lundi 26 septembre 2022
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Guillaume Rose : « Les retombées des croisières sont beaucoup plus fortes qu’on ne le croit »

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Face à l’urgence climatique, faut-il interdire les paquebots de croisière en principauté ? Le président Priorité Monaco (Primo !) de la commission environnement et qualité de vie du Conseil national, Guillaume Rose, a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Interview (1).

En avril 2022, le gouvernement monégasque a indiqué que son port ne sera ouvert qu’à des navires mesurant « jusqu’à 250 mètres » et de capacité inférieure, ou égale, « à 1 250 passagers » : ce choix est-il satisfaisant ?

Je n’ai aucun problème à dire que le gouvernement a fait le bon choix : il convient d’accueillir les croisières, et de les accueillir dignement. Il faut savoir que, bien souvent, les petites unités sont synonymes de tourisme de luxe, même si certains des plus gros bateaux, récemment construits, peuvent aussi transporter des passagers à fort pouvoir d’achat, mais ce n’est pas encore la règle. Mettre les petites unités à quai et laisser les grandes au large me semble donc être un choix raisonnable, qui permet de faire fonctionner une partie de nos commerces et de nos restaurants sans avoir trop d’inconvénients de fumées et de pollution.

« Il manque la possibilité pour ces unités de se brancher à Monaco sur le courant, afin d’éviter de faire fonctionner les moteurs. C’est ce que l’on peut le plus reprocher à la politique du gouvernement. Pourtant, le Conseil national le réclame depuis plus de 10 ans, en se faisant le relais des constats des résidents dénonçant les fumées polluantes »

Guillaume Rose. Élu Primo !

Que faire de plus ?

À ce sujet, il manque la possibilité pour ces unités de se brancher à Monaco sur le courant, afin d’éviter de faire fonctionner les moteurs. C’est ce que l’on peut le plus reprocher à la politique du gouvernement. Pourtant, le Conseil national le réclame depuis plus de 10 ans, en se faisant le relais des constats des résidents dénonçant les fumées polluantes. Il faut dire que Monaco est une escale qui fait rêver les croisiéristes, et dispose de nombreux atouts pratiques, comme la proximité du port avec la ville, la possibilité de faire les trajets à pied, et de nombreux restaurants. De mon côté, j’aimerais que le gouvernement capitalise plus sur ces atouts, en offrant un peu plus de possibilités de bus et de services aux touristes. Mais on peut quand même dire que pour cette partie du port, en chantier permanent depuis bientôt des décennies, l’accueil est correct.

Selon le chercheur au CNRS Grégory Salle, « l’impact écologique en termes d’empreinte carbone des 300 plus gros superyachts […], peut dégager plus de CO2 que des pays entiers, et que certains pays pauvres du continent africain, comme le Burundi » (1) : face à ce constat, faut-il limiter l’accès aux ports monégasques aux bateaux les moins polluants ?

Le tri entre bateaux plus ou moins polluants est une nouveauté qui n’était pas dans les mœurs il y a seulement cinq ou six ans. De grands ports voisins de Monaco le pratiquent, à présent. Il est évident que Monaco doit s’aligner sur leur politique, afin de ne pas recevoir des bateaux polluants refusés ailleurs en Méditerranée. Il faut cependant savoir que la tendance de construction depuis près d’une décennie est à la recherche de réduction de pollution. Les bateaux « parias » ont donc de moins en moins de chance de croiser en Méditerranée, et encore moins à Monaco.

L’accueil de bateaux de croisière rapporte environ 20 millions d’euros par an à l’État, soit à peu près 100 euros par croisiériste : faut-il renoncer à cette manne, afin d’atteindre les objectifs fixés par le prince Albert II, à savoir une réduction des émissions de gaz à effets de serre à 55 % d’ici 2030, et la neutralité carbone à l’horizon 2050 ?

Le montant que vous évoquez représente les sommes que perçoit directement l’État : c’est un chiffre très biaisé par rapport aux retombées réelles : taxis, bus, petit train, grand tour, restaurants, bars, boutiques, supermarchés, snacks, hôtels, casinos… Les retombées des croisières sont beaucoup plus fortes qu’on ne le croit. Le cliché du croisiériste touriste de bas de gamme suivant un guide avec un panneau, a la vie dure. Mais une bonne part des visiteurs de la principauté qui déjeunent dans nos restaurants haut de gamme sont venus par bateau de croisière, et ils ne voient pas l’intérêt de le signaler à la réservation. Il en est de même dans les casinos, notamment aux machines à sous.

« Avoir l’hypocrisie de refuser les bateaux de croisière à Monaco serait les envoyer ailleurs, près de nous. Ils pollueraient donc l’atmosphère un peu plus loin. À Villefranche-sur-Mer, par exemple, à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau : ce serait ça atteindre notre objectif de limitation des gaz à effet de serre ? »

Mais interdire les croisières pourrait faire de Monaco un symbole mondial de l’écoresponsabilité, et permettrait d’envoyer un signal fort à la communauté internationale, à l’approche de la COP 15 pour la biodiversité, qui se déroulera du 5 au 17 décembre 2022 à Montréal, au Canada ?

Arriver à la neutralité carbone peut et doit passer par une recherche constante de limiter la pollution, bien évidemment. Mais, dans un petit pays, on ne peut pas oublier qu’on fait partie d’un écosystème : avoir l’hypocrisie de refuser les bateaux de croisière à Monaco serait les envoyer ailleurs, près de nous. Ils pollueraient donc l’atmosphère un peu plus loin. À Villefranche-sur-Mer, par exemple, à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau : ce serait ça atteindre notre objectif de limitation des gaz à effet de serre ? Non, ce serait du « green washing » pur et simple, teinté d’égoïsme, et totalement nocif pour notre économie et nos emplois. Je ne pense pas que ce serait un bon signal à envoyer à la communauté internationale que de dire : « Chez nous on a reporté les problèmes quelques kilomètres un peu plus loin. »

Croisières port monaco
« Le cliché du croisiériste touriste de bas de gamme suivant un guide avec un panneau, a la vie dure. Mais une bonne part des visiteurs de la principauté qui déjeunent dans nos restaurants haut de gamme sont venus par bateau de croisière, et ils ne voient pas l’intérêt de le signaler à la réservation. Il en est de même dans les casinos, notamment aux machines à sous. » Guillaume Rose. Élu Primo !. © Photo Direction de la Communication

Que faire, alors ?

Il me semble définitivement plus efficace d’expérimenter des solutions plus écologiques, comme offrir aux bateaux de quoi se brancher en coupant leurs moteurs. Et en plus, cela rapporterait de l’argent. Il est vraiment temps que le gouvernement équipe notre infrastructure portuaire en conséquence. Avec la raréfaction de nos industries, les polluantes en premier, et le développement de la mobilité alternative avec la gratuité des bus demandée par le Conseil national, le système MonaBike, les incitations aux véhicules électriques, y compris et surtout pour les poids lourds et deux roues, les projets de métros, de téléphériques et de parkings de dissuasion pour les pendulaires, nous serons beaucoup plus efficaces qu’en reportant le problème des croisières à nos portes.

« Il me semble définitivement plus efficace d’expérimenter des solutions plus écologiques, comme offrir aux bateaux de quoi se brancher en coupant leurs moteurs. Et en plus, cela rapporterait de l’argent » 

Guillaume Rose. Élu Primo !

L’accueil à Monaco de croisières, de luxe ou non, mais aussi de mégayachts, peuvent-ils être réellement compatibles avec l’écologie et l’urgence climatique ?

Depuis la deuxième moitié du XIXème siècle, notre petit pays a basé avec succès son développement économique sur le luxe. Depuis, son succès ne s’est pratiquement pas démenti. Nous n’avons pas d’autre choix : notre avenir économique, c’est d’être assez attractif pour attirer à Monaco des gens susceptibles de financer notre système social avantageux, nos emplois, et notre mode de vie. Le problème de la pollution des mégayachts et des bateaux de croisière est un problème mondial. Mais c’est une industrie qui sait qu’elle sera obligée, à court terme, de se transformer pour arrêter de polluer.

Sinon ?

Sinon, cette industrie sait que les États réagiront, comme la Commission européenne s’apprête à le faire, à l’appel du Parlement européen pour interdire, à terme, la vente de véhicules thermiques neufs en Europe. Dans l’industrie automobile, je rappelle qu’il y a six ans seulement c’était encore le triomphe du diesel ! Aujourd’hui, dans l’industrie du yachting, tout le monde réfléchit aux énergies alternatives. Je suis un progressiste, dans tous les sens du terme : je crois au progrès. Beaucoup d’argent, de matière grise, et de talents sont aujourd’hui à l’œuvre autour de la recherche de solutions alternatives. Et cette situation devrait très rapidement déboucher sur des solutions concrètes pour la navigation. Je vous donne rendez-vous bientôt pour en parler.

1) Sollicités par Monaco Hebdo, les deux élus du groupe politique Horizon Monaco (HM), Béatrice Fresko-Rolfo et Jacques Rit, n’ont pas répondu à nos questions avant le bouclage de ce magazine, le 12 juillet 2022.

2) Superyachts, luxe, calme et écocide, de Grégory Salle (éditions Amsterdam), 161 pages, 13 euros.

Pour lire la suite de notre dossier « Croisières à Monaco : stop ou encore ? », cliquez ici.

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