille), et surtout, les Jeux des Petits Etats d’Europe. Depuis 1985, ils sont ouverts aux comités nationaux olympiques des pays européens ayant moins d’un million d’habitants, et ils sont reconnus par le CIO. Organisés à Monaco à deux reprises, en 1987 et 1997, les Jeux des Petits Etats donnent une vision plus réaliste des effets de la politique sportive conduite au sein de la principauté : avec 565 médailles obtenues au fil des 19 éditions successives (147 or, 168 argent, 250 bronze), Monaco occupe la 4ème place au classement général sur neuf nations (1).
Si on regarde plus loin que les résultats sportifs et la stratégie de “soft power”, qu’apportent les JO ?
Par-delà les médailles et la stratégie de “soft power”, reste le message olympique de paix et d’amitié entre les peuples que diffuse sur son passage la torche portant la flamme olympique. Une symbolique mise en valeur par l’actuelle exposition de la collection privée du prince Albert II, au Grimaldi Forum.
1) Chiffres fournis par le comité olympique monégasque (COM).
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