dimanche 12 avril 2026
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Monseigneur Dominique-Marie David : « La toute-puissance, c’est aussi une tentation collective, individuelle, ou de petits groupes »

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Avec plus de 15 000 fidèles réunis pour une messe au stade Louis II et 8 000 personnes rassemblées sur la place du palais le 28 mars 2026, la visite du pape Léon XIV à Monaco a fait le plein. Dans un entretien accordé à Monaco Hebdo, l’archevêque de Monaco, Monseigneur Dominique-Marie David, revient sur cette journée historique. Propos recueillis par Raphaël Brun

Suite à la visite du pape Léon XIV le samedi 28 mars 2026, l’effervescence est un peu retombée : quelles images fortes gardez-vous de cette visite ?

Beaucoup d’images reviennent. Je ne peux pas choisir un moment qui serait plus important qu’un autre. Car, dans la conception de cette journée, nous avons voulu qu’il y ait des séquences différentes et complémentaires qui reflète ce que nous sommes ici à Monaco. J’ai eu la chance de pouvoir suivre le Saint-Père tout au long de la journée. Chacun des moments que nous avions imaginé ont été dépassés par le déroulement de cette journée. Nous n’avions pas anticipé cet événement tant que ça. On a tous l’impression que ça nous est un peu tombé dessus, car cette visite a été décidée très vite. Le prince Albert II a témoigné qu’entre l’invitation du mois de janvier 2026 et la réaction quasi-immédiate du pape disant « oui », il s’est écoulé peu de temps. Mais Léon XIV n’avait pas donné de date précise pour sa venue à Monaco.

Dominique-Marie David le 01 avril 2026
« Il y a toujours un petit quelque chose d’une Eglise un peu décalée, vieille, moralisatrice… Au fond, l’enjeu pour nous, c’est d’expliquer ce qui inspire l’Eglise. Au-delà d’un enseignement stable qui peut rassurer, l’Eglise a pour vocation d’ouvrir les consciences et de faire réfléchir. » Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Photo Diocèse de Monaco

« Le pape nous a confié des missions. Ça n’était pas que des méditations d’ordre très général. Il a donné des points d’attention très précis »

Qu’espériez-vous de cette visite ?

Au-delà de ces quelques heures qui sont passées très vite, on espère des retombées pour les semaines et les mois à venir. La semaine dernière, j’étais en Corse et j’ai pu discuter avec le cardinal François-Xavier Bustillo [évêque d’Ajaccio depuis mai 2021, il a été fait cardinal par le pape François (1936-2025) en septembre 2023. Certains cardinaux conseillent le pape, et les cardinaux de moins de 80 ans votent pour élire un nouveau pape, lors du conclave — NDLR]. Nous avons parlé de la visite du pape à Monaco. Il m’a répondu que le pape François est venu à Ajaccio le 15 décembre 2024 pour une journée, mais qu’ils sont toujours sur cette visite. Ils citent encore ses interventions et dans la ville, il y a encore des photos du pape un peu partout. Donc, je me suis dit que l’après serait important.

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Léon XIV vous a aussi confié des missions ?

Effectivement, le pape nous a confié des missions. Ça n’était pas que des méditations d’ordre très général. Il a donné des points d’attention très précis. Chacun de ses quatre discours intègre quelque chose de cette mission. Sur la place du palais, il a interrogé le rayonnement quand on est petit. Il a beaucoup parlé de la « petitesse », en rappelant que, même dans la Bible ou dans l’Evangile, Dieu se sert des petits. Beaucoup s’attendaient à ce que le pape évoque la richesse et le luxe. Mais il a souligné que Monaco était petit. Quand il a rencontré les jeunes lors de son passage à l’Eglise de Sainte Dévote (vers 280‑290 – vers 303‑304), une phrase m’a marqué. C’était « Monaco, fenêtre d’espérance, laboratoire de solidarité ».

« À l’échelle d’un pays comme Monaco, même si nous sommes très petits, il y a des réalités qui peuvent s’imaginer toute-puissante, de manière visible ou plus cachée »

Quoi d’autre ?

L’après-midi, pendant la messe au stade Louis II, le pape nous a confié la mission de faire connaître le trésor de ce que l’on appelle « la doctrine sociale » de l’Eglise [c’est-à-dire l’ensemble des enseignements catholiques sur la société, visant à créer une organisation juste fondée sur la dignité humaine, la solidarité et le bien commun — NDLR]. Cette doctrine sociale est officiellement née avec son prédécesseur Léon XIII (1810-1903), qui a rédigé la première encyclique sociale, Rerum novarum (1891), à un moment où il y avait la révolution industrielle et les difficultés liées aux droits des travailleurs. Léon XIV a tout de suite repris cette intuition de Léon XIII, en l’élargissant à beaucoup d’autres domaines, comme l’intelligence artificielle (IA).

Léon XIV a abordé d’autres points importants à Monaco ?

Le pape a aussi rappelé qu’être un Etat catholique, ça n’est pas juste une étiquette, c’est une exigence et une cohérence de vie. C’est le fait de mettre ensemble la justice, la paix, l’écologie intégrale, le respect de la dignité et de la vie, l’attention aux plus pauvres… Finalement, comme disait le pape François, tout est lié. Avoir une vision très large de ce que pourrait être notre vocation permet de voir beaucoup plus grand. Léon XIV a aussi parlé de « redistribution », de « subsidiarité », de « solidarité », et du « respect de la personne humaine ». A Monaco, sur des sujets de ce type, c’est mieux de travailler à plusieurs. On pourrait être un laboratoire, en travaillant avec des instances officielles. Avec mes collaborateurs, nous allons voir comment nous pouvons avancer sur ces différents sujets.

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Vous avez pu déjeuner avec le pape Léon XIV : quels sont les différents sujets que le pape a souhaité discuter avec vous ?

Lors des visites du pape sur une journée, il n’y a pas de déjeuner officiel, parce que le Vatican souhaite préserver en milieu de journée un espace “off”. Il n’y avait personne de Monaco à ce déjeuner, il y avait seulement l’entourage proche de Léon XIV et le nonce apostolique [depuis avril 2024, le nonce apostolique auprès de Monaco est Mgr Martin Krebs, archevêque allemand nommé à cette fonction par le Vatican. Un nonce est l’ambassadeur du Vatican, représentant officiel du pape auprès de Monaco — NDLR]. C’était un déjeuner technique, qui a été servi par le lycée hôtelier de Monaco.

« Il y a toujours un petit quelque chose d’une Eglise un peu décalée, vieille, moralisatrice… Au fond, l’enjeu pour nous, c’est d’expliquer ce qui inspire l’Eglise. Au-delà d’un enseignement stable qui peut rassurer, l’Eglise a pour vocation d’ouvrir les consciences et de faire réfléchir. » Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Photo Diocèse de Monaco

Le pape n’a donc rien abordé de plus pendant ce déjeuner ?

Il n’y a pas eu de thèmes abordés, ou simplement comme ça en passant. On a laissé le pape conduire la discussion et poser les questions qu’il souhaitait. Léon XIV est un religieux issu de l’Ordre de saint Augustin pour qui la vie fraternelle et la vie commune ont été très structurantes pour lui. C’est peut-être ce qui lui manque le plus aujourd’hui. J’ai aussi vécu en communauté. A Monaco, on a donc eu l’impression d’un partage très simple, très amical. A un moment, j’ai même oublié que c’était le pape. Je suis resté respectueux, mais il n’y avait pas de distance, car il sait mettre les gens très à l’aise.

« Le pape a aussi rappelé qu’être un Etat catholique, ça n’est pas juste une étiquette, c’est une exigence et une cohérence de vie. C’est le fait de mettre ensemble la justice, la paix, l’écologie intégrale, le respect de la dignité et de la vie, l’attention aux plus pauvres… Finalement, comme disait le pape François, tout est lié »

Et en dehors de ce déjeuner, tout au long de cette journée passée en Principauté, il s’est confié à vous ?

Léon XIV a posé des questions, pour savoir, par exemple, depuis combien de temps j’étais à Monaco, comment je vivais ma mission… Des choses très simples.

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Il vous a fait passer des messages particuliers ?

Je pense que Léon XIV a fait passer suffisamment de messages dans ses discours. Le pape, et surtout ce pape-ci, respecte tous les niveaux intermédiaires. Donc il sait très bien que le nonce apostolique est son ambassadeur à Monaco et que ce dernier est en contact direct avec moi. Le pape n’a pas cherché à faire passer des messages par dessus le nonce. De plus, Léon XIV respecte l’autonomie des évêques.

« L’évêque d’Ajaccio, François-Xavier Bustillo, m’a répondu que le pape François est venu à Ajaccio le 15 décembre 2024 pour une journée, mais qu’ils sont toujours sur cette visite. Ils citent encore ses interventions et dans la ville, il y a encore des photos du pape un peu partout. Donc je me suis dit que l’après serait important. » Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Diocèse de Monaco

Le choix de Léon XIV de venir à Monaco pour son premier déplacement en Europe a beaucoup été discuté dans les médias : quelle signification voyez-vous dans cette décision ?

Le choix de Léon XIV de venir à Monaco a beaucoup interrogé. De grands pays ont été un peu frustrés. Cela exprime quelque chose de la liberté du pape. En tant que successeur de Pierre, il doit affermir la foi de ses frères partout où ses frères se trouvent. Le pape François nous a habitué à choisir des lieux tout à fait improbables. Pour le Vatican, pour l’Eglise universelle, tous les pays se valent. Nous qui comparons toujours, par rapport au pouvoir… Aujourd’hui, je ne sais pas si certains grands chefs d’Etat accepteraient d’entendre ça. Certains disent qu’il va alterner des grands pays avec une dimension géopolitique plus prégnante, avec des pays en difficulté… Il a d’ailleurs prévu un voyage en Afrique du 13 au 23 avril 2026 [avec plusieurs étapes en Algérie, Cameroun, Angola, et en Guinée équatoriale — NDLR], où l’on voit bien qu’il y a vraiment des enjeux. Le pape savait qu’en venant parler à Monaco, il parlerait au monde. Un journaliste italien a dit qu’en Principauté, Léon XIV s’est aussi adressé à toute l’Eglise. En tout cas, à Monaco, il y avait encore plus de curiosité, car beaucoup de monde voulait savoir ce que le pape allait dire. Que va-t-il aborder et comment va-t-il l’aborder ? Car chez le pape, il y a à la fois le fond et la forme.

« Certains pensent que Monaco, c’est quasiment une théocratie, comme en Iran. Ça n’a rien à voir. La Principauté est une monarchie constitutionnelle. Entre l’Eglise de Monaco et l’Etat, il n’y a pas de fusion »

Dans un monde de conflits, le pape a dénoncé la « logique de toute-puissance » : c’est un sujet qui s’adresse aussi à Monaco ?

Quand le pape parle de « toute-puissance », il parle bien sûr des grandes puissances de ce monde. Mais la toute-puissance, c’est aussi une tentation collective, individuelle, ou de petits groupes. À l’échelle d’un pays comme Monaco, même si nous sommes très petits, il y a des réalités qui peuvent s’imaginer toute-puissante, de manière visible ou plus cachée. Léon XIV nous a dit : « Qu’est-ce qui importe vraiment ? Quel est l’essentiel de ce que l’on veut vivre et transmettre ? ». La foi ne doit pas juste être une identité ou le reliquat d’une tradition ancienne, mais quelque chose qui nous travaille de l’intérieur et qui nous transforme. Le pape a insisté sur le fait que notre force, c’est d’être ensemble. Pour Monaco, il a bien compris qu’il y avait quelque chose de spécifique à encourager.

« La principale raison de cette décision du prince concernant l’IVG, c’est la dimension constitutionnelle, qu’il faut bien interpréter. Cela nécessite de se pencher sur l’article n°9 de la Constitution monégasque pour en mesurer toutes les conséquences, car cela peut peut avoir des conséquences sur plein d’autre sujets. » Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Photo Diocèse de Monaco

Le Saint-Père a aussi dit que la richesse doit servir le bien commun, afin qu’elle ne devienne pas une « idole » : là encore, ce message s’adresse plus directement à Monaco ?

S’il n’y avait des idoles qu’à Monaco, ça se saurait [rires — NDLR]. Toute la finesse du pape a été de parler à Monaco, sans parler seulement à Monaco, et d’avoir un propos assez large, qui faisait tout de suite référence à des applications concrètes. Tous ceux qui avaient des oreilles pour entendre ont entendu. Nous allons prendre le temps nécessaire, et reprendre tout ça. Léon XIV est clair sur l’exigence, mais, en même temps, il est plein de bonté. Une autre personne mal intentionnée, donc pas le pape, aurait pu profiter d’une telle tribune à Monaco pour tirer à boulets rouges sur tout ce qui le gêne. Cela n’aurait pas été très intelligent, car cela montrerait une méconnaissance de ce qu’est la Principauté dans sa complexité et dans sa diversité. Et ça ne serait pas pédagogique. Or, l’idée, c’est plutôt de faire réfléchir les Monégasques et les résidents. Même si on se trouve dans dans un pays où il fait bon vivre, dans un pays qui a des moyens, à aucun moment le pape n’a reproché cet état de fait. Derrière, il y a une vraie responsabilité personnelle et collective : comment partager, alors que Léon XIV a parlé de la « redistribution ». De ce point de vue-là, il a tapé dans le mille, avec beaucoup de tact.

« Le choix de Léon XIV de venir à Monaco a beaucoup interrogé. De grands pays ont été un peu frustrés. Cela exprime quelque chose de la liberté du pape »

Comment traduire concrètement le message du pape sur le partage et la redistribution des richesses dans le quotidien économique de Monaco ?

Il va falloir que l’on travaille là-dessus. Le pape a eu la bonne idée de lancer des mots sans nous dire ce qu’on devait faire, ni comment on devait le faire. J’ai un comité que l’on appelle « Evangile et société » que je réunis trois ou quatre fois dans l’année, un peu à la manière du comité « bioéthique ». On y traite ces questions économiques, sociales et politiques pour m’aider à avoir les éléments, afin de mieux connaître ce qu’il se passe à Monaco et être conscient des défis. A partir du travail réalisé dans ce comité, nous allons réfléchir. Nous avons aussi les entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC) [une association internationale de chefs d’entreprise et de cadres dirigeants qui souhaitent mettre leur foi chrétienne au cœur de leur vie professionnelle — NDLR] qui sont aussi très actifs sur toutes ces questions. Il faudra peut-être élargir et proposer des parcours, avec des cycles de conférence. On verra. En parallèle, je suis aussi en train de lancer une cellule sur l’IA. Elle est en cours de naissance, c’est encore embryonnaire. Mais c’est à nous d’être aux avants-postes de tous ces questionnements un peu délicats.

Aujourd’hui, Monaco partage et redistribue suffisamment ?

La question de la solidarité, du partage et de la redistribution, existe déjà en Principauté. Simplement, on en parle pas beaucoup. Peut-être qu’il y a une mauvaise conscience. On se dit qu’à Monaco on est centré sur nos richesses, alors si, en plus, on dit qu’on est généreux avec les autres… Alors que, en étant discret et sans se mettre en avant, car ça n’est pas le but, on peut dire que Monaco partage énormément. Nous avons de nombreuses associations qui sont très actives au niveau ecclésial, mais pas seulement. Des chemins existent déjà sur ce sujet. Nous allons les affiner.

« Quand on était au stade Louis II pour cette messe avec le pape, le casino et les yachts n’étaient plus là dans nos têtes. » Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Photo Diocèse de Monaco

Léon XIV a aussi dit que les logiques de profit et de pouvoir sont un obstacle à la justice sociale ?

Effectivement, les logiques de profit et de pouvoir sont un obstacle à la justice sociale. Il faut voir à qui ça s’adresse concrètement, et qui va réagir par rapport à ça. Parfois, on fait des discours, on vise quelqu’un, mais il ne comprend pas que c’est pour lui. Là aussi, il faut user de pédagogie et d’accompagnement pour ne pas tomber dans la culpabilité.

« Les logiques de profit et de pouvoir sont un obstacle à la justice sociale. Il faut voir à qui ça s’adresse concrètement, et qui va réagir par rapport à ça. Parfois, on fait des discours, on vise quelqu’un, mais il ne comprend pas que c’est pour lui »

Monaco est à la fois un État catholique et un État de droit : selon le pape, qu’est-ce que cela signifie ?

Le pape a rappelé que Monaco est un Etat catholique, sans l’ériger en modèle. Un « Etat catholique » qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui, en 2026 ? Ça paraît un peu anachronique, mais c’est quelque chose que l’on peut assumer. D’abord, c’est quelque chose qui a été voulu par nos princes, et par le prince Rainier (1923-2005), qui l’a fait inscrire dans la Constitution monégasque en 1962 (1). C’est un lieu où on peut puiser ce qui va donner de l’inspiration, du sens, de la lumière et une direction à ce que nous voulons vivre. Mais, comme l’a fait le pape, il nous faut user de beaucoup de pédagogie. A Monaco, qu’est-ce qui est différent entre le monde d’aujourd’hui et le monde d’avant ? Avant, on disait « le prince a décidé que », et personne ne se posait de question, pendant que le Conseil national, à l’unanimité, disait que c’était une très bonne idée. Aujourd’hui, il n’y a aucune raison de modifier les choses. En revanche, il y a une exigence de pédagogie, d’enseignements, et d’accompagnement, parce que rien n’est plus évident. Il y a une image de l’Eglise, et de son enseignement, qui n’est pas hyper réjouissante, à priori. Même si à Monaco, c’est moins vrai, parce qu’on voit aussi l’Eglise par rapport aux gens qu’on connaît, par rapport aux prêtres ou aux religieuses. Mais il y a toujours un petit quelque chose d’une Eglise un peu décalée, vieille, moralisatrice… Au fond, l’enjeu pour nous, c’est d’expliquer ce qui inspire l’Eglise. Au-delà d’un enseignement stable qui peut rassurer, l’Eglise a pour vocation d’ouvrir les consciences et de faire réfléchir.

Pourquoi ?

Je disais qu’autrefois, on ne se posait pas de questions. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde où on remet tout en question, mais cela ne signifie pas que l’on réfléchit davantage. L’Eglise n’a pas d’intérêt politique. On le voit avec le pape. C’est un chef d’Etat qui peut parler à tous les chefs d’Etat du monde sans aucun scrupule, car il n’a aucun intérêt personnel ou pour son pays. Il y a donc un certaine liberté, mais que l’on doit associer à une responsabilité dans l’accompagnement et la pédagogie.

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Cette liberté, vous l’avez dans vos fonctions d’archevêque, ici à Monaco, notamment en ce qui concerne les relations entre l’Eglise et l’Etat monégasque ?

Oui. Certains pensent que Monaco, c’est quasiment une théocratie, comme en Iran. Ça n’a rien à voir. La Principauté est une monarchie constitutionnelle. Entre l’Eglise de Monaco et l’Etat, il n’y a pas de fusion. Il y a un vrai respect des différents domaines de chacun. Mais cela n’empêche pas de se consulter, de s’écouter, et de dialoguer. Il y a une espèce de proximité sereine et harmonieuse, qui fait que, tout en respectant les périmètres de chacun, on est à l’écoute et proche les uns des autres.

« Autrefois, on ne se posait pas de questions. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde où on remet tout en question, mais cela ne signifie pas que l’on réfléchit davantage »

Finalement, quel était l’objectif de cette journée pour vous ?

A aucun moment, nous n’avons voulu faire de cette journée et de notre investissement pour accueillir le pape, une vitrine de ce dont nous sommes capables. D’ailleurs, le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille depuis 2019, a dit lors de l’assemblée plénière des évêques de France, en annonçant que le pape allait venir à Monaco en mars 2026, puis en Afrique et en Espagne : « Accueillir le pape, ce n’est pas brandir un trophée, ce n’est pas dire : « Ça y est, on l’a eu. » C’est plutôt être encouragé à être plus exigeant, plus fidèle et plus cohérent dans la vie de l’Evangile, dans toutes ses dimensions. » Nous avons espéré qu’à travers cette journée, le regard porté sur Monaco depuis l’extérieur évolue. Même si c’est encore trop tôt pour tirer des conclusions [cette interview a été réalisée le 1er avril 2026 — NDLR], je pense qu’une partie de ce travail a été fait. Nos amis qui sont venus d’Italie et de France pour la messe ont été très surpris de l’accueil et de la chaleur. Quand on était au stade Louis II pour cette messe avec le pape, le casino et les yachts n’étaient plus là dans nos têtes.

A Monaco, le pape a parlé de solidarité et de protection des plus fragiles : quelles initiatives concrètes la communauté catholique ou les institutions monégasques pourraient-elles développer ?

Le fait de prolonger et d’incarner ce que le pape nous a dit ne veut pas forcément dire qu’il faut créer 500 associations de plus en Principauté. Il s’agit peut-être d’encourager les associations qui existent déjà et peut-être également d’élargir un peu le champ. Des associations d’Eglise, comme Saint-Vincent-de-Paul qui est très présente à Monaco et autour, aide aussi des réalités beaucoup plus lointaines. Ce qui importe, a dit le pape, c’est de savoir comme j’accueille, comment je regarde, et comment je vais à la rencontre. Or, on voit bien qu’il peut y avoir des replis sur soi, par peur ou par ignorance, qui font que l’on est moins disponible aux besoins de celles et ceux qui nous entourent. A Monaco, il y a une petite difficulté. A Monaco, on peut déléguer une responsabilité personnelle à des instances supérieures, qu’elles soient gouvernementales ou associatives. Comment est-ce que je me positionne par rapport à ces gens ?

« La difficulté, c’est qu’il y a encore beaucoup de gens qui associent la vigilance écologique à des éléments politiques, même si ça a beaucoup bougé. Il ne s’agit pas seulement de garder ses pots de yaourts : il faut travailler beaucoup plus profondément. C’est pour ca que l’Eglise utilise le terme d’écologie « intégrale », c’est-à-dire une écologie où l’homme respecte la nature, mais aussi une écologie où il a sa place. » Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Photo Diocèse de Monaco

La visite du pape à Monaco a notamment été marquée par une séquence à l’église Sainte Dévote, où il a notamment rencontré des jeunes : en Principauté, comment l’Église peut-elle accompagner la jeunesse monégasque dans sa foi et dans ses choix de vie ?

Pour accueillir le pape, nous avons travaillé main dans la main avec l’éducation nationale. Cette rencontre avec Léon XIV a été proposée à tous les enfants, adolescents et jeunes scolarisés à Monaco. Ils n’étaient pas obligés de venir, mais s’ils souhaitaient se déplacer, on leur a facilité la tâche. En collaboration avec les instances gouvernementales, et en particulier avec la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, nous avons proposé la liberté d’avoir accès à cet événement. Une fois que les jeunes ont reçu les sacrements jusqu’à la confirmation, on les encourage à prolonger cette expérience avec des groupes de jeunes, pour qu’ils puissent poursuivre leur route. Nous avons aussi un afflux de jeunes qui demandent le baptême, que ce soit des adolescents, des étudiants ou des jeunes professionnels, que le pape a d’ailleurs rencontrés.

Quels sont les projets pour ces jeunes ?

Nous commençons à préparer les Journées mondiales de la jeunesse qui se dérouleront à Séoul (Corée du Sud) du 3 au 8 août 2027. Au début, nous n’étions pas sûr que la perspective d’un voyage en Corée suscite un enthousiasme absolu. Mais nous avons notre équipe de jeunes qui s’est déjà mise en place pour l’organiser. On va continuer à les accompagner, tout en les laissant prendre les responsabilités qu’ils peuvent prendre.

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Devant les jeunes, le pape a évoqué des figures comme Sainte Dévote et Carlo Acutis (1991-2006) : quels enseignements pour la jeunesse et pour la transmission de la foi peut-on en tirer ?

Le lieu commandait le discours. La séquence à Sainte Dévote n’était pas envisagée au début du premier programme de cette visite apostolique. La liberté et l’autonomie d’un évêque font qu’il peut, de temps en temps, manifester ses souhaits [sourire — NDLR]. Symboliquement, je ne voyais pas comment on pouvait faire autrement que passer par le palais princier, la cathédrale et Sainte Dévote. Chaque lieu avait son climat. La place du palais était ouverte au grand vent, avec toute la population. La cathédrale a réunit les acteurs de l’Eglise pour un temps de prière. Et Sainte Dévote était tournée vers les jeunes. Léon XIV a parlé de Carlo Acutis, un jeune mort à l’âge de 15 ans, qui a été canonisé en 2025. Il est particulièrement vénéré dans cette église de Sainte Dévote, où se trouve des reliques de ce jeune. Un groupe de jeunes a pris pour patronage le nom de Carlo Acutis qui était appelé le « geek de Dieu ». Il était très à l’aise avec la programmation informatique et les réseaux. En même temps, il gardait toujours une distance par rapport aux risques. C’est un modèle pour certains jeunes aujourd’hui.

« Au-delà de ces quelques heures qui sont passées très vite, on espère des retombées pour les semaines et les mois à venir »

Le pape a aussi évoqué le rôle du sport dans la société : que devrait apporter le sport à Monaco, et comment expliquez-vous que certaines pratiques dans ce milieu aient pu générer des affaires judiciaires ?

Ici bas, il y a toujours le mélange du bon grain et de l’ivraie. Même dans les réalités les plus belles et les plus positives, il peut y avoir cela. L’Eglise a toujours eu une très grande bienveillance pour toutes les valeurs liées au sport. En France, les évêques ont remis sur pied une commission de lien avec les sports. Un évêque pour le sport a même été nommé. Il s’agit de l’évêque de Digne (Alpes-de-Haute-Provence), Mgr Emmanuel Gobilliard. Dans le Nouveau Testament, il y d’ailleurs beaucoup d’images sportives. Saint Paul reprend des images liées à la course, au combat… Il y a donc une proximité. Au total, l’aspect positif du sport est largement supérieur aux dérapages.

Localement, quel positionnement a l’Eglise de Monaco vis-à-vis du monde du sport ?

Nous devons continuer à avoir des liens avec le monde du sport. Si des prêtres ou des fidèles ont cette fibre qui leur permet de créer un lien avec le monde du sport, que ce soit parce qu’ils sont eux-mêmes sportifs ou parce que leur expérience les y a conduits, il faudra les encourager. L’idée, ça n’est pas de boucher les trous pour que tous les postes soient occupés, mais de faire en fonction des talents de chaque personne. N’oublions pas ce clin d’œil au monde du sport : la messe avec le pape Léon XIV a été célébrée au stade Louis II.

« J’ai eu la chance de pouvoir suivre le Saint-Père tout au long de la journée. Chacun des moments que nous avions imaginé ont été dépassés par le déroulement de cette journée. »  Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Photo Diocèse de Monaco

Interruption volontaire de grossesse (IVG), euthanasie et soins palliatifs sont strictement encadrés à Monaco : sur ces sujets sociétaux, le pape a répété les positions de l’Eglise ?

Il n’y a pas eu de scoop. Léon XIV a redit les positions de l’Eglise sur ces sujets de société que sont l’IVG, l’euthanasie et les soins palliatifs, mais de façon très subtile. Contrairement à ce que certains disaient, ça n’était pas le centre de tout et le pape n’est pas venu que pour ça. Ce sujet est relié à tout le reste : l’écologie intégrale, la justice, la paix, la pauvreté… Ça montre bien que l’Eglise voit large et que tout se tient. Quand l’Eglise parle de la dignité humaine et de la défense de la vie, aussi anachronique ou étrange que ça puisse paraitre, elle essaie de tout tenir. L’Eglise sait les incompréhensions et les combats que cela provoque. Et pourtant, avec tous ses moyens pédagogiques et de bienveillance, l’Eglise essaie de tenir cette position.

Vous soutenez donc la décision du prince Albert II de ne pas modifier la loi pour dépénaliser davantage l’IVG ?

Je soutiens la décision du prince. Bien sûr, la principale raison de cette décision concernant l’IVG, c’est la dimension constitutionnelle, qu’il faut bien interpréter. Cela nécessite de se pencher sur l’article n° 9 de la Constitution monégasque (1) pour en mesurer toutes les conséquences, car cela peut peut impacter beaucoup d’autre sujets. Le prince s’est aussi appuyé sur tout le travail qui a été fait précédemment. Ce travail n’a pas été simple. Un équilibre a été trouvé en serrant les dents, et on s’était dit : « On ne pourra pas aller plus loin. » On n’est pas dans une bulle, on entend les discours qui tournent autour de nous. On doit rester vigilant, car nous sommes dans un monde où il y a un déficit de pensée et d’anthropologie. Notre société est tellement individualiste, qu’on mesure de moins en moins les effets de décisions individuelles sur la société et sur le monde.

« Le pape sait très bien que le nonce apostolique est son ambassadeur à Monaco et que ce dernier est en contact direct avec moi. Léon XIV n’a pas cherché à faire passer des messages par dessus le nonce. De plus, Léon XIV respecte l’autonomie des évêques »

L’écologie a aussi été évoquée par le pape à Monaco : à son niveau, quelle est la responsabilité d’un territoire comme la Principauté face à la crise climatique, et comment l’Église locale peut-elle concrètement inciter ses fidèles et les décideurs à adopter des modes de vie plus sobres ?

Au niveau du diocèse, il y a quelques années, nous avons signé une charte en faveur de l’environnement, avec la volonté d’avancer de façon vertueuse sur ce sujet. Notre revue mensuelle du diocèse a été transformée en newsletter hebdomadaire. On fait beaucoup moins de tracts et d’affiches que dans le passé. Dans nos locaux, on essaie aussi d’être attentif. L’écologie n’est pas un sujet que l’on aborde spontanément dans les paroisses. Mais ça fait partie de l’enseignement de l’Eglise, donc il faudra en parler d’une manière ou d’une autre.

Comment ?

Cela peut être à l’aide de conférences ou de débats, par exemple. La difficulté, c’est qu’il y a encore beaucoup de gens qui associent la vigilance écologique à des éléments politiques, même si ça a beaucoup bougé. Il ne s’agit pas seulement de garder ses pots de yaourts : il faut travailler beaucoup plus profondément. C’est pour ca que l’Eglise utilise le terme d’écologie « intégrale », c’est-à-dire une écologie où l’homme respecte la nature, mais aussi une écologie où il a sa place. Et cela, contrairement à certaines écologies intégristes, où l’homme est vu comme le danger à supprimer le plus vite possible, pour que la nature aille mieux. Il y a là un équilibre à trouver.

Finalement, Léon XIV a moins parlé d’écologie que prévu à Monaco ?

A Monaco, le pape a mentionné l’écologie, mais il n’a pas voulu donner un coup de projecteur trop fort sur un seul sujet. Sinon, cela aurait réduit son discours.

Enfin, après cette visite historique du pape Léon XIV à Monaco, quel message souhaitez-vous transmettre aux Monégasques et aux résidents ?

N’oubliez pas trop vite ce qu’il s’est passé. S’il est trop difficile pour vous de lire et d’approfondir les textes prononcés par le pape à Monaco, mettez-vous à plusieurs, faites des petites équipes dans les paroisses. Reprenez ce que Léon XIV a dit, tirez-en des conséquences. Ce n’est pas seulement un moment d’euphorie vite passé, ou une espèce de fierté mal ajustée de dire « le pape est venu chez nous ». Il nous a parlé de responsabilité, de mission, et de vocation : maintenant, comment on avance ? Tout reste à faire.

1) Dans son article 9, la Constitution monégasque du 17 décembre 1962 indique que « la religion catholique, apostolique et romaine est religion d’État ».

2) Mi-novembre 2025, dans un entretien à Monaco-Matin, le prince Albert II a a estimé qu’en « 2009 et en 2019, le gouvernement et le Conseil national avaient trouvé un équilibre, je peux le croire, respectueux de notre identité fondamentale, de notre Constitution, et des femmes concernées. J’estime que le cadre actuel respecte ce que nous sommes, au regard de la place qu’occupe la religion catholique dans notre pays, tout en garantissant un accompagnement sûr et plus humain ». De son côté, le ministre d’Etat, Christophe Mirmand, avait résumé les choses ainsi, lors de l’ouverture de la séance législative du 26 novembre 2025 au Conseil national : « En 2009, des évolutions significatives ont permis d’assouplir les conditions d’accès à des interruptions médicales de grossesse. Celles-ci sont autorisées à Monaco lorsque la poursuite de la grossesse présente un risque pour la mère ou l’enfant, ou lorsqu’elle est la conséquence d’un viol. En 2019, nous sommes allés, d’un commun accord, aussi loin que possible en dépénalisant l’IVG. Lors des débats ayant permis ces évolutions importantes, Conseil national et gouvernement avaient d’ailleurs constaté que celles-ci allaient aussi loin que le permettait la Constitution. »

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