Le pape Léon XIV sera en visite à Monaco le samedi 28 mars 2026. Dans un entretien à Monaco Hebdo, Lucetta Scaraffia, journaliste et historienne italienne (1), évoque les dessous de ce voyage et ses implications à la fois politiques, sociales et diplomatiques. Propos recueillis par Raphaël Brun
La visite du pape Léon XIV à Monaco a lieu dans une Principauté où le catholicisme est religion d’État : en tant qu’historienne, comment analysez-vous la persistance de ce modèle, dans une Europe largement sécularisée ?
La Principauté est un cas unique dans le monde des démocraties modernes, y compris d’un point de vue politique. Cette relation étroite entre l’Église et l’État peut se maintenir grâce au fait qu’en pratique, l’Église n’intervient jamais pour juger les politiques de l’État, mais qu’en même temps, l’État s’abstient de proposer des lois bioéthiques modernes contraires à la morale catholique. A Monaco, l’avortement n’est pas légalisé, pas plus que l’euthanasie et le suicide assisté.
Monaco est à la fois un micro-État et une vitrine mondiale de la prospérité : quelles sont les raisons qui expliquent la venue du pape en Principauté ?
Ce n’est pas seulement une vitrine de la prospérité, mais cela représente le monde des super-riches, des super-privilégiés. Un monde éloigné de la vie quotidienne de la plupart des gens. Mais, par cette visite à Monaco, le pape semble dire qu’il sait que même les riches sont malheureux, qu’ils souffrent et qu’ils ont besoin de redonner un sens à leur vie.
« La Principauté est un cas unique dans le monde des démocraties modernes, y compris d’un point de vue politique. Cette relation étroite entre l’Église et l’État peut se maintenir grâce au fait qu’en pratique, l’Église n’intervient jamais pour juger les politiques de l’État, mais qu’en même temps, l’État s’abstient de proposer des lois bioéthiques modernes contraires à la morale catholique »
Pourtant, la papauté contemporaine insiste volontiers sur les « périphéries » et Monaco, enclave prospère au cœur de l’Europe, semble être l’opposé de cette catégorie ?
C’est le pape François (1936-2025) qui parlait de « périphéries ». Ce concept ne me semble pas faire partie de la pensée de Léon. Monaco n’est pas une périphérie, mais le cœur d’une Europe riche et mondaine, qui, paradoxalement, est encore liée à la tradition catholique. Je crois que c’est cela qui a poussé Léon à s’y rendre.
Cette visite révèle-t-elle aussi une diplomatie vaticane en quête d’alliances stables dans une Europe incertaine, ou la volonté de rappeler aux élites – économiques et ecclésiastiques – leurs responsabilités éthiques ?
Je ne pense pas qu’il s’agisse d’alliances, mais plutôt d’une sorte de « récompense » pour un État catholique qui, bien qu’il soit un symbole de frivolité et de mondanité, a conservé une fidélité fondamentale aux principes catholiques de défense de la vie.
A Monaco, le pape adressera-t-il un message explicite aux élites économiques sur leur responsabilité éthique face aux inégalités croissantes ?
Ces derniers temps, les papes ont plus ou moins souvent rompu avec le style traditionnel de la diplomatie vaticane, s’exprimant avec clarté, sans détour. Je ne sais pas si Léon XIV le fera à Monaco, ni s’il se contentera de transmettre le message symbolique de sa visite en silence.
Peut-on interpréter ce voyage comme un signal adressé à l’Europe méridionale – entre la France et l’Italie – où le catholicisme culturel et le capitalisme patrimonial entretiennent des liens historiques étroits ?
Il me semble que ce lien existe également dans d’autres pays. J’y vois plutôt une signification symbolique universelle et, tout au plus, une attention portée aux choix de la Principauté sur les questions de bioéthique, comme l’a d’ailleurs expliqué le diocèse de Monaco, lorsqu’il a annoncé cette visite. Le nonce a en effet déclaré que le pape Léon XIV et le prince Albert II partageaient « les préoccupations d’une écologie intégrale » et surtout « une attention particulière au respect de la vie humaine, de son commencement à sa fin » [à ce sujet, lire notre article Monaco accueillera le pape Léon XIV pour une visite historique, publié dans Monaco Hebdo n° 1413 — NDLR].
Dans ce voyage, quelle place est réservée aux femmes dans les processus de préparation et de décision ?
Je pense qu’il y en a peu. Il y a peu, voire aucune femme qui participe à l’organisation des voyages du pape.
« Par cette visite à Monaco, le pape semble dire qu’il sait que même les riches sont malheureux, qu’ils souffrent et qu’ils ont besoin de redonner un sens à leur vie »
La rhétorique du « génie féminin », souvent utilisée par l’Église depuis Jean-Paul II (1920-2005) en 1988, constitue-t-elle un progrès anthropologique (2) ?
J’ai écrit il y a des années un article sur ce thème, publié par Études. La célébration du « génie féminin » ne fait que cantonner les femmes à des rôles traditionnels, mais au moins, elle reconnaît leurs qualités et leur importance.
En ce qui concerne le diaconat féminin, le débat est toujours en suspens ?
Nous avons la certitude que, dans l’Église des premiers siècles chrétiens, les femmes occupaient des rôles diaconaux. Mais aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de leur reconnaître ces rôles car, dans le parcours de la formation sacerdotale, le diaconat correspond au dernier degré avant la consécration sacerdotale. Le diaconat pour les femmes est donc considéré par de nombreux ecclésiastiques comme une étape vers la consécration sacerdotale. Ainsi, même si, sans aucun doute, de nombreuses femmes – en réalité surtout de nombreuses religieuses – exercent des fonctions diaconales, elles ne sont pas reconnues comme telles.
Malgré quelques nominations récentes, l’accès des femmes aux postes de direction au Vatican reste très limité ?
J’appellerais cela un ajustement de façade : il s’agit de religieuses choisies par la hiérarchie parmi les sœurs les plus obéissantes, qui se retrouvent ensuite dans des institutions où la majorité est clairement masculine. Donc, là où elles comptent pour rien.
« C’est le pape François (1936-2025) qui parlait de « périphéries ». Ce concept ne me semble pas faire partie de la pensée de Léon. Monaco n’est pas une périphérie, mais le cœur d’une Europe riche et mondaine, qui, paradoxalement, est encore liée à la tradition catholique. Je crois que c’est cela qui a poussé Léon à s’y rendre »
En Europe, la pratique religieuse et la transmission de la foi dépendent principalement des femmes : selon vous, comment interpréter ce fossé persistant entre leur place centrale dans la société et leur marginalité au sein de l’institution ?
Je dirais que, ces dernières années, la situation en Occident est en train de changer : ce sont les femmes qui quittent l’Église, encore plus que les hommes. Cela s’explique notamment par le fait qu’elles se sentent marginalisées.
Lire aussi | Monaco accueillera le pape Léon XIV pour une visite historique
La mise en scène conjointe des cérémonies monarchiques et pontificales produira une forte densité symbolique dans la journée du samedi 28 mars 2026 à Monaco : comment faut-il percevoir ces deux langages du pouvoir ?
Ces langages ne sont pas compréhensibles dans leur signification, mais ils impressionnent par leur richesse symbolique et historique. C’est pourquoi ils restent importants.
1) Lucetta Scaraffia est historienne et journaliste italienne, spécialisée en histoire contemporaine. Elle a enseigné l’histoire contemporaine à l’université La Sapienza de Rome et elle collabore avec plusieurs quotidiens italiens d’envergure, comme Avvenire, Il Foglio, ou Il Corriere della Sera. Elle dirigeait aussi Donne Chiesa Mondo [Femmes Eglise Monde — NDLR] une publication qui paraissait en supplément du quotidien officiel du Saint-Siège, L’Osservatore Romano, avant d’en démissionner fin mars 2019, avec l’ensemble de son équipe. Elle vient de publier Ebrei senza saperlo – Memorie nascoste [Juifs sans le savoir – Mémoires cachées — NDLR] (éditions Raffaello Cortina, 168 pages, 16 euros), un livre personnel et historique dans lequel elle explore la découverte de ses origines familiales juives effacées et où elle réfléchit plus largement sur l’identité, la mémoire et l’héritage culturel.
2) La rhétorique du « génie féminin » a été formalisée en 1988 par le pape Jean-Paul II (1920-2005) dans son exhortation apostolique Mulieris Dignitatem, qui célèbre les qualités spécifiques des femmes et leur rôle complémentaire dans la société et l’Église. Ce positionnement valorise des qualités « naturelles » : maternité, éducation, spiritualité, tout en limitant indirectement l’accès aux responsabilités et aux postes de décision. Il s’agit donc d’un outil à la fois valorisant et normatif.
Retrouvez tous les articles de notre dossier consacré à la visite du pape à Monaco :
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- Elisabetta Piqué et l’Irlandais Gerard O’Connell, racontent comment le cardinal Robert Prevost est devenu pape
- Notre entretien avec Massimo Faggioli, professeur de théologie au Trinity College :« La visite à Monaco du pape Léon XIV pourrait illustrer son approche du dialogue entre morale et finance »
- Lucetta Scaraffia, journaliste et historienne italienne , évoque les dessous de ce voyage
- « Un évènement de tout premier plan qui place Monaco sur la carte du monde ». Les explications de Philippe Orengo, ambassadeur de Monaco auprès du Saint-Siège.



