À l’occasion d’un point presse organisé par la banque monégasque CFM Indosuez pour mettre en avant sa nouvelle campagne de communication anglophone, son directeur général Mathieu Ferragut s’est également livré sur les points chauds de l’actualité économique, entre Moneyval, la lutte contre l’inflation, et le financement de la transition énergétique.
En plein contexte d’inflation, de taux élevés et de politiques de resserrement monétaire, pour communiquer avec ses clients, l’industrie bancaire en revient de plus en plus à des valeurs traditionnelles, à l’imaginaire rassurant. C’est ce qu’a fait l’institution monégasque CFM Indosuez, avec sa nouvelle campagne anglophone « Work creates wealth » [le travail génère la prospérité, en français — NDLR], présentée à la presse monégasque le 28 août 2023 [à ce sujet, lire notre encadré ci-contre]. À cette occasion, le directeur général à la tête de cet établissement depuis le 3 décembre 2018, également vice-président de l’association monégasque des activités financières (AMAF), a répondu aux questions de Monaco Hebdo concernant les points chauds de l’actualité économique et financière. La première, qui est encore sur toutes les langues aujourd’hui, concerne le rapport Moneyval et le risque pour la principauté de se retrouver à nouveau sur liste grise si un certain nombre de points ne sont pas affinés par les institutions monégasques en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux [à ce sujet, lire notre article Conseil national : encore une séance agitée autour de Moneyval].
« Moneyval montre qu’il reste encore des efforts à fournir, mais les banques sont en capacité de fournir ces efforts. Si l’on partait d’une industrie bancaire très en retard, ou peu habituée à ces thématiques réglementaires, il en serait autrement. Mais nous sommes habitués, et des efforts ont déjà été faits pour régler certains sujets »
Mathieu Ferragut. Directeur général du CFM Indosuez
Moneyval et la liste grise
« Je n’ai pas grand-chose à dire sur ce rapport Moneyval et la façon dont il a été construit, puisqu’il a été réalisé par des experts, mais il nous rappelle que nous sommes dans une industrie toujours en évolution. Le cadre réglementaire est toujours plus contraignant, mais c’est la suite logique du monde de la finance, et d’énormes travaux ont été faits ces deux dernières décennies par les banques pour être conformes à des standards internationaux élevés. Moneyval montre qu’il reste encore des efforts à fournir, mais les banques sont en capacité de fournir ces efforts. Si l’on partait d’une industrie bancaire très en retard, ou peu habituée à ces thématiques réglementaires, il en serait autrement. Mais nous sommes habitués, et des efforts ont déjà été faits pour régler certains sujets. » Les banques monégasques, que l’on retrouve nécessairement en bout de chaîne des flux financiers qui transitent en principauté, sont en effet un point de relais pour coordonner et donner de la cohérence au travail de remise à niveau vis-à-vis des standards réglementaires internationaux. Mais cette mise en conformité n’est pas si aisée, comme le souligne Mathieu Ferragut : « L’une des problématiques, c’est qu’une réglementation bancaire qui serait extrêmement contraignante pourrait ralentir le business et compliquer la vie des entrepreneurs. Il faut donc trouver un juste milieu, où on ne pénalisera pas l’économie elle-même, qui doit aussi vivre et se développer. » Mais le scénario noir d’un retour en liste grise ne faciliterait pas, non plus, la vie des institutions bancaires, même si elle ne mettrait pas l’activité à l’arrêt : « Être une institution financière opérée dans un pays placé sur liste grise imposerait un certain nombre de contraintes qui rendraient l’exercice de la fonction bancaire plus difficile, mais pas infaisable. La principale difficulté serait vis-à-vis des autres institutions avec lesquelles nous travaillons, en dehors de la principauté. » Toujours sur le plan européen, les actuelles négociations autour d’un possible accord d’association entre Monaco et l’Union européenne (UE), pour ouvrir davantage la principauté au marché européen, n’auraient, quant à elles, pas d’incidence sur la place bancaire monégasque, peu importe le scénario envisagé : « Qu’il y ait, ou non, accord d’association, il y a peu d’impact, car notre marché reste ouvert. Nous ne figurons pas parmi les professions réglementées ». Ces dernières sont en effet davantage concernées par l’issue de ces négociations [à ce sujet, lire notre article Accord d’association Monaco – Union européenne : deux camps s’affrontent]. Ce qui a un impact, en revanche, c’est l’inflation, et la manière de la combattre.
« À Monaco, notre chance, c’est qu’il y a de grosses liquidités au sein des institutions, car il y a beaucoup de grands déposants. Notre mission est donc de les mettre à disposition sur des projets transformants, et spécifiques »
Mathieu Ferragut. Directeur général du CFM Indosuez
Lutte contre l’inflation et poursuite des taux élevés
Depuis que l’inflation s’est installée, accompagnée par des hausses durables de prix dans à peu près tous les secteurs de l’économie, deux camps s’affrontent pour en venir à bout. D’un côté les banques centrales, dont la Banque centrale européenne (BCE), qui veulent absolument stabiliser les prix en réduisant au maximum l’inflation au seuil des 2 %. De l’autre, une partie des économistes et des entrepreneurs recommandent de limiter le resserrement monétaire, pour ne pas trop pénaliser le marché de l’emploi qui pâtirait de cette politique restrictive, en laissant ainsi l’inflation se résorber d’elle-même aux alentours des 4 %. Sur ce point, Mathieu Ferragut penche plutôt du côté des banques centrales : « Il y a pas mal de discussions des banquiers centraux en ce moment sur la pertinence du chiffre des 2 %. Je pense que la lutte contre l’inflation est fondamentale, et les banques centrales prennent cette posture de resserrer leur politique monétaire aujourd’hui pour en venir à bout, tout en respectant les contraintes de chômage. Celles-ci sont bien gérées, puisque nous sommes sur des niveaux de croissance et de chômage qui sont acceptables, aujourd’hui. » L’objectif consiste également, en période d’inflation, d’empêcher certaines bulles financières de grossir : « Les banques centrales ont aussi la volonté de faire ralentir la croissance de la valorisation de certains actifs, car nous voyons des bulles potentielles se former dans divers domaines comme l’immobilier ou le secteur financier. Je suis donc du parti que la lutte contre l’inflation est nécessaire, et que la cible pourra être révisée dans le temps, même si elle reste à 2 % aujourd’hui. » Dans ce contexte, difficile selon Mathieu Ferragut d’imaginer une baisse des taux prochaine : « Le reflux des taux d’intérêt dans un horizon à court ou moyen terme me semble difficile, car on observe une réaction systématique des marchés dès qu’on s’approche d’une fin de cycle de hausse des taux : tous les opérateurs reviennent et les actifs reprennent beaucoup de valeur en peu de temps. Il vaut mieux ne pas parler de fin de cycle, sinon les opérateurs nous demanderons quand démarrera le cycle de baisse des taux. » Les taux d’intérêt promettent donc de rester encore élevés, pendant un moment encore : « Je pense que nous partons sur une période assez longue de taux élevés, et je ne suis pas sûr qu’on observera des signaux de baisse des taux, probablement pas en 2024 du moins, car la croissance reste satisfaisante. Nous ne sommes pas entrés en récession, on le voit avec les résultats des entreprises qui restent au-delà des attentes des opérateurs. Nous restons donc dans un mouvement de croissance que les hausses de taux ne semblent pas avoir affecté. » Mais s’ils n’affectent peut-être pas la croissance en elle-même, ces taux élevés ont toutefois une incidence sur le ralentissement de l’activité des crédits, et cela se voit aussi à Monaco : « La valeur absolue du coût du crédit est élevée, et elle s’accompagne d’un effet psychologique. On revient en effet de si bas que ces taux semblent trois fois plus élevés que ceux de l’an dernier. Pourtant, ils sont de l’ordre des 3, 4, ou 5 %, quand nous avions connu des taux à 8 % par le passé. » Pas de quoi inquiéter le marché immobilier cependant qui, contrairement au marché français, reste résilient à Monaco, puisque les biens, tout comme les acquéreurs, ne sont pas du même acabit : « La question des clients se porte plutôt sur la pertinence d’avoir recours à un crédit, quand ils ont les moyens de ne pas en avoir. Les investisseurs monégasques ont conservé une forte capacité d’achat, donc le marché immobilier reste assez résilient. » Cependant, d’autres défis attendent Monaco en cette période, notamment en matière de financement des projets durables.
« Je pense que nous partons sur une période assez longue de taux élevés, et je ne suis pas sûr qu’on observera des signaux de baisse des taux, probablement pas en 2024 du moins, car la croissance reste satisfaisante. Nous ne sommes pas entrés en récession, on le voit avec les résultats des entreprises qui restent au-delà des attentes des opérateurs. Nous restons donc dans un mouvement de croissance que les hausses de taux ne semblent pas avoir affecté »
Mathieu Ferragut. Directeur général du CFM Indosuez
Financer la transition énergétique
Monaco mise particulièrement sur la finance durable et sur le soutien de projets de transition énergétique. Or, comment poursuivre les investissements sur de tels projets, pas toujours à haut rendement, quand les liquidités sont de moins en moins faciles à obtenir auprès des institutions bancaires ? « Les investisseurs individuels et institutionnels s’orientent vers des projets à forte capacité de rendement. Il y a donc une plus forte sélectivité qu’auparavant. L’environnement des taux complique certes les choses, mais sur des objectifs à long terme, à rendement intéressant, on reste tout de même sur des taux supportables. Les banques ont le devoir de faire des efforts pour mettre à disposition des liquidités pour que ces engagements de transition énergétique puissent se réaliser dans le temps. » D’autant que l’appétence des clients pour les projets durables est réelle, selon le directeur général du CFM Indosuez : « En ce moment, nous travaillons sur des financements de projets. Et même s’il y a plus de sélectivité sur les projets et leur financement, les institutions bancaires doivent faire un pas en avant pour trouver les moyens de financer ces projets de façon créative, sans prendre, non plus, des dangers considérables. À Monaco, notre chance, c’est qu’il y a de grosses liquidités au sein des institutions, car il y a beaucoup de grands déposants. Notre mission est donc de les mettre à disposition sur des projets transformants, et spécifiques. » En plus de financements « verts », portés sur le secteur immobilier essentiellement, la CFM Indosuez s’est également positionnée sur l’économie « bleue », en nouant notamment un partenariat avec l’institut océanographique de Monaco en 2020. Ce partenariat a été renouvelé pour trois ans en 2022. Une partie des rendements des produits d’investissements proposés aux clients a été reversée à l’institut océanographique pour financer son exposition polaire. Une autre action a aussi été menée au profit du conservatoire mondial du corail, pour lequel une partie des frais de prélèvement des fonds d’investissement de cette banque a permis de financer des actions océaniques. Comme quoi, c’est possible.
Pourquoi le CFM Indosuez mise sur la « valeur travail »
Le CFM Indosuez a beau être présent à Monaco depuis 1922, cette institution souhaite affirmer à nouveau son positionnement stratégique en principauté, notamment auprès de la nouvelle clientèle anglophone, plus récemment installée à Monaco. Banque d’investissement, de gestion de fortune et de financement, cette maison de 400 collaborateurs, détenue à 70 % par le groupe Crédit Agricole par l’intermédiaire d’Indosuez Wealth Management, a fait le choix pour cette rentrée 2023 de mener une nouvelle campagne de communication locale, et 100 % anglophone, sous le slogan « Work creates wealth », soit « le travail génère la prospérité », en français. Un choix porté vers des valeurs traditionnelles pour cette banque, qui a permis notamment d’illustrer une sur-couverture de quatre pages dans le Financial Times : « En période post-Covid et après avoir traversé des épisodes de taux négatifs ou nuls, la valeur travail semblait disparaître du discours dominant. Désormais avec la hausse des taux d’intérêts, acquérir des biens devient coûteux, et travailler est nécessaire. Il n’y a pas que les influenceurs qui arrivent à se faire rémunérer », raconte son directeur général, Mathieu Ferragut. « Nos clients, qui sont pour deux tiers des entrepreneurs, ont généralement bâti leur fortune en travaillant durement, que ce soit à travers le sport, la tech, ou l’industrie. Le travail est générateur de richesse, et cette richesse n’est d’ailleurs pas que financière. C’est donc notre travail que de développer ces fortunes. Et c’est cette valeur traditionnelle qui nous caractérise. »



