Situé dans l’océan Indien, le banc de Saya de Malha illustre parfaitement les enjeux qui se concentrent en haute mer. En 2022, les Explorations de Monaco s’étaient rendues sur place, afin d’y mener des recherches scientifiques.
C’est une « île invisible », nichée en plein cœur de l’océan Indien sur le plateau des Mascareignes, entre les Seychelles et l’île Maurice. Le banc de Saya de Malha est un lieu unique au monde, réputé pour abriter l’un des plus grands herbiers sous-marins. Pour en savoir plus sur cette richesse enfouie, encore peu étudiée à ce jour, les Explorations de Monaco se sont rendues sur place pendant deux mois, en octobre et novembre 2022, afin d’y mener différentes études scientifiques. L’objectif étant de percer les mystères de ce territoire, grand comme la Suisse (42 000 km2), en dressant un panorama de sa biodiversité pour ensuite convaincre les décideurs d’y instaurer un système de protection. Car aujourd’hui, Saya de Malha attise de nombreuses convoitises.
Trois espèces nouvelles, inconnues et encore non décrites, ont déjà été observées : un gastéropode, une crevette et un crabe. Compte tenu de la taille de la collection, il n’est pas impossible que d’autres belles découvertes suivent

Double gouvernance
Bien que situé en haute mer, hors des zones économiques exclusives (ZEE), cet immense banc de sable immergé présente la particularité d’être placé sous un statut de gouvernance double. En effet, depuis 2011, l’île Maurice et les Seychelles jouissent d’une extension de leur plateau continental juridique incluant Saya de Malha. Concrètement, cela signifie que le fond et ses ressources se retrouvent sous la gouvernance conjointe des deux pays. En revanche, la colonne d’eau et ses ressources restent, elles, sous le régime de la haute mer. L’un des volets de la mission « Océan Indien » des Explorations de Monaco a donc consisté à partager le fruit des recherches scientifiques, aussi bien sur le fond que la colonne d’eau, avec les Seychelles et Maurice pour les aider dans leur prise de décisions et l’exercice de leurs droits. « Certes, l’exploration de Monaco n’est pas la première à s’intéresser à Saya de Malha, mais il y avait un intérêt à produire de la science qui puisse être utile à la gouvernance. La science pour le soutien à la gouvernance, et à la planification spatiale marine, c’est le cœur de cette expédition, explique Francis Marsac, directeur scientifique du projet et représentant de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) aux Seychelles. La gouvernance commence par un zonage. Et à partir de ce zonage, on va s’interdire toute exploitation, ou au contraire autoriser telle ou telle activité. Ce travail doit être fait de manière consensuelle entre les deux États. Or, deux pays insulaires avec des populations en taille complètement différentes [100 000 pour les Seychelles, 1,2 million pour Maurice — NDLR] n’ont pas les mêmes infrastructures. Nous avons donc fait le choix de fournir des indicateurs scientifiques pour les aider dans ce sens ».

À Maurice, une loi en faveur des activités pétrolières a enflammé les débats à l’Assemblée nationale en fin d’année dernière. Votée en décembre 2021, elle attend toujours d’être promulguée

« Or vert »
Un autre pan de la mission concernait également la conservation. Car Saya de Malha offre une biodiversité exceptionnelle, riche en petits organismes. Un véritable « or vert » que les chercheurs ont voulu étudier de plus près. Pour cela, ils ont récolté quelque 900 espèces (crustacés, mollusques, plantes) qu’ils ont ensuite passées au microscope. Et les premiers résultats sont prometteurs, puisque trois espèces nouvelles, inconnues et encore non décrites, ont déjà été observées : un gastéropode, une crevette et un crabe. Compte tenu de la taille de la collection, il n’est pas impossible que d’autres belles découvertes suivent, estime Francis Marsac. « Nous allons peut-être avoir une centaine d’espèces nouvelles, qui vont enrichir le capital de biodiversité. Cet enjeu de conservation est donc important. C’est notre travail de scientifique, mais après, il faut que nous puissions le resituer spatialement sur ce banc pour dire « attention sur cette zone, ne faites rien, car on a un capital d’espèces extrêmement fragiles, nouvelles… ». » Une tâche loin d’être évidente, quand on sait que ces aspects écologiques doivent se conjuguer avec des intérêts purement économiques. « Quand ces pays acquièrent une extension continentale, c’est pour en faire quelque chose. Ils veulent les « monétariser ». Et pour cela, il existe plusieurs options », avance le directeur de recherche. L’une d’elles mène à l’évaluation du carbone bleu. Avec ses 9 000 km2 d’herbiers marins, en parfaite santé d’après les constatations, Saya de Malha est en effet considéré comme l’un des plus grands puits de carbone situé en haute mer. « Si cet herbier fonctionne bien, il absorbe le gaz carbonique de l’atmosphère et il le stocke dans le sédiment. Sur une telle superficie, on peut donc avoir des quantités gigantesques de carbone stockées dans le sédiment ». À l’heure où le marché du carbone bat son plein, les Seychelles et Maurice pourraient donc tirer profit de ce potentiel en vendant des crédits carbone aux compagnies les plus polluantes sur leur territoire national, ainsi qu’à l’international. Reste toutefois à le quantifier précisément « en menant des opérations scientifiques », et surtout à « préserver les herbiers en interdisant le chalutage », précise Francis Marsac, dont la prochaine expédition consistera à étudier spécifiquement ces grandes prairies d’herbiers.

L’exploitation des fonds au cœur des débats
En attendant, les Seychelles et Maurice vont aussi devoir gérer la délicate question des exploitations minières. Car Saya de Malha attire la convoitise des géants du secteur pétrolier, gazier et des métaux rares. Des explorations ont d’ailleurs déjà commencé dans la région, à en croire Francis Marsac : « En 2019, un bateau allemand a fait de la sismique réflexion. C’est un premier indicateur qui peut servir à savoir s’il y a des ressources potentielles en gaz et en pétrole. Nous scientifiques, biologistes, amoureux de la nature, nous espérons que ça n’arrivera pas, mais, en même temps, ces États sont libres de faire ce qu’ils veulent. Ce sont eux qui prendront leurs responsabilités. Ils ne peuvent pas s’interdire de prospecter, car ils ont sur leur territoire des industriels et du business. Et ils se disent : « Pourquoi pas exploiter ce potentiel de ressources ? » ». Ces prospections sont cependant loin d’emporter l’adhésion des populations locales, les associations écologiques en tête, qui ne voient pas d’un très bon œil ce rêve d’hydrocarbures, ne le jugeant pas vraiment en phase avec les engagements climatiques. À Maurice, une loi en faveur des activités pétrolières a ainsi enflammé les débats à l’Assemblée nationale en fin d’année dernière. Votée en décembre 2021, elle attend toujours d’être promulguée [Monaco Hebdo bouclait ce numéro mardi 1er août 2023 — NDLR]. Pour ce qui est de la pêche, la situation est, en revanche, plus limpide. Comme Saya de Malha tombe dorénavant sous le traité de la haute mer, la colonne d’eau relève du domaine public alors que le fond et ses ressources dépendent, eux, des Seychelles et de Maurice.
Les Seychelles et Maurice vont aussi devoir gérer la délicate question des exploitations minières. Car Saya de Malha attire la convoitise des géants du secteur pétrolier, gazier et des métaux rares. Des explorations ont d’ailleurs déjà commencé dans la région, à en croire Francis Marsac
« Ce traité va changer le spectre des possibilités »
« La zone de Saya de Malha est en rapport avec cette affaire du traité, parce que tout ce qui est la partie liquide au-dessus du banc est une zone internationale. Elle l’était avant le traité et elle va l’être après. Elle n’a pas changé de statut. Le sol reste, lui, un territoire de souveraineté doublement seychelloise et mauricienne. Saya de Malha est donc particulièrement concerné par l’avènement de ce traité », souligne Florence Galletti, qui espère que « ce traité va changer le spectre des possibilités ». Cette experte en droit public songe notamment à la création d’une aire protégée nouveau format. « Les deux pays vont progressivement se saisir des résultats [de l’exploration — NDLR] et l’idée, c’est d’utiliser cet accord [sur la haute mer — NDLR] dès qu’il sera applicable, vraisemblablement d’ici deux ans, pour faire une demande de mise en place de systèmes de gestion localisés sur Saya de Malha », complète le directeur général de l’Institut océanographique de Monaco et administrateur délégué des Explorations de Monaco, Robert Calcagno. Dans cette démarche, les deux États de l’océan Indien pourront évidemment compter sur le soutien indéfectible de la société des Explorations de Monaco, prête à assumer jusqu’au bout son rôle de médiateur et de diplomate. « Le ministre en charge de l’économie bleue des Seychelles, Jean-François Ferrari, était présent à la dernière Monaco Blue Initiative. Nous avons travaillé avec lui, mais aussi avec l’ambassadeur et le directeur général de la mer de Maurice pour continuer à les accompagner et à les conseiller dans ce processus. Ce sont des procédures complexes. Il y a aussi le fait que Saya de Malha se trouve en haute mer, donc très loin de toute terre. Or, ces deux pays ne sont pas très riches. Si on déclare un système de gestion à Saya de Malha, les Seychelles et Maurice auront donc besoin de l’aide de la communauté internationale pour pouvoir le mettre en œuvre, et mettre en place des contrôles ». À travers cet accompagnement, et d’autres à venir [à ce sujet, lire l’interview de Robert Calcagno dans ce dossier spécial — NDLR], la principauté entend bien poursuivre son investissement en faveur de la haute mer.
Pour lire la suite de notre dossier « Traité sur la haute mer : et maintenant ? », cliquez ici.



