samedi 3 décembre 2022
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Bateaux de croisière et pollution : la colère monte

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Si les bateaux de croisière affichent des dimensions et des prestations toujours plus impressionnantes, ils font aussi face à une contestation de plus en plus forte. Des riverains, des associations, et certaines municipalités s’inquiètent des pics de pollution et d’une baisse sérieuse de la qualité de vie, notamment à proximité des ports.

Le 26 novembre 2018, l’information avait marqué les esprits. Le capitaine du navire de croisière l’Azura et son armateur avaient été condamnés par le tribunal correctionnel de Marseille à une amende de 100 000 euros. En cause : l’utilisation d’un carburant trop riche en soufre. C’était une première judiciaire en France, et elle concernait le leader mondial du secteur, le groupe américain Carnival. Partie civile dans cette affaire, l’association France Nature Environnement (FNE) s’était exprimée dans les colonnes du Monde, par l’intermédiaire de la coordinatrice de son réseau santé & environnement, Charlotte Lepitre : « C’est un signal envoyé à tous les pollueurs. Le fait que la responsabilité de l’armateur soit engagée va peut-être mettre fin à leur sentiment d’impunité, et les obliger à changer de carburant, ou à trouver des solutions technologiques pour arrêter de polluer. » Plus récemment, le 18 mai 2022, c’est la compagnie de croisière allemande Tui Cruises qui a écopé d’une amende de 60 000 euros, là encore pour avoir utilisé en 2018 un carburant trop riche en soufre sur l’un de ses bateaux de croisière à Marseille. Ces condamnations viennent confirmer, si besoin était, que l’étau se resserre sur les pollueurs, même si beaucoup reste encore à faire, comme le martèlent plusieurs associations. Le 14 juin 2022, le plus gros bateau de croisière du monde, le Wonder of the Sea, de la compagnie Royal Caribbean, s’est retrouvé bloqué avec ses 6 200 passagers à l’entrée du port de Marseille par le collectif Stop Croisières. À bord de canoës, 24 militants ont interdit l’accès au terminal par l’entrée nord du port de Marseille. Pour certains, ces activistes venaient de Bordeaux, Paris, Lyon, ou d’Italie, démontrant ainsi que la mobilisation dépasse les frontières. Un peu plus tôt, le 11 juin 2022, une cinquantaine de manifestants se sont mobilisés devant la mairie de Marseille, pour dénoncer « une pollution qui tue », et en demandant que les bateaux de croisière ne transitent plus par le port de Marseille. La liste s’est allongée, quelques jours plus tard. Le 17 juin 2022, le paquebot de croisière grec Aegean Odyssey a été contraint de quitter le port de Nice, parce qu’il « polluait trop », d’après le chargé de mission au port, Olivier Bettati interrogé par 20 Minutes : « Ce bateau de 140 mètres avait gardé ses moteurs allumés pour sa climatisation et ses cuisines. Dès 18 h 30, j’ai reçu plusieurs appels dus à la fumée importante qui se dégageait de ce ferry, et qui se répandait partout en ville. La seule solution, c’était de l’obliger à partir. […] À un moment, il faut prendre des décisions. Ce ferry est “blacklisté” du port, et ça permettra de bien faire comprendre qu’on n’accepte plus les bateaux polluants, ça va faire le tour. C’est ce qu’on appelle une volonté politique. » C’est aussi le bruit qui a été pointé du doigt. « Les émissions de ce bateau s’élevaient à 60 dB, ce qui est dans les normes. Mais en permanence, cela devient insupportable pour les riverains, sans oublier la pollution visible de l’air. Une épaisse fumée », a ajouté Olivier Bettati au micro de France Bleu. L’Aegean Odyssey et ses 300 passagers se sont repliés vers le port de Toulon qui est en train d’être électrifié [à ce sujet, lire notre article Croisières : l’électrification des quais en stand-by, publié dans ce dossier spécial — NDLR].

À Monaco aussi, les fumées des paquebots de croisière inquiètent et déplaisent. On se souvient du tweet publié le 17 juillet 2019 par l’ancien conseiller national du groupe politique Union Monégasque (UM), Bernard Pasquier.

SECA et ECA

À Monaco aussi, les fumées des paquebots de croisière inquiètent et déplaisent. On se souvient d’ailleurs du tweet publié le 17 juillet 2019 par l’ancien conseiller national du groupe politique Union Monégasque (UM), Bernard Pasquier. « Quelle propreté au large de Monaco ! » s’exclamait-il alors, tout en publiant la photo d’un bateau de croisière accompagné d’épaisses fumées blanches. Dans la foulée, toujours en 2019, une étude de Transport & Environment venait confirmer les craintes : selon cette ONG, les bateaux de Carnival Corporation, leader mondial du marché des croisières, émettent dix fois plus d’oxyde de soufre que les 260 millions de voitures européennes. Les polluants le plus souvent pointé du doigt concernant les paquebots de croisière sont les particules fines et les oxydes d’azote (NOx), mais aussi les SOx (dont le dioxyde de soufre, le SO2). Depuis le 1er janvier 2020, la limite de la teneur en soufre du fuel-oil utilisé par ces navires est passée de 3,50 % à 0,50 %. Selon un communiqué publié le 20 décembre 2019 par l’Organisation maritime internationale (OMI), ce nouveau plafond « entraînera une diminution de 77 % des émissions de SOx, ce qui équivaut à une réduction annuelle d’environ 8,5 millions de tonnes métriques de SOx. Il y aura également une réduction des matières particulaires, qui sont de minuscules particules nocives qui se forment lorsque le combustible est brûlé ». Prise en 2008, la décision d’abaisser la limite de teneur en soufre à 0,50 % a été confirmée en octobre 2016 par le Comité de la protection du milieu marin (MEPC) de l’OMI. Pour encadrer cela, des zone Sulphur Emission Control Area (SECA) ont été déployées, notamment dans la Manche, dans la mer du Nord, et dans la Baltique. Il s’agit de zones de contrôle des émissions avec pour objectif de réduire les émissions d’oxydes de soufre (SOx), d’oxydes d’azote (NOx) et de particules. En 2025, la Méditerranée deviendra à son tour une zone SECA. En attendant, en Méditerranée les bateaux naviguent avec du fuel léger, qui contient 1,5 % de soufre, qui est néanmoins estimé être 1 500 fois plus polluant que le diesel des voitures (1,5 % contre 0,001 %). Dans le nord de l’Europe, dans la zone SECA, depuis 2015 les navires sont obligés d’utiliser un carburant qui propose une teneur en soufre qui ne va pas au-delà de 0,1 %. « La principauté a déjà fait le premier pas en imposant l’utilisation d’un carburant soufré à 0,1 % maximum pour tous les navires et dans toutes ses eaux territoriales, avec l’article O.225-6 du code de la mer, depuis le 20 juillet 2018. Ailleurs en Europe, seuls les ports sont concernés par cette restriction et pas les eaux territoriales, à l’exception de la SECA du nord de l’Europe », expliquait Marie-Pierre Gramaglia à Monaco Hebdo, en octobre 2019. Mais cela ne va pas assez vite au goût de certains élus européens. Un collectif de 25 maires, emmenés par le Marseillais Benoît Payan (PS), a donc publié une tribune le 7 février 2022 dans Le Monde (1). Intitulée « Notre jardin commun, la Méditerranée, se meurt, et nous ne pouvons rester silencieux », elle alerte sur l’urgence d’adopter des normes plus dures en matière d’émissions polluantes pour les navires qui circulent en Méditerranée. « Nous demandons à l’Organisation maritime internationale d’approuver la mise en place de la zone de réglementation en Méditerranée. Nous demandons à nos gouvernements d’accélérer le processus actuel, pour aller plus rapidement vers une zone ECA, réglementant non seulement les émissions de soufre et de particules, mais aussi les oxydes d’azote, dont la dangerosité est largement démontrée », lancent ces 25 élus.

« Monaco est aussi exposé à des navires de croisière qui font escale à Nice, en raison de sa proximité. La pollution atmosphérique est un problème régional, par opposition à un problème local. Les SOx/NOx/PM peuvent parcourir des centaines de kilomètres à l’intérieur des terres et le long de la côte »

Faig Abbasov. Transport & Environment

“Scrubbers”

Selon une étude publiée en juin 2019 par l’ONG Transport & Environnement, en 2017, les 203 navires qui ont transité dans des ports européens ont émis environ 60 000 tonnes de SOx. En ce qui concerne les oxydes d’azote, ces navires seraient à l’origine de 155 000 tonnes de NOx. Enfin, 10 000 tonnes de particules fines, très toxiques, ont été recensées. Selon Transport & Environnement, Monaco présentait en 2017 un total de 5,5 tonnes de SOx avec 48 bateaux « en visite unique ». « En 2018, Monaco a accueilli 178 navires de croisière. De janvier à juin 2019, 66 navires ont fait escale à Monaco. En fin d’année 2019, 180 escales devraient être atteintes », indiquait en octobre 2018 à Monaco Hebdo le conseiller-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme, Marie-Pierre Gramaglia. Avec la pandémie de Covid-19, aucun bateau de croisière n’a été autorisé au port de Monaco en 2020 et en 2021. Dans la foulée, fin 2021, une décision a été prise par la principauté : Monaco n’acceptera que des bateaux d’une taille maximale de 250 mètres et d’une capacité inférieure ou égale à 1 250 passagers. Résultat, le nombre de croisières a chuté, pour passer de plus de 200, dans les meilleures années, à 130 en 2022. De plus, fini les gros paquebots de croisières capables d’accueillir plusieurs milliers de personnes, comme le dernier né de la compagne Royal Caribbean, le Wonder of the Seas. Construit aux chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire, il s’agit, à ce jour, du plus gros paquebot du monde. D’une longueur de 362 mètres, d’un poids de 230 000 tonnes, il affiche une capacité de 9 288 passagers, équipage compris. Le Wonder of the Seas consomme 270 tonnes de fioul toutes les 24 heures, et il peut consommer deux types de carburants : le marine gaz oil (MGO), allégé en soufre, mais qui coûte plus cher que le heavy fuel oil (HFO), du mazout lourd moins coûteux. Le MGO est utilisé pour accoster dans les ports, et le HFO prend le relais, lorsque le bateau a franchi la limite des cinq kilomètres des côtes. « Nous n’avons pas assez d’espace de stockage pour n’utiliser que du MGO, c’est pour ça que les “scrubbers” [les épurateurs — NDLR] sont là », a expliqué à Ouest France Élisabeth Hackley, responsable environnement et développement durable chez Royal Caribbean. Les “scrubbers” permettent d’atteindre le même niveau de soufre dans le HFO que dans le MGO, soit 0,1 %. Ce qui est beaucoup mieux que le fioul lourd, qui affiche 3,5 % de soufre. Mais ce n’est pas tout. « Nos “scrubbers” peuvent alterner entre boucle ouverte et fermée, contrairement aux nombreux autres qui ne fonctionnent qu’en ouvert », a ajouté Élisabeth Hackley. En boucle fermée, l’eau de mer utilisée pour emprisonner le soufre, et certaines particules fines, est stockée dans un réservoir, pour être ensuite débarquée, et traitée dans des centres spécialisés. En revanche, en boucle ouverte, le liquide est rejeté dans les mers et dans les océans. Selon FNE, citée par Ouest France, ces rejets peuvent provoquer « des maladies sur les barrières de coraux, bien pires que le blanchissement».

« Le secteur des croisières a investi plus de 22 milliards de dollars dans des navires dotés de nouvelles technologies et de carburants plus propres, afin de réduire les émissions atmosphériques et d’accroître l’efficacité énergétique »

Cruise Lines International Association

Des investissements pour polluer moins

Les chiffres publiés par Transport & Environment faisaient de Monaco le 48ème port le plus pollué en Europe en 2017. Interrogé par Monaco Hebdo en octobre 2019, Faig Abbasov, qui a dirigé l’étude pour Transport & Environment, estimait que « la petite taille de Monaco signifie que l’ensemble de la population et du territoire a été exposé à la pollution de l’air des bateaux de croisière. Mais ce serait une sous-estimation, parce que Monaco est aussi exposé à des navires de croisière qui font escale à Nice, en raison de sa proximité. La pollution atmosphérique est un problème régional, par opposition à un problème local. Les SOx/NOx/PM peuvent parcourir des centaines de kilomètres à l’intérieur des terres et le long de la côte ». À Monaco, l’objectif a été fixé par le prince Albert. Il souhaite atteindre une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de 55 % d’ici 2030, et la neutralité carbone à l’horizon 2050. De leur côté, les acteurs de la filière croisière se défendent, expliquant qu’ils multiplient les investissements pour polluer moins. Fin 2019, les compagnies ont signé la Charte bleue, un texte qui engage à contribuer à la transition écologique. Pour polluer moins, plusieurs pistes sont explorées. Certains cherchent à travailler sur la structure des bateaux pour consommer moins de carburant, pendant que d’autres misent sur des carburants moins polluants, comme le gaz naturel liquéfié (GNL). Autre possibilité : miser sur l’électricité lorsque ces géants des mers séjournent dans un port. La piste de l’hydrogène est aussi étudiée. Parmi les autres leviers à actionner, on peut citer la réduction de la vitesse, ou encore l’utilisation d’un carburant à 0,1 % de teneur en soufre. Enfin, le déploiement par la France, attendu pour 2022, d’une zone de contrôle des émissions atmosphériques de SOx, de Nox, et de particules, appelée Emission Control Area (ECA), pourrait aussi jouer un rôle, même si certaines compagnies assurent s’imposer déjà des normes plus strictes que la réglementation en vigueur. Questionnée par Monaco Hebdo en 2019, Cruise Lines International Association (CLIA), l’association qui représente l’industrie internationale des croisières, assurait être très préoccupée par ces problématiques environnementales, avec en ligne de mire le déploiement de « politiques et de pratiques dépassant souvent les exigences de la loi ». Tout en soulignant que « dans le monde, le secteur des croisières a investi plus de 22 milliards de dollars dans des navires dotés de nouvelles technologies et de carburants plus propres, afin de réduire les émissions atmosphériques et d’accroître l’efficacité énergétique. Les lignes de croisières CLIA ont pris l’engagement en décembre 2018, pour l’ensemble de leur flotte, de réduire leurs émissions de carbone de 40 % d’ici 2030 par rapport à 2008. C’est un objectif ambitieux, mais les compagnies de croisières CLIA travaillent avec diligence pour atteindre cet objectif ambitieux ». En attendant, l’ONG Transport & Environnement travaille actuellement sur la mise à jour de son étude de 2017. Ce sera l’occasion de dresser un nouvel état des lieux chiffré, et de voir si de réels progrès ont été faits par les différents acteurs de ce marché.

Monaco 48ème port le plus pollué en Europe en 2017 selon Transport & Environment

Classement pollution port Monaco

1) « Notre jardin commun, la Méditerranée, se meurt, et nous ne pouvons rester silencieux », tribune collective publiée dans Le Monde le 7 février 2022, par un collectif de 25 maires, à l’initiative du Marseillais Benoît Payan (PS).

Pour lire la suite de notre dossier « Croisières à Monaco : stop ou encore ? », cliquez ici.

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Monaco Hebdo