Plus qu’un défi physique, cette traversée de la Méditerranée aura été l’occasion pour Rémi Camus de témoigner de la capacité du corps humain à s’adapter à des conditions extrêmes. Mais aussi et surtout, à rendre compte de l’état de santé des océans. Et le constat est plutôt inquiétant, selon lui. Interview.
Comment vous sentez-vous physiquement, après 13 jours de traversée ?
Physiquement, ça va plutôt bien après quelques jours de repos [cette interview a eu lieu vendredi 23 juin 2023 — NDLR]. En revanche, c’est le contrecoup qui est difficile, après être resté très actif pour pouvoir mettre en place le projet, le terminer, et restituer une partie à l’Institut océanographique de Monaco. Le relâchement est la partie la plus difficile après une exploration ou une expédition. Il faut être capable de rebondir rapidement, car il y a toujours un sas de décompression qui peut durer plus ou moins longtemps, en fonction de la difficulté de l’épreuve et de ce que l’on a vécu. Je pense en avoir pour quinze jours-trois semaines à m’en remettre.
Comment passe-t-on cette phase de décompression ?
En travaillant en amont la restitution. C’est-à-dire la suite de l’aventure : le livre, le film, les prestations, les conférences, les prises de parole… Ce travail permet de toujours rester actif dans le projet, tout en ayant un peu de recul, en prenant plus de temps et en étant moins stressé, parce que le projet est bouclé et terminé.
Le retour sur terre après treize jours en mer, c’est particulier comme sensation ?
Quand nous sommes arrivés à Monaco, le contraste a été assez violent, parce qu’on entendait du bruit : le train, les klaxons, des rires, de la musique… Chose qu’on n’a pas du tout en pleine mer, où c’est très calme. On entend le bruit de l’eau, un bruit sourd qui est d’ailleurs très dérangeant pour dormir la nuit. Mais il n’y a rien d’autre. Remettre les pieds sur terre quand on s’est habitué aux mouvements de l’eau, à la houle, au vent, c’est aussi très particulier.
« Partir de Corse, que l’on appelle l’île de Beauté, me permettait de faire ce contraste, en montrant les joyaux de la Méditerranée, mais aussi ses fragilités »
Comment est né ce projet de traversée entre Calvi et Monaco ?
C’est une continuité de mes aventures précédentes. En Australie, en 2011, j’ai souffert du manque d’eau [Rémi Camus a traversé l’Australie, du sud au nord, en courant – NDLR]. À tel point que j’ai dû boire mon urine pour survivre. J’ai ensuite décidé de faire le Mékong pour voir, au contraire, l’abondance de l’eau sur le fleuve [en 2014, Rémi Camus a descendu le Mékong à la nage, derrière un hydrospeed – NDLR], et je me suis rendu compte que les gens avaient un mode de vie très différent du nôtre, et surtout pas les mêmes priorités. En 2018, quand j’ai fait le tour de France à la nage, je voulais vraiment sensibiliser et faire un retour d’expérience sur toutes ces problématiques environnementales et ces déchets que l’on peut retrouver en mer. Et j’ai été très surpris, car le littoral français et la côte méditerranéenne sont une véritable poubelle. Il existe des zones très importantes de déchets. C’est comme ça qu’est né ce projet de traversée.

Pourquoi avoir choisi d’arriver en principauté ?
J’avais terminé mon tour de France à la nage à Monaco en 2018. J’avais été très bien accueilli, parce que la principauté essaie de faire des choses en lien avec les mers et les océans, donc ça me convenait plutôt bien. Quand j’ai vu tout ce qu’on pouvait retrouver en Méditerranée, dans les fonds et à proximité du littoral, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, en couplant le fait que ce soit un endroit magnifique, propice à la vie, mais qui est très fragile. Partir de Corse, que l’on appelle l’île de Beauté, me permettait de faire ce contraste, en montrant les joyaux de la Méditerranée, mais aussi ses fragilités.
C’est-à-dire ?
En nageant, j’ai vu des petits morceaux de plastique qui peuvent, pour certains, mesurer de quelques millimètres à un ou deux centimètres. Et il y en a partout. C’est une vraie problématique environnementale, car quand les déchets sont en gros morceaux, on peut les collecter, alors que là, il n’y a plus beaucoup de solutions. Il va falloir contrôler ce qui se passe en amont, c’est-à-dire dans les rivières et les fleuves, pour éviter que ça ne se déverse en Méditerranée.
« Soit on décide de modifier rapidement les choses de notre propre chef. Soit on laisse les choses se faire, mais, à un moment donné, la nature nous rappellera à l’ordre, et c’est elle qui nous obligera à modifier notre mode de vie. Car c’est toujours elle qui aura le dernier mot, à la fin »
À un moment donné, avez-vous eu envie d’abandonner cette traversée ?
Non pas du tout. Contrairement à ce que j’avais pu ressentir en Australie ou sur le Mékong, je n’ai jamais eu envie d’abandonner sur cette traversée, car je savais que j’étais bien accompagné. Ça a été une crainte au début de partir avec un équipage, parce que je ne savais pas si ça allait bien se passer entre eux. Mais quand j’ai vu que tout se passait bien, c’était très rassurant. Il n’y avait aucun risque, ils étaient là pour ma sécurité. Je savais que les conditions allaient être difficiles, mais ça n’allait pas durer pendant un ou deux ans. C’était quelque chose de relativement intense et court.
D’où vous vient ce goût pour les défis de l’extrême ?
J’ai grandi en pleine campagne dans un petit village. Et j’avais des parents, notamment un papa, qui avaient une façon un peu particulière de nous éduquer. C’est-à-dire qu’il fasse beau ou mauvais, nous devions être dehors. Forcément, vu qu’on habitait en pleine campagne et que mes voisins les plus proches étaient les lapins et les chevreuils, il était plus simple d’aller se cacher dans la forêt, quand il pleuvait. Donc, on construisait des cabanes, et on est resté une grosse partie de notre jeunesse dans la forêt. J’ai toujours aimé ce côté « nature ». Le déclic est venu en 2010. Lors d’une brocante, j’ai acheté un livre de Jamel Balhi, un Lyonnais qui avait traversé l’Amérique en courant. Je l’ai lu en une nuit, car j’ai trouvé l’histoire de cet homme extraordinaire, non pas pour le défi physique et sportif de courir 24 000 kilomètres, mais surtout pour le côté rencontres et partage qu’il pouvait y avoir tout au long de son aventure. C’est ce que j’ai toujours aimé à travers mes défis. Échanger et partager avec les autres, ce sont les plus belles leçons de vie, et c’est ce que j’ai voulu faire par la suite.
Aujourd’hui, de plus en plus de personnes se lancent dans des défis pour sensibiliser à certaines causes, notamment environnementales : qu’est-ce que cela vous inspire ?
Il y a un effet de mode. Le fait que de plus en plus de personnes se mettent à faire ça et le partagent sur les réseaux sociaux, ça donne envie aux autres d’essayer. C’est une satisfaction personnelle de se lancer un défi et de se dire « je vais réussir à faire quelque chose ». Ensuite, ça donne de l’espoir pour d’autres personnes parce qu’on commence à prendre conscience des problématiques environnementales. Maintenant, il faudrait juste que nos politiciens prennent conscience de tout ça et arrêtent de penser que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est juste un morceau de papier pondu après une beuverie, mais que c’est vraiment axé sur des éléments scientifiques et que le réchauffement climatique est bien présent.
Quel est votre message ?
Je ne dis pas qu’il faut arrêter notre mode de vie, mais il faudrait le modifier, revoir notre façon de penser les choses, revoir notre façon de consommer, sans forcément retourner à l’âge de pierre. Mais au moins repenser notre mode de vie, car ça va être invivable dans quelques années. On commence d’ailleurs à le voir, avec des températures de plus en plus extrêmes, des différences climatiques assez dingues entre l’hiver et l’été. Il va y avoir des mouvements de populations très importants. Deux solutions et deux fins sont possibles : soit on décide de modifier rapidement les choses de notre propre chef. Soit on laisse les choses se faire, mais, à un moment donné, la nature nous rappellera à l’ordre, et c’est elle qui nous obligera à modifier notre mode de vie. Car c’est toujours elle qui aura le dernier mot, à la fin.
Avez-vous été surpris par la pollution en Méditerranée ?
Je le savais parce quand on avait fait le tour de France à la nage, de Dunkerque à Hendaye, près de la frontière basque, on avait retrouvé pas mal de zones de déchets très importantes. Mais quand on arrive en Méditerranée, proche du littoral, on trouve des micro-ondes, des machines à laver, des carcasses de voitures, des motos, des trottinettes, des bouteilles, du plastique, des filets, des pneus… On a vraiment une concentration très importante de déchets en Méditerranée. Le Rhône, qui se jette en Méditerranée, apporte également sa petite contribution. Et il ne faut pas oublier que le bassin méditerranéen rassemble plein de pays, et tous n’ont pas forcément les mêmes normes environnementales que nous. Ils ont pour certains d’autres priorités, et cela pose problème sur la qualité et le contrôle de la Méditerranée.
La pollution plastique est un vrai fléau ?
Quand on est au large, dans le sanctuaire Pelagos, on n’a pas autant de plastique. Il y en a un peu, mais parfois, il est tellement petit qu’on ne le voit pas à l’œil nu. En revanche, plus on se rapproche des côtes, plus la concentration de petits morceaux de plastique devient importante. Il y en a partout. Ça fait d’ailleurs un peu « guerre des étoiles », avec des petites météorites de plastique qui passent sous nos yeux.
Quels sont vos futurs projets ?
Il y a forcément plein de choses qui émergent et des envies de. Nous allons déjà nous consacrer sur la partie restitution pour finir correctement cette aventure. Après, j’ai d’autres idées en tête, non pas sur du défi sportif comme celui-ci, mais sur du partage et de l’entraide. L’idée est de faire un défi à plusieurs, avec des dizaines de personnes, pour encore une fois montrer que le collectif fait la différence, qu’on est plus fort à plusieurs et qu’on peut vivre des choses intenses, sans forcément partir à l’autre bout du monde. C’est ce que nous allons mettre en place. Nous referons en juin 2024 la descente de la Loire en radeau qu’on avait déjà faite il y a deux ans, juste après le Covid, mais sur un format encore plus écoresponsable. Le but serait de pouvoir embarquer un maximum de personnes, enfants et parents, et de collecter un maximum de déchets sur la Loire.
Avez-vous déjà des idées pour un prochain défi sportif ?
En termes de défi sportif, je n’ai pas encore en tête ce que je veux mettre en place. J’ai besoin d’abord d’extrapoler ce que nous avons fait, de peser le pour et le contre pour pouvoir rebondir sur quelque chose d’intéressant, que ce soit logique, et que le message soit toujours aussi important et fort.



