samedi 11 avril 2026
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Le pape Léon XIV à Monaco : « Chaque bien mis entre nos mains a une destination universelle »

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Pour son premier déplacement en Europe, le pape Léon XIV a choisi Monaco, où il s’est rendu le 28 mars 2026. L’occasion pour lui de rencontrer le prince Albert II et sa famille. Sur place, il a évoqué la lutte contre les inégalités, tout en déplorant « la démonstration de la force et la logique de la toute-puissance qui blessent le monde ». Par Raphaël Brun

C’est par une messe au stade Louis II, dans l’après-midi du samedi 28 mars 2026, que le pape Léon XIV a terminé sa visite à Monaco. Face à lui, arrivés en premier, le prince Albert II et la famille princière ont pris place sur une estrade, installée dans cette enceinte qui affichait complet. Devant très exactement 15 077 fidèles, et alors que Pâques approche, le Saint-Père s’est exprimé en français. Il a appelé le monde à la paix.

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Dénonçant « l’action occulte d’autorités puissantes prêtes à tuer sans scrupule », il s’est aussi ému de voir « encore aujourd’hui, combien de calculs sont faits dans le monde pour tuer des innocents » et « combien de fausses raisons sont revendiquées pour les éliminer. Cependant, face à l’insistance du mal, la justice éternelle de Dieu se dresse, qui sans cesse nous délivre de nos tombeaux, comme pour Lazare, et nous donne une vie nouvelle ». Avant de lancer, en prenant l’exemple de Monaco : « Le don de la petitesse […] engage votre richesse au service du droit et de la justice, surtout à un moment historique où la démonstration de la force et la logique de la toute-puissance blessent le monde et compromettent la paix ». Faisant allusion aux guerres dans le monde, et alors que les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient se poursuivent, Léon XIV a aussi appelé à se détacher des « idoles ».

« Idoles »

Pour cela, il a mis en avant une « purification des « idoles immondes » », en rappelant que, par ces mots, le Christ parle de « toutes ces choses qui asservissent le cœur, qui l’achètent et le corrompent. Le mot idole signifie « petite idée », c’est-à-dire une vision réduite qui diminue non seulement la gloire du Tout-Puissant, en le transformant en objet, mais aussi l’esprit de l’Homme ». Quant aux idolâtres, ils sont des « personnes à la vue courte », a souligné le pape : « Ils regardent ce qui captive leurs yeux, en les aveuglant. Les grandes et bonnes choses de cette terre se changent en idoles qui deviennent des servitudes, non pas pour ceux qui en sont privés, mais pour ceux qui s’en repaissent, laissant le prochain dans la misère et la tristesse. L’affranchissement des idoles libère d’un pouvoir qui se fait domination, de la richesse qui devient convoitise, de la beauté qui porte à vanité. »

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Face à ce constat, le Saint-Père a appelé le monde à se ressaisir : « La purification de l’idolâtrie qui rend les hommes esclaves d’autres hommes, s’accomplit par une sanctification, un don de grâce faisant des hommes des enfants de Dieu, des frères et des sœurs. Ce don éclaire notre présent car les guerres qui l’ensanglantent sont le fruit de l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent. » Mais pas question de se résigner, a lancé le pape Léon XIV, car « chaque vie brisée est une blessure infligée au corps du Christ » et « la paix n’est pas un simple équilibre des forces, elle est l’œuvre de cœurs purifiés, l’œuvre de ceux qui voient dans l’autre un frère à protéger, et non un ennemi à abattre ».

Guelfes

La question du choix du pape de se rendre à Monaco pour son premier déplacement en Europe a taraudé une partie des catholiques dans le monde. Pour avoir au moins une partie de l’explication, c’est sans doute du côté de l’histoire qu’il faut regarder. Une histoire qui remonte au XIIIème siècle. Les Grimaldi, venus de Gênes, sont alors contraints de quitter leur ville à cause d’une lutte politique intense opposant les partisans du pape, les Guelfes, aux fidèles de l’empereur, les Gibelins. En prenant le parti du pape, ils font un choix déterminant qui façonnera leur destinée et marquera durablement leur identité.

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Plus près de nous, depuis son avènement en 2005, le prince Albert II a multiplié les voyages à Rome pour rencontrer Benoît XVI dont le pontificat s’est étendu de 2005 à 2013, puis François (2013-2025), et désormais Léon XIV. Un peu plus tôt dans la semaine, dans un entretien accordé à La Croix et publié le 25 mars 2026, le prince Albert II a expliqué que la foi est « une dimension importante de [son] identité », « un héritage […] familial – lié à la transmission des valeurs de [s]on père et de [s]a mère [le prince Rainier III (1923-2005) et la princesse Grace (1929-1982) — NDLR] ». Autant de valeurs, dit le prince, qui l’« obligent » à se questionner sur les décisions qu’il prend. Dans la matinée du 28 mars 2026, c’est depuis les fenêtres du palais princier qu’Albert II a pris la parole : « Dans une époque de bouleversements profonds et de sécheresse spirituelle, notre foi fait notre force, a-t-il estimé. Elle contribue, comme la monarchie, à inscrire Monaco dans la recherche permanente d’un équilibre entre les impératifs du présent et les exigences du temps long. » Avant de compléter son propos par ces mots : « Cet équilibre n’est pas figé. Il est fait de conciliations et d’évolutions permanentes. Nous les recherchons en conservant à l’esprit les valeurs chrétiennes et les exigences qu’elles portent. »

« Le don de la petitesse […] engage votre richesse au service du droit et de la justice, surtout à un moment historique où la démonstration de la force et la logique de la toute-puissance blessent le monde et compromettent la paix »

Le pape Léon XIV s’adressant aux Monégasques et aux résidents de la Principauté

« Rien ne doit être reçu en vain »

Arrivé en hélicoptère du Vatican, le pape a été accueilli dès 9 heures du matin par le couple princier, avant de se rendre au palais. Là, au balcon, le Saint-Père s’est lancé dans la première des quatre prises de parole de sa journée en Principauté, prévue pour une durée d’envion huit heures. Il a prononcé un discours dans lequel il s’est dit « heureux » d’être « le premier des successeurs de l’apôtre Pierre, des temps modernes, à se rendre en Principauté de Monaco, une cité-État qui se distingue par le lien profond qui l’unit à l’Église de Rome et à la foi catholique ». Evoquant la sociologie très particulière de la Principauté, Léon XIV a décrit un « microcosme, au bien-être duquel contribuent une minorité dynamique de ressortissants locaux, et une majorité de citoyens originaires d’autres pays du monde. Parmi eux, beaucoup occupent des postes de grande influence dans les domaines économique et financier, un grand nombre exerce des fonctions de service, les visiteurs et touristes sont également nombreux ».

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Un constat qui l’a amené à conclure : « Vivre ici est pour certains un privilège et pour chacun un appel spécifique à s’interroger sur sa propre place dans le monde. » Cela lui a permis de faire passer un message autour de la nécessité pour les catholiques de prêter aide et assistance aux plus démunis : « Aux yeux de Dieu, rien ne doit être reçu en vain ! Comme le laisse entendre Jésus dans la parabole des talents, ce qui nous a été confié ne doit pas être enseveli dans la terre, mais doit être mis en circulation et multiplié à l’horizon du royaume de Dieu. Cet horizon est plus large que l’horizon privé et n’est pas celui d’un monde utopique : le royaume de Dieu, auquel Jésus a consacré sa vie, est proche parce qu’il advient au milieu de nous et il secoue les configurations injustes du pouvoir, les structures de péché qui creusent des abîmes entre pauvres et riches, entre privilégiés et rejetés, entre amis et ennemis. Chaque talent, chaque opportunité, chaque bien mis entre nos mains a une destination universelle, un devoir intrinsèque de ne pas être retenu mais redistribué, pour que la vie de tout le monde soit meilleure ».

« Le Royaume de Dieu, auquel Jésus a consacré sa vie, est proche parce qu’il advient au milieu de nous et secoue les configurations injustes du pouvoir, les structures de péché qui creusent des abîmes entre pauvres et riches, entre privilégiés et rejetés, entre amis et ennemis »

Le pape Léon XIV

Argent

Pour Léon XIV, l’argent n’est pas une fin en soi : il doit profiter à tous, et, pour cela, il doit donc être partagé avec celles et ceux qui n’ont rien ou qui sont dans le besoin. Sans quoi, il est impossible d’être à la hauteur de la foi catholique et de se draper dedans. Le pape a donc appelé les Monégasques et les résidents de la Principauté à se mobiliser toujours plus pour aider les personnes dans le besoin et se montrer davantage solidaires : « Je confie à la Principauté de Monaco, en vertu du lien si profond qui l’unit à l’Église de Rome, une mission toute particulière dans l’approfondissement de la doctrine sociale de l’Église et dans l’élaboration de bonnes pratiques, locales et internationales, qui en manifestent la force transformatrice. Même dans une culture peu religieuse et très sécularisée, la manière d’aborder les problèmes typiques du magistère social peut révéler la grande lumière de l’Evangile à notre époque, une époque où il est si difficile pour beaucoup d’espérer. Grâce à une foi ancienne, vous serez ainsi des experts dans les choses nouvelles : non pas tant en poursuivant les biens qui passent, des nouveautés qui souvent vieillissent en une saison, mais en étant préparés aux défis sans précédents que l’on n’affronte qu’avec un cœur libre et une intelligence éclairée. »

Dans un entretien accordé à La Croix et publié le 25 mars 2026, le prince Albert II a expliqué que la foi est « une dimension importante de [son] identité », « un héritage […] familial – lié à la transmission des valeurs de [s]on père et de [s]a mère [le prince Rainier III (1923-2005) et la princesse Grace (1929-1982) — NDLR] ». Autant de valeurs, dit le prince, qui l’« oblige » à se questionner sur les décisions qu’il prend

« Papamobile »

Dans la matinée, à 11 heures, le Saint-Père a prononcé une homélie à la cathédrale de l’Immaculée-Conception, où il a également rencontré la communauté catholique locale. Dans un monde marqué par la poursuite des guerres, le pape a rappelé que le Christ est un « avocat » qui « offre à chacun sa miséricorde » et qu’il réconcilie les hommes au lieu de les condamner. Face aux violences, aux inégalités et aux « logiques de puissance », il a appelé l’Église à devenir elle aussi « avocate », en défendant la dignité et la vie de chaque personne, surtout les plus fragiles, de la naissance à la fin de vie. Il a souligné le rôle de l’Église dans un monde cosmopolite comme Monaco, où la diversité sociale et culturelle devait être source de communion, et non de division.

« Chaque talent, chaque opportunité, chaque bien mis entre nos mains a une destination universelle, un devoir intrinsèque de ne pas être retenu mais redistribué, pour que la vie de tout le monde soit meilleure »

Le pape Léon XIV

Le pape a critiqué également un modèle économique fondé sur le profit et l’individualisme, en invitant à promouvoir la solidarité et la justice sociale. Enfin, il a insisté sur une foi vivante et engagée, capable de « transformer la vie et renouveler la société », tout en appelant à une réflexion et à des actions concrètes pour construire un monde plus humain et plus solidaire. Environ quarante-cinq minutes plus tard, Léon XIV a emprunté sa « papamobile » pour descendre du Rocher vers l’église de Sainte Dévote, où l’attendait des jeunes et des catéchumènes.

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Sur le parcours, la foule l’a acclamé. « Je suis heureux d’être ici avec vous », a-t-il commencé, rappelant le courage de Sainte Dévote, la sainte patronne de Monaco : « Son sacrifice a porté encore plus loin le message de paix et d’amour de l’Évangile. » Le pape a aussi évoqué Saint Carlo Acutis (1991-2006), mort jeune et fidèle au Christ, « dans la charité, dans l’apostolat sur le web […], et dans la maladie ». « Ces deux saints nous encouragent et nous poussent à les imiter », a-t-il ajouté. Le pape a ensuite évoqué les difficultés soulevées par un monde pressé, en constante mutation : « Nous vivons dans un monde […] marqué par un besoin presque compulsif de changements constants : dans les modes, l’apparence, les relations, les idées et même dans les dimensions de la personne ». Il a rappelé que la solidité de la vie repose sur l’amour : « L’expérience fondamentale de l’amour de Dieu avant tout, puis, par ricochet, l’expérience éclairante et sacrée de l’amour mutuel ».

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IVG et euthanasie

Lors de son court passage à Monaco, le pape Léon  XIV a également abordé les questions de morale et de société. A Monaco il n’existe pas de séparation entre l’Eglise catholique et l’Etat monégasque, et les points de vue sont le plus souvent alignés, notamment concernant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) qui est est limitée en Principauté. À Monaco, l’IVG n’est autorisée que dans des cas strictement encadrés : viol, malformation grave du fœtus ou danger sérieux pour la santé de la mère. Quant à l’euthanasie et au suicide assisté, ils ne sont pas légalisés. La Principauté a récemment adopté une loi sur les soins palliatifs et l’accompagnement en fin de vie qui garantit les droits des patients et la prise en charge de la souffrance, mais sans prévoir l’acte volontaire de mettre fin à la vie ou l’aide médicale à mourir qui caractérisent l’euthanasie. Le débat sur une éventuelle légalisation n’a pas été engagé officiellement et, du fait des valeurs sociales et religieuses de la principauté, le droit monégasque privilégie donc l’accompagnement, pas l’euthanasie.

Le pape Léon XIV s’est adressé aux Monégasques et aux résidents de la Principauté : « Grâce à une foi ancienne, vous serez ainsi des experts dans les choses nouvelles : non pas tant en poursuivant les biens qui passent, des nouveautés qui souvent vieillissent en une saison, mais en étant préparés aux défis sans précédents que l’on n’affronte qu’avec un cœur libre et une intelligence éclairée »

« Il est important que l’annonce de l’Evangile et les formes de la foi, si profondément ancrées dans votre identité et dans votre société, se gardent du risque de se réduire à une habitude, fût-elle bonne », a-t-il estimé. Avant de questionner : « Une foi vivante est toujours prophétique, capable de susciter des questions et de présenter des défis : défendons-nous vraiment l’être humain ? Protégeons-nous la dignité de la personne en préservant la vie à toutes ses étapes ? Le modèle économique et social actuel est-il vraiment juste et empreint de solidarité ? » Les positions de Monaco sur l’IVG, tout comme sur la fin de vie, ont discrètement été saluées par Léon XIV : « Apportez à tout le monde la lumière de l’Evangile, afin que la vie de chaque homme et de chaque femme soit défendue et promue, de sa conception à sa fin naturelle. » Lors de son discours, le prince Albert II n’a pas dit autre chose : « Les petits Etats peuvent contribuer à l’amélioration du monde, à condition d’être fidèles à leurs valeurs, et forts de leur détermination […]. Cette exigence ne saurait être dissociée du respect de la dignité humaine, dans toutes ses dimensions. Protéger la Création, c’est protéger l’Homme. »

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