Plusieurs espèces de baleines sont victimes de nombreuses collisions en Méditerranée, et une coalition d’États européens, dont Monaco, plaide pour la création d’une zone maritime particulièrement vulnérable (PSSA), où la vitesse des navires serait limitée, afin de préserver les cétacés.
En mer aussi, la vitesse tue. Le bassin méditerranéen est un habitat important pour de nombreuses espèces marines, en particulier les cétacés, dont huit espèces fréquentent régulièrement la zone. Parmi eux, deux espèces apparaissent particulièrement vulnérables aux risques de collision avec des navires, en raison de leur gabarit imposant : les rorquals communs méditerranéens (Balaenoptera physalus) et les grands cachalots (Physeter macrocephalus). Les dernières campagnes d’observation des cétacés en Méditerranée menées dans le cadre de l’Accobams survey initiative (ASI) ont permis de cartographier, à partir de campagnes d’observation, la présence de rorquals communs dans le bassin nord-ouest méditerranéen, et une forte prévalence de cachalots dans le bassin occidental. D’après les observations faites par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), le rorqual passe en effet de longues périodes de repos flottant à la surface, une dizaine de minutes en moyenne entre les plongées profondes, et ce comportement le rend très vulnérable aux collisions, à l’issue bien souvent dramatique.
D’après les calculs de l’IFAW, une réduction générale de 10 % de la vitesse des navires au niveau mondial réduirait de 50 % le risque de collisions. Ces études montrent aussi que limiter la vitesse des navires à environ 10 nœuds peut réduire considérablement le risque de collision mortelle avec un cétacé
Près de 2 000 collisions l’été
Ces animaux se heurtent à l’activité humaine : la mer Méditerranée, en tant que point de passage entre le continent européen et l’Asie, via le canal de Suez, est l’une des voies maritimes les plus fréquentées du monde. Si elle ne représente que moins de 1 % de la surface totale des océans, elle reste néanmoins l’une des mers les plus actives au monde. La navigation commerciale y est particulièrement intense, notamment pour les activités de transport de passagers ou de marchandises. La taille des navires qui la traversent, notamment des ferries, des cargos, des tankers et des porte-conteneurs, dépasse souvent les 100 mètres. Et ils naviguent vite : entre 14 et plus de 40 nœuds, généralement. Et ce n’est pas près de ralentir, puisqu’il est attendu que le transport maritime dans le bassin méditerranéen augmente dans les années à venir, à la fois en nombre de routes et en intensité, notamment en lien avec le doublement du canal de Suez. En 2023, près de 20 % du commerce maritime mondial transite déjà en Méditerranée, ainsi que 10 % du transit de containers, sans oublier plus de 200 millions de passagers chaque année, principalement autour des ports de Valence, Barcelone, Marseille, Gênes, et La Spezia pour le trafic maritime de marchandises, et les ports de Toulon, Sète, Nice, Savone et tous les ports insulaires de la Corse, la Sardaigne, la Sicile ainsi que les Baléares pour le transport de passagers. Or, ce trafic représente une menace importante pour les cétacés, alors que le trafic maritime, la taille et la vitesse des navires continuent de progresser. Et si une grande variété de navires est concernée, le risque de collision avec les cétacés, tout comme la gravité des blessures occasionnées, augmentent à chaque fois avec leur vitesse. Le Cerema estime ainsi que 700 collisions ont lieu en hiver, et près de 2 000 en été en mer Méditerranée. Les navires à passagers et les cargos étant les plus concernés, avec 84 % des cas en hiver et 72 % en été sur les rorquals communs. Il faut aussi noter que près d’un rorqual sur quatre, dont le corps est retrouvé sur les côtes méditerranéennes, a été victime d’une collision, selon le Cerema. Ce travail n’a pas pu être effectué pour le cachalot, en raison de données biologiques trop faibles, mais on imagine bien la tendance.
Réduire la vitesse de 10 nœuds
Pour l’organisation internationale de protection de l’océan OceanCare et le fonds international pour la protection des animaux (IFAW), le seul moyen efficace de limiter les collisions serait de ralentir la vitesse des navires en mer Méditerranée. D’après leurs calculs, une réduction générale de 10 % de la vitesse des navires au niveau mondial réduirait de 50 % le risque de collisions. Ces études montrent également que limiter la vitesse des navires à environ 10 nœuds peut considérablement réduire le risque de collision mortelle avec un cétacé. Pour y parvenir, Monaco propose avec la France, l’Italie et l’Espagne, membres tous les quatre de l’Accord sur la conservation des cétacés de la mer Noire, de la Méditerranée et de la zone Atlantique adjacente (Accobams), de faire reconnaître la zone nord-ouest de la Méditerranée comme une « zone maritime particulièrement vulnérable » par l’Organisation maritime internationale (OMI), qui est une institution de l’ONU. Cette zone s’étendrait entre les quatre pays, et contiendrait également le sanctuaire Pélagos, un espace maritime protégé de 87 500 km2, lancé par le prince Rainier III grâce au traité de protection de l’environnement Ramoge, signé en 1976 [à ce sujet, lire notre article Les combats politiques de Rainier III]. Cette appellation permettrait d’imposer une réduction de vitesse des navires sur cet espace à l’aide d’un système de signalement, ainsi que d’un dispositif de détection des cétacés pour prévenir les équipages en mer de leur présence. D’un point de vue technique, cette zone PSSA pourrait se reposer sur la plateforme Netccobams, qui a été présentée en principauté lors de la dernière édition de l’Ocean Week en avril 2023. Cette technologie permet de connaître en temps réel quel navire, appartenant à tel État, dépasserait la nouvelle limitation de vitesse imposée. Il s’agit, à proprement parler, d’une plateforme d’informations qui centralise toutes les données sur les cétacés et leurs habitats, et qui permet de surveiller la zone en question, pour savoir notamment à quelle vitesse passent les navires. Elle permet aussi de délimiter les “hot spots” des cétacés, c’est-à-dire les routes qu’ils empruntent, les zones les plus bruyantes, et les routes maritimes les plus intenses, afin de déterminer les points de tension pour ensuite mieux éviter les collisions. Mais la technologie ne suffit pas. Il faut aussi mener des actions de sensibilisation, comme a pu le faire la fondation prince Albert II de Monaco à l’occasion de l’Ocean Week. Car, en raison des enjeux économiques, toutes les compagnies ne seront pas d’accord pour réduire la vitesse de leur flotte, tant les pertes financières sont perceptibles face à la concurrence. Et cela, malgré un risque d’amendes. Pourtant, comme l’a encore rappelé la commission baleinière internationale (CBI) cette année, le seul moyen d’atténuer le risque de collision avec les cétacés consiste à réduire la vitesse des véhicules à moteur lors de la traversée des zones dans lesquelles se trouvent les principales concentrations connues de baleines.



