Alors que le programme de la visite du pape Léon XIV à Monaco, le 28 mars 2026, est désormais connu — avec notamment une messe au stade Louis II — quelles relations la Principauté a-t-elle entretenues avec le Vatican au fil des siècles ? L’historien du palais princier, Thomas Fouilleron, a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Propos recueillis par Raphaël Brun
Quels papes ont visité Monaco dans le passé et dans quelles circonstances ?
En réalité, la visite du 28 mars 2026 sera quasiment une première, en tout cas à l’époque contemporaine, et dans le cadre des voyages apostoliques tels que nous les connaissons depuis le pape Paul VI (1897-1978). Même si, dans le palais, figure une inscription lapidaire ancienne qui mentionne la visite sur le Rocher de plusieurs rois, empereurs et papes. Placée sur la voûte de communication entre la cour d’honneur et la cour des petits quartiers en 1632, elle précise que le prince « Honoré II (1597-1662) a agrandi, embelli et décoré ce portique couvert, par où étaient entrés des personnages illustres, rois, empereurs et souverains pontifes, mais qui ne répondait plus par ses faibles proportions à l’ensemble grandiose du palais ».
« La visite du 28 mars 2026 sera quasiment une première, en tout cas à l’époque contemporaine, et dans le cadre des voyages apostoliques tels que nous les connaissons depuis le pape Paul VI (1897-1978) »
Que sait-on vraiment ?
En réalité, ce qui est attesté, c’est que le pape Paul III (1468-1549), Alexandre Farnèse, venant de Savone, a séjourné quelques jours au palais, en 1538. Le duc de Savoie était venu l’y trouver pour régler la question de la résidence de chacun des participants du « congrès de Nice » : Charles Quint (1500-1558) à Villefranche, alors que l’empereur avait demandé à être logé à Monaco, le roi François Ier (1494-1547) à Villeneuve et le pape aux portes de Nice. Ce « congrès » a permis de mettre fin à la huitième guerre d’Italie et de réconcilier le roi et l’empereur, grâce à l’intercession du pape [la Paix de Nice ou la trêve de Nice a été signée le 18 juin 1538. Ce traité, a été négocié sous l’égide du pape Paul III (1468-1549) — NDLR]. Le pape avait quitté Monaco le 17 mai pour rejoindre le couvent de Sainte-Croix des frères de l’Observance, alors en périphérie de Nice. Une scène de la façade de la chapelle palatine fait mémoire de cet épisode, exécutée par les peintres allemands Johan Fröschle et Alois Deschler en 1872-1873, au sein d’un programme iconographique représentant les « hauts faits religieux des Grimaldi », déterminé par le prince Charles III (1818-1889).

« Le pape Paul III (1468-1549), Alexandre Farnèse, venant de Savone, a séjourné quelques jours au palais, en 1538. Le duc de Savoie était venu l’y trouver pour régler la question de la résidence de chacun des participants du « congrès de Nice » »


Il n’existe donc qu’un seul précédent ?
Pour un pape vivant, oui. Monaco a aussi accueilli un pape mort et un futur pape. La dépouille mortelle du pape Pie VI (1717-1799), mort à Valence, a reçu un hommage sur le Rocher, le 12 février 1802. Le mauvais temps amena le navire qui ramenait son corps à Rome à faire relâche dans le port. Les cloches sonnèrent. Le cercueil fut exposé un jour et une nuit dans l’église Saint-Nicolas, qui a précédé l’actuelle cathédrale. D’ailleurs, une plaque commémorative rappelant ce passage, apposée initialement en 1805 dans l’église paroissiale du Rocher, est toujours présente aujourd’hui dans la cathédrale. Le moment est également représenté sur la façade de la chapelle palatine, toujours dans le cadre du programme iconographique des « hauts faits religieux des Grimaldi », voulu à la fin du XIXème siècle.
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Et pour le futur pape ?
Pour ce qui est du futur pape, il s’agit d’Angelo Roncalli, aujourd’hui saint Jean XXIII (1881-1963). Lorsqu’il était nonce apostolique à Paris, il a été reçu au palais le 25 juin 1947, en qualité de représentant du pape pour les cérémonies du 25ème anniversaire de règne du prince Louis II (1870-1949). Des images animées de son arrivée en gare de Monaco sont conservées à l’Institut audiovisuel de Monaco, et il relate ce séjour dans son journal. Il rencontre le prince héréditaire Rainier (1923-2005), et dîne avec le prince Louis II qui, écrit le nonce Roncalli, « se remémora ses souvenirs de guerre lorsqu’il rencontra le Nonce Ratti, entre Allemagne et Pologne. De même, au cours du dîner, nous évoquâmes d’autres souvenirs et portâmes des appréciations sur des personnes et des choses ». Le lendemain, le futur pape célèbre une première messe « solitaire » dans la chapelle palatine, puis il assiste à la messe solennelle à la cathédrale, à la prise d’armes sur la place du palais. Enfin, il prend congé, avant de se rendre à l’abbaye de Lérins, sur l’île Saint-Honorat.
Quoi d’autre ?
On peut ajouter que, le 11 février 1814, les habitants de Monaco avaient pu se porter en foule sur la route du pape Pie VII (1742-1823), bien vivant lui, qui revenait de sa captivité à Fontainebleau, et passait par La Turbie, avant de faire étape à Menton. Les princes n’étaient pas encore restaurés dans leur légitimité, et Menton, comme Monaco et La Turbie, étaient alors des territoires français.
Comment les relations entre le Saint-Siège et la principauté ont-elles évolué au fil du temps ?
Lorsque les Grimaldi sont encore à Gênes à la fin du XIIIème siècle, ils appartiennent au parti guelfe, favorable à la suprématie temporelle du pape sur l’empereur romain germanique. Les relations ont donc toujours été étroites. En 1349, le pape Clément VI (1291-1352) sollicite le seigneur de Monaco pour aider à la Reconquista chrétienne de l’Espagne musulmane.

Et ensuite ?
Dès 1524, le pape Clément VII (1478-1534) reconnaît la souveraineté de Monaco, car Augustin Grimaldi, évêque de Grasse, succède brutalement à son frère Lucien, assassiné, et sollicite la permission pontificale d’exercer, à titre viager, l’autorité seigneuriale sur Monaco. À partir du XVIIIème siècle, les princes s’efforcent d’obtenir du Saint-Siège l’autonomie religieuse de leur territoire, afin de régler des conflits latents avec les évêques de Nice et de Vintimille, dont dépendent, la paroisse de Monaco d’un côté, et les paroisses de Roquebrune et Menton, de l’autre. Cette partition religieuse de la Principauté entre deux diocèses étrangers est évidemment un frein à la souveraineté des Grimaldi sur leur État. Rome balance longtemps entre les plaignants. Des solutions locales sont trouvées à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècle. Devant un nouveau blocage, le prince Charles III nomme, en 1866, un chargé d’affaires auprès du souverain pontife.
Et que se passe-t-il ?
Contre toute attente, ce qui avait échoué depuis au moins un siècle, réussit en 1868. Le pape Pie IX (1792-1878), soucieux, dans un contexte difficile, de satisfaire un prince chrétien, concède à Charles III l’autonomie. Un décret consistorial crée, pour la Principauté de Monaco, désormais réduite à la seule ville de Monaco après la sécession de Menton et de Roquebrune lors du « printemps des peuples » de 1848, une abbaye nullius diocesis, et place à sa tête un abbé mitré et crossé. Cependant, de nouvelles difficultés ne tardent pas à surgir.
« Monaco a aussi accueilli un pape mort et un futur pape. La dépouille mortelle du pape Pie VI (1717-1799), mort à Valence, a reçu un hommage sur le Rocher, le 12 février 1802 […]. Pour ce qui est du futur pape, il s’agit d’Angelo Roncalli, aujourd’hui saint Jean XXIII (1881-1963). Lorsqu’il était nonce apostolique à Paris, il a été reçu au palais le 25 juin 1947 »
Quelles solutions sont trouvées ?
Monaco et Rome imaginent bien des combinaisons et, de 1878 à 1887, l’administration de l’abbaye revient au grand aumônier du prince Charles III et ancien précepteur du prince héréditaire Albert, Charles Theuret (1822-1901). Par la bulle Quemadmodum sollicitus pastor, Léon XIII érige en 1887 un évêché placé sous l’autorité directe de Rome, et reconnaît au prince le droit de patronat et de collation sur le nouveau diocèse, c’est-à-dire la faculté de nommer l’évêque et les curés. Monseigneur Theuret devient le premier évêque de Monaco.
Le catholicisme devient ensuite « religion d’Etat » à Monaco ?
En 1962, la nouvelle constitution monégasque, promulguée par le prince Rainier III, fait du catholicisme la religion d’État. Par la bulle Apostolica hæc, le pape Jean-Paul II (1920-2005) élève, en 1981, l’évêché de Monaco en siège archiépiscopal, en compensation de la renonciation du prince Rainier III au droit de patronat et de collation, qui avait été une source de différends.

Il y a donc eu quelques différends ?
Avec les évêques locaux surtout, de Nice ou de Vintimille, jusqu’à l’érection d’un diocèse pour Monaco. Une seule période de tension est à noter, sous le règne du prince Albert Ier (1848-1922). En 1902, après la mort du premier évêque de Monaco, Mgr Theuret, le souverain, dont on sait les convictions quasi positivistes, propose, comme évêque de Monaco, Alfred Loisy (1857-1940), un prêtre théologien moderniste, qui sera excommunié en 1908, et qui ne pouvait donc pas recevoir l’investiture spirituelle de la part du pape. Le siège épiscopal de Monaco reste vacant un moment, avant qu’un accord ne soit trouvé sur un autre nom.
« En 1962, la nouvelle constitution monégasque, promulguée par le prince Rainier III, fait du catholicisme la religion d’État. Par la bulle Apostolica hæc, le pape Jean-Paul II (1920-2005) élève, en 1981, l’évêché de Monaco en siège archiépiscopal, en compensation de la renonciation du prince Rainier III au droit de patronat et de collation, qui avait été une source de différends »
En France, la séparation de l’Eglise et de l’Etat a des répercussions pour Monaco ?
Le moment de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France dégrade vivement les relations, car Jean Jaurès (1859-1914), dans L’Humanité, publie, en 1904, une protestation du pape à la visite en Italie du président français qui a été envoyée au prince de Monaco. Il y a donc eu une fuite dans l’entourage du palais. La vision pacifiste d’Albert Ier et du pape Benoît XV (1854-1922), au cours de la Première Guerre mondiale, permet de renouer les liens par une visite du souverain monégasque au souverain pontife en 1916.



