vendredi 2 décembre 2022
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Troubles “dys” en milieu scolaire : « Du cas par cas proposé en principauté »

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Comment accompagner au mieux les enfants et les adolescents atteints d’un trouble “dys”, en milieu scolaire ? Isabelle Bonnal, directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, répond à Monaco Hebdo.

Combien d’élèves scolarisés à Monaco sont diagnostiqués trouble « dys » ?

6,2 % des élèves scolarisés à Monaco bénéficient d’un projet individualisé lié à des troubles spécifiques du langage et des apprentissages, plus communément appelés troubles « dys », ayant fait l’objet d’un diagnostic. À titre de comparaison, on estime en France qu’entre 5 et 7 % des enfants d’âge scolaire ont des troubles spécifiques du langage et des apprentissages (1).

Comment les détecter ?

D’abord à l’école. En effet, à Monaco, les enseignants et les chefs d’établissement sont formés à repérer les difficultés liées au langage oral, au langage écrit, à la motricité fine, ou à des difficultés attentionnelles.

Et avec les parents ?

La direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports travaille également en collaboration avec l’association des parents d’élèves de Monaco (APEM), afin que les parents puissent eux-mêmes détecter les difficultés éventuelles de leur enfant, sur la base de l’observation des gestes quotidiens et des comportements à la maison. À ce sujet, l’APEM organise une soirée le 10 mars 2022 à laquelle participera ma direction. Au cours de cette manifestation, une échelle de repérage des troubles spécifiques du langage et des apprentissages sera présentée. Elle se présente sous la forme d’un questionnaire qui peut être rempli par les parents, quand ils ont l’impression que leur enfant, scolarisé du CE1 à la 3ème, pourrait souffrir de troubles spécifiques du langage et des apprentissages.

Qu’en est-il des professionnels de santé ?

Après le repérage, le diagnostic des troubles est effectué par des professionnels de santé dans le cadre de consultations spécialisées (orthophonistes, psychomotriciens, ergothérapeutes, neuropsychologues, neuropédiatres…), après la réalisation de bilans spécifiques. C’est grâce à la vigilance de tous, parents, personnels éducatifs, professionnels de santé, qu’il est possible de détecter en amont ces troubles, pour y apporter les solutions adaptées.

« À Monaco, les enseignants et les chefs d’établissement sont formés à repérer les difficultés liées au langage oral, au langage écrit, à la motricité fine, ou à des difficultés attentionnelles »

Existe-t-il des relais entre établissements scolaires et professionnels de santé, pour faciliter les diagnostics ?

Bien sûr, et c’est fondamental. Si une équipe pédagogique s’inquiète de difficultés persistantes au niveau du langage et/ou de la motricité et/ou de l’attention, elle alerte la famille de l’élève concerné, et l’incite à consulter le médecin-inspecteur des scolaires. Si les parents sont d’accord, une fiche de liaison est transmise par l’établissement à la médecine scolaire, permettant de préciser les difficultés rencontrées par l’élève en contexte scolaire concernant ses apprentissages et/ou son comportement. Le médecin scolaire peut ensuite conseiller la famille et établir un lien avec des professionnels de santé, afin que des bilans puissent être effectués, permettant de conduire ensuite à un éventuel diagnostic.

Comment mieux accompagner ces élèves ?

En fonction de la sévérité des troubles spécifiques du langage et des apprentissages et de leur impact sur les apprentissages scolaires, des aides et des compensations sont mises en œuvre pour contribuer à la réussite des élèves concernés, tout au long de leur parcours scolaire. Par exemple, les élèves ayant des troubles du langage oral peuvent être soutenus par un enseignant spécialisé en maternelle. Autre cas : les écoliers qui ont des troubles de l’attention, peuvent être accompagnés par un auxiliaire de vie scolaire (AVS) pour les aider à se centrer sur les tâches à effectuer.

Quelle approche pédagogique adopter ?

Plus spécifiquement, un projet individualisé permet de répondre de façon très fine aux besoins des élèves ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages à l’école élémentaire, puis au collège, et au lycée : il s’agit du plan d’accompagnement personnalisé (PAP). Il associe l’enfant, la famille et tous les acteurs impliqués auprès de l’élève (professeurs, médecins…). Il permet la mise en œuvre en classe d’aménagements et d’adaptations établis à partir des préconisations formulées dans un volet médical, rédigé par le médecin-inspecteur des scolaires. Actuellement, 85 élèves bénéficient d’un PAP dans le primaire et 255 élèves dans le secondaire.

Des aménagements existent aussi ?

Les élèves ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages peuvent également faire des demandes pour bénéficier d’aménagements lors de la passation des examens (brevet, BAC, CAP, BTS…) : temps supplémentaire, aide technique, matérielle ou humaine… L’approche pédagogique à mener avec les élèves ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages consiste en une individualisation des apprentissages en fonction des difficultés, mais aussi des points forts de l’élève.

Ces élèves ont besoin de suivre un programme personnalisé ?

Pour répondre aux besoins des élèves ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages, il s’agit moins de leur proposer un « programme » personnalisé, que de mettre en place de façon circonstanciée et évolutive des adaptations nécessaires pour les aider à compenser les difficultés, tout en tenant compte de leurs points d’appui.

Un exemple ?

Par exemple, un élève qui a une dyslexie très prononcée, doit bénéficier d’un soutien important en lecture. Mais cela ne l’empêche pas de pouvoir être très performant en mathématiques, si on l’aide à lire les consignes. De même, un élève qui a un trouble du langage oral peut être interrogé plutôt à l’écrit pour restituer une poésie. Ou encore, un élève dysorthographique peut utiliser un logiciel de correction orthographique pour développer son autonomie en situation de production d’écrit. C’est vraiment du cas par cas qui est proposé en principauté.

Il existe des classes d’adaptation à Monaco ?

Oui. Il s’agit d’une classe qui accueille des élèves ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages et bénéficiant d’un PAP qui, à un moment donné de leur parcours, ne tirent plus bénéfice d’une scolarisation au sein d’une classe « traditionnelle » malgré les adaptations et les aménagements mis en œuvre. Au sein de ces classes, les élèves bénéficient d’une prise en charge spécifique dans le cadre d’un groupe à effectif réduit. L’objectif est de leur apprendre à compenser les manifestations de leurs troubles en contexte scolaire, en utilisant des outils de compensation et notamment des outils numériques (ordinateurs, tablettes tactiles…).

« Un projet individualisé permet de répondre de façon très fine aux besoins des élèves ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages à l’école élémentaire, puis au collège, et au lycée »

Des classes de ce type ont-elles été ouvertes pour cette année scolaire ?

Il existe actuellement deux classes d’adaptation cycle 3, à l’école Saint-Charles, et quatre classes d’adaptation au collège, de la 6ème à la 3ème. Depuis que ces six classes sont ouvertes — la dernière classe a été ouverte à la rentrée 2020 en élémentaire — elles permettent à tous les élèves qui y sont orientés chaque année, sur avis de la commission médico-pédagogique, de pouvoir y être affectés. Il n’était donc pas nécessaire d’ouvrir de nouvelles classes d’adaptation cette année.

Les élèves souffrant de troubles « dys » ont-ils besoin d’outils d’apprentissage adaptés ?

Pas nécessairement. C’est en fonction de leurs besoins. Comme je le disais, avant de faire appel à des outils en particulier, il faut surtout mettre en place des adaptations à partir des documents et activités proposés aux autres élèves : temps supplémentaire pour effectuer les exercices, police et format agrandis pour faciliter la lecture… En sus de ces adaptations, des outils d’apprentissage spécifiquement adaptés pour les élèves ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages peuvent être toutefois proposés. Et ils sont très variés.

De quel type sont-ils ?

Ils peuvent être traditionnels : guides d’aide à la lecture et cahiers avec des lignes en couleur pour faciliter la lecture des élèves dyslexiques. Ils peuvent être digitaux : ordinateurs/tablettes numériques et logiciels spécifiques pour faciliter le passage à l’écrit, la vérification de l’orthographe, les tracés en géométrie, ou encore la pose des opérations en mathématiques, enregistreurs permettant aux élèves ayant des troubles du lange oral d’écouter plusieurs fois les consignes, afin de mieux les comprendre. Ils peuvent être techniques : grippes pour crayon, crayon d’apprentissage, règles avec poignées facilitant la préhension pour les élèves ayant des troubles praxiques. Cela peut être aussi une balle antistress ou un coussin ergonomique, pour les élèves ayant des troubles de l’attention, afin de les aider à évacuer les tensions, et ainsi favoriser leur concentration.

Comment mesurer les progrès réalisés par ces élèves en cours d’année ?

Déjà, comme n’importe quel autre élève à travers les notes et les bulletins trimestriels. En outre, une commission réunissant chefs d’établissement, enseignants référents PAP, personnels de la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, inspection médicale des scolaires, appelée « commission de suivi des PAP », permet, en fin d’année scolaire, de faire un point sur la situation de chaque élève bénéficiant d’un PAP. L’objectif est de s’assurer que la mise en œuvre du PAP permet réellement de répondre aux besoins de l’élève, et contribue ainsi à sa réussite. Si ce n’est pas le cas, des pistes d’actions sont envisagées, en lien avec sa famille. Bien sûr, tout au long de l’année scolaire, des réunions peuvent être organisées au sein des établissements scolaires, en tant que de besoin, pour envisager avec les parents qu’elles peuvent être les solutions envisagées pour remédier aux difficultés de leur enfant souffrant d’un trouble spécifique du langage et des apprentissages.

« Des études scientifiques montrent que l’usage excessif des écrans, surtout dans la petite enfance, même s’il n’engendre pas directement un trouble déficitaire de l’attention, a un impact négatif sur la concentration »

Les troubles “dys” sont-ils favorisés par nos modes de vie contemporains, avec moins de lecture, et plus d’écrans ?

Les troubles spécifiques des apprentissages font partie des troubles « neuro-développementaux ». Le neuro-développement recouvre l’ensemble des mécanismes qui, dès le plus jeune âge, et même avant la naissance, structurent la mise en place des réseaux du cerveau impliqués dans la motricité, la vision, l’audition, le langage ou les interactions sociales. Quand le fonctionnement d’un ou plusieurs de ces réseaux est altéré, certains troubles peuvent apparaître. On ne peut donc pas dire que les troubles spécifiques du langage et des apprentissages sont liés à certains modes de vie. Néanmoins, des études scientifiques montrent que l’usage excessif des écrans, surtout dans la petite enfance, même s’il n’engendre pas directement un trouble déficitaire de l’attention, a un impact négatif sur la concentration.

Et à l’inverse, qu’est-ce qui influe positivement sur le parcours de ces enfants ?

Le dépistage précoce. Il permet en effet aux enfants concernés de bénéficier, le plus tôt possible, de prises en charge adaptées et d’aménagements pédagogiques répondant spécifiquement à leurs besoins. En outre, l’annonce du diagnostic à un enfant/jeune est souvent synonyme de soulagement, car cela lui permet de trouver une explication objective à ses difficultés [à ce sujet, lire notre article Jeune patronne à Monaco, Salomé a dompté sa dysphasie, publié dans ce dossier spécial — NDLR]. En effet, l’élève ayant des troubles spécifiques du langage et des apprentissages est souvent un peu déprimé, car il croit, à tort, qu’il est n’est pas intelligent, et que c’est la cause de ses problèmes scolaires et/ou sociaux. Le fait de comprendre que ce n’est pas de sa faute s’il ne “performe” pas autant qu’il le souhaiterait, lui permet de restaurer l’estime qu’il a de lui-même, ce qui favorise sa réussite. C’est pourquoi notre effort actuel porte sur le dépistage précoce des troubles spécifiques du langage et des apprentissages. Et j’invite tout parent qui se pose des questions, à ne pas hésiter à se rapprocher des établissements scolaires, pour trouver des réponses à leurs questions.

Pour lire la suite de notre dossier consacré aux troubles DYS à Monaco, cliquez ici.

1) Selon les données de l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale (INSERM).

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Monaco Hebdo