dimanche 29 janvier 2023
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Rentrée 2022 – Éric Alary : « L’école change au rythme des évolutions de la société »

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Au fil du temps, comment les évolutions enregistrées par la société française ont contribué à dessiner la figure de l’enfant ? Comment a évolué le rôle de l’école ? Pour répondre à ces questions, en cette rentrée 2022, Monaco Hebdo donne la parole à l’historien, Éric Alary (1).

Quelle est l’origine de votre livre, Histoire des enfants, des années 1890 à nos jours ?

J’enseigne depuis une trentaine d’années. Je suis un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. J’ai surtout fait de l’histoire sociale. Je me suis notamment intéressé aux Français pendant la Seconde Guerre mondiale. J’ai publié plusieurs livres sur l’Histoire des Français au XXème siècle. En écrivant ces livres et en donnant mes cours aux étudiants de l’université française, je me suis rendu compte que l’on parlait un peu partout des enfants. Et aussi que l’on décidait un peu pour eux. À la fin du XIXème siècle, un enfant est une bouche à nourrir et un futur soldat citoyen qui doit se battre pour la patrie. Et puis, au fil des années, l’enfant va devenir un être plus considéré, que l’on va regarder d’un peu plus près. Mais la progression se fait toujours par à-coups.

Pour quelles raisons ?

Alors que l’enfant est souvent la première victime des guerres, on a l’impression que le législateur traite l’enfant en dernier. On le voit aujourd’hui avec l’Ukraine. L’exode est une affaire d’enfants, de femmes, et de vieillards, c’est-à-dire de tous ceux qui ne sont pas mobilisés au front. Il faut donc attendre une catastrophe, un fait divers, un enfant martyrisé pour que, d’un seul coup, le législateur se saisisse de ces problèmes pour légiférer.

« À la fin du XIXème siècle, un enfant est une bouche à nourrir et un futur soldat citoyen qui doit se battre pour la patrie. Et puis, au fil des années, l’enfant va devenir un être plus considéré, que l’on va regarder d’un peu plus près »

Votre objectif avec ce livre ?

Je me suis questionné : les enfants sont-ils un groupe social ? Comment est-ce qu’il évolue ? Est-ce que ces enfants ont quelque chose à dire ? Et est-ce que ces mots permettent de faire avancer les adultes et les hommes politiques ? Face à ces questions, je me suis aperçu que je n’avais pas de livre comme point de départ, pour tenter d’y répondre. Et qu’il n’y avait pas de livre de synthèse pour commencer à travailler sur l’Histoire des enfants, en France, au XXème siècle. J’ai donc commencé à travailler sur ce sujet.

« Dans les années 1960, le général de Gaulle (1890-1970) avait évoqué la question des futurs grands champions olympiques, avec l’idée de créer les conditions de la grandeur nationale. Les futurs champions olympiques devaient être formés à l’école. Du coup, certains ont de mauvais souvenirs de l’école des années 1960, une école où seuls ceux qui étaient performants étaient considérés par le maître. » Éric Alary. Historien. © Photo DR

En France, comment a évolué le rôle de l’école ?

Dans tous les pays occidentaux, l’école a connu beaucoup de réformes. Il y a des problèmes spécifiquement français, qui sont liés à l’Histoire de l’école en France. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’école était le monopole de l’Église. Puis, un débat a été mené pour laïciser l’école en France. Tout au long du XXème siècle, sous la IIIème République, on a d’abord formé, pendant très longtemps, un écolier patriote soldat. Après la Seconde Guerre mondiale, vu les traumatismes, avec notamment les déportations, l’État français a été plus précautionneux avec les enfants. À travers l’école, l’État a essayé de donner un savoir gratuitement à l’enfant. Un savoir pour le savoir. Un savoir pour devenir un homme ou une femme de savoir, et en même temps de devoirs et de droits, alors que le droit de vote a été donné aux femmes en 1944. On a donc formé de futurs citoyens électeurs. L’idée qui était de former des garçons pour la guerre et des filles pour le foyer, s’est estompée. Au début des années 1960, davantage de citadines vont travailler. Même si, en France, les femmes ont toujours travaillé, notamment dans les campagnes, et même en ville, avec les ouvrières.

« Dans le domaine de l’éducation physique, l’esprit de compétition a pris moins de place. Il s’est agi de privilégier le bien-être des enfants dans leur corps, luttant corrélativement contre l’obésité galopante des jeunes dans les années 2000-2010 »

Des années 1970 à aujourd’hui, que s’est-il passé dans les écoles françaises ?

Dans les écoles, la mixité a permis aux garçons et aux filles de se rencontrer, comme ils le feront plus tard dans la société. De nombreuses polémiques ont réveillé de vieux débats pédagogiques sur la meilleure façon d’enseigner et de permettre au plus grand nombre d’élèves d’accéder au meilleur savoir et d’acquérir un bon sens critique. Ce sont de futurs citoyens-électeurs qu’il faut former. Mai 68 a obligé les hommes politiques à repenser le contenu des programmes et l’organisation des lycées et l’organisation du collège unique, avec la loi Haby votée en 1975 (2). Ensuite, il y a eu la massification de l’accès des jeunes Français au baccalauréat. De façon incessante, les programmes ont changé dans plusieurs disciplines. L’idée a été d’amener un maximum de jeunes vers l’université, parfois en sacrifiant les établissements qui formaient des travailleurs manuels qualifiés. Dans le domaine de l’éducation physique, l’esprit de compétition a pris moins de place. Il s’est agi de privilégier le bien-être des enfants dans leur corps, luttant corrélativement contre l’obésité galopante des jeunes dans les années 2000-2010. L’accès aux écrans et à Internet pose de nouveaux problèmes de concentration dans les classes. L’éducation nationale fait beaucoup d’effort pour lutter contre les mauvais effets d’Internet et contre le harcèlement. Le travail est immense. Il reste beaucoup à faire.

La question du bien-être des élèves à l’école a donc aussi beaucoup évolué ?

Il y a eu de grandes évolutions dans le mobilier utilisé à l’école. Les premières tables que j’ai connues étaient une souffrance pour les élèves les plus grands. On était deux par table et il était impossible de bouger la table. Aujourd’hui, les tables sont individuelles, ce qui est mieux en termes de bien-être pour les enfants. Les horaires présentent aussi davantage de pauses. Dans les cantines, le mobilier et la peinture sont moins glauques qu’autrefois. En revanche, en ce qui concerne les WC en France, cela reste un problème. C’est quelque chose qui revient souvent lorsqu’on demande ce qui ne va pas aux enfants.

Éric Alary Histoire des Enfants

La pratique du sport n’est plus la même ?

On a diversifié l’approche du sport. D’ailleurs, on parle de plus en plus d’éducation physique et sportive, et non plus de « sport ». Il y a eu des oscillations sur ce sujet. Que veut-on faire à l’école ? De l’éducation physique ou du sport pour faire de futurs champions ? Cela a été plus ou moins tranché dans les années 1980. Mais, dans les années 1960, le général de Gaulle (1890-1970) avait évoqué la question des futurs grands champions olympiques, avec l’idée de créer les conditions de la grandeur nationale. Les futurs champions olympiques devaient être formés à l’école. Du coup, certains ont de mauvais souvenirs de l’école des années 1960, une école où seuls ceux qui étaient performants étaient considérés par le maître.

« L’idée qui était de former des garçons pour la guerre et des filles pour le foyer, s’est estompée. Au début des années 1960, davantage de citadines vont travailler »

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, l’éducation physique gomme ces différences, et essaie d’intégrer tous les corps, y compris les corps obèses, un problème qui touche également les enfants. Les enquêtes de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) disent que l’obésité touchera violemment la génération de ceux qui ont aujourd’hui entre 10 et 20 ans, et celle d’après aussi. L’école s’est donc chargée d’aider les familles à faire mieux manger les enfants, et aussi à pratiquer une activité physique, sans forcément avoir un esprit de compétition. On peut critiquer beaucoup de choses à l’éducation nationale française, mais sur ce sujet, il y a une vraie réflexion sur le bien-être des enfants. Même s’il reste encore beaucoup à faire.

Vous estimez que ce sont les évolutions sociétales qui forcent l’école à changer ?

Oui, tout le monde peut donner un avis. L’école change au rythme des évolutions de la société, de plus en plus connectée, et qui a du mal elle-même à « digérer » l’ensemble des progrès techniques et scientifiques depuis les années 1980-1990. On le voit, l’État court de plus en plus derrière les demandes de la société dans le domaine alimentaire à la cantine, dans le domaine du respect des minorités, dans l’insertion des enfants handicapés à l’école, avec l’école inclusive, entre autres. La société se plaint du relâchement de la discipline dans les écoles, alors que les enseignants font leur maximum pour intéresser tous leurs élèves aux cours. L’État a réagi depuis les années 2010 pour trouver des solutions, éviter le décrochage scolaire, mais aussi la violence. Depuis les années 1990, les enfants et les parents ont pris beaucoup de pouvoirs dans les écoles. Chacun mesure les effets négatifs de ce relâchement, ou de cette massification scolaire. Il n’y a là aucune nostalgie, mais la volonté d’aider les enfants à s’en sortir au mieux, dans un monde complexe et « bombardé » d’images négatives partout.

Lire aussi notre article : Rentrée 2022 – Isabelle Bonnal : « Cette année sera d’abord placée sous le signe de l’innovation »

1) Histoire des enfants, des années 1890 à nos jours, Éric Alary (Passés composés), 336 pages, 23 euros (format « papier »), 16 euros (format numérique).

2) La loi Haby, du nom du ministre français de l’éducation, René Haby (1919-2003), a été soutenue par le président de la République Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020), et votée le 11 juillet 1975. Cette loi instaure un « collège pour tous » pour le premier cycle du secondaire, qui vient en complément de l’« école pour tous », pour le primaire. Cela permet de parler désormais de « collège unique ». Elle crée la gratuité des études au collège, établit que les disciplines proposées au collège sont autant intellectuelles que manuelles, tout en mettant en avant l’apprentissage des langues régionales.

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