Après le vol de montres pour plusieurs millions d’euros qui s’est déroulé le 29 mai 2024 chez Monaco Watch Company, beaucoup de questions restent en suspens. Frédéric Ploquin, journaliste d’investigation et expert du grand banditisme (1), analyse pour Monaco Hebdo les premiers éléments de ce braquage spectaculaire.
Voir une boutique monégasque attaquée, c’est surprenant ?
Plusieurs hypothèses sont possibles. Soit on a affaire à de grands professionnels, à des gens dont c’est la spécialité, qui font ça en série et qui sont parfaitement rodés. Dans ce cas, ça n’est pas surprenant, parce que ceux-là sont capables d’attaquer n’importe où, n’importe quand, et n’importe quelle bijouterie. Soit on à affaire à des amateurs. Mais ce que l’on a pu voir sur les images des caméras de surveillance de cette boutique ne ressemble pas à une opération perpétrée par des amateurs.
On peut parfois voir à Paris des raids hyper violents autour de la place Vendôme. Ce sont des bandes qui arrivent masquées. Ils cassent des vitrines, et ils prennent ce qu’ils peuvent. Mais agir de cette façon à Monaco, rendrait difficile la sortie de la principauté, car les frontières peuvent être bouclées assez rapidement.
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Que révèle le mode opératoire ?
Ce que l’on a vu ressemble à quelque chose d’extrêmement travaillé. Le braqueur présente beaucoup de calme et de sang-froid. Il rappelle certains personnages que l’on a pu connaître dans ce domaine. Il faut rappeler qu’il existe une longue tradition du vol de bijoux. C’est l’une des plus anciennes cordes à l’arc du banditisme.
« Non seulement le braqueur s’est grimé, il s’est fait passer pour un autre, il a bien joué son rôle, mais, en plus, il a eu un sang froid absolument redoutable. Et à la fin, il a fait le ménage avant de partir. Cela me rappelle un personnage qui a sévit dans les années 1980. Il s’appelait Jean Herrina (1956-2007) »
Voler des montres ou des pierres précieuses, ça n’est pas la même logique ?
La différence entre les montres et certains diamants ou pierres, c’est que les diamants, surtout ceux qui sont extrêmement coûteux, sont reconnaissables et donc identifiables. Alors que rien ne ressemble plus à une montre qu’une autre montre. A partir du moment où ce sont des modèles produits en série, même si les montres peuvent être numérotées, c’est moins identifiable qu’une pierre de grande valeur, qui est parfaitement connue de tous ceux qui pourraient la revendre.
De plus, les montres ne prennent pas beaucoup de place, donc c’est relativement facile de passer les frontières avec. Finalement, ce qui compte pour le voleur, c’est que les acheteurs soient peu regardants. C’est là-dessus qu’ils misent. Il y a forcément des acheteurs pour ce genre de produits, mais pas forcément en France ou en Italie. Ça peut être un peu plus loin.
Où ça ?
Si les voleurs arrivent à aller dans les Balkans, en Russie, en Chine, par exemple, il est évident que, là-bas, un acheteur se posera moins la question de savoir si c’est un produit volé ou pas. Les montres sont des produits relativement faciles à transporter, relativement faciles à écouler, et relativement peu traçables. Ça fait beaucoup d’avantages.
Quel est le profil des pays dans lesquels ces montres pourraient être écoulées ?
Les pays dans lesquels des montres s’écoulent le plus facilement sont les pays dans lesquels il y a une économie informelle et semi-mafieuse très développée, avec énormément d’échanges en espèces. Comme, par exemple, la Serbie ou le Monténégro.
« Oser rester aussi longtemps dans une bijouterie à Monaco, avec une densité de forces de police importante, des caméras a priori absolument partout, c’est très risqué pour les voleurs. Chaque minute de plus est une minute qui va fatalement, et nécessairement, conduire à l’arrestation. On se demande comment est-ce que ce braquage a pu durer aussi longtemps »
Le braqueur de Monaco Watch Company a utilisé un masque en latex, des gants, et même un spray pour éliminer les traces de son passage : ce sont des pratiques courantes ?
Non seulement le braqueur s’est grimé, il s’est fait passer pour un autre, il a bien joué son rôle, mais, en plus, il a eu un sang froid absolument redoutable. Et à la fin, il a fait le ménage avant de partir. Cela me rappelle un personnage qui a sévit dans les années 1980. Il s’appelait Jean Herrina (1956-2007), mais il était surnommé le « Sultan ». C’est un personnage incroyable, dont j’ai fait le portrait dans un livre qui s’appelle Les Secrets de l’antigang (2), et que j’ai co-écrit avec le commissaire Yves Jobic, l’ancien patron de l’antigang.
Qui était Jean Herrina ?
Jean Herrina est considéré par la police comme un véritable magicien. C’est probablement l’homme qui a été le plus grand voleur de bijoux du XXème siècle. C’était un gitan originaire d’Irak. Il était membre d’un clan composé de plusieurs centaines de membre, surtout installés en région parisienne et à Marseille. Ils avaient un physique moyen-oriental, qui permettait de piéger tous les commerçants des bijouteries les plus chics du monde.
En effet, ils se faisaient passer pour des clients étrangers, originaires des pays du Golfe persique. Ils demandaient donc à voir ce que le bijoutier avait de mieux. Ils n’exerçaient aucune violence, ils ne tiraient jamais de coup de feu. C’était quasiment de la prestidigitation. Une fois les plus belles pièces sorties par le bijoutier, ils les subtilisaient discrètement. Ce qu’il s’est passé à Monaco me rappelle ce type de personnage.
A Monaco, le 29 mai 2024, le braquage a duré près de 7 minutes : c’est inhabituellement long ?
Le braqueur doit être extrêmement bien renseigné. Parce qu’oser rester aussi longtemps dans une bijouterie à Monaco, avec une densité de forces de police importante, des caméras a priori absolument partout, c’est très risqué pour les voleurs. Chaque minute de plus est une minute qui va fatalement, et nécessairement, conduire à l’arrestation. On se demande comment est-ce que ce braquage a pu durer aussi longtemps.

Qui est capable d’agir avec un tel professionnalisme ?
Il y a dix ou quinze ans, on aurait tout de suite pensé à ces gangs composés d’anciens militaires recyclés dans le banditisme après la guerre des Balkans. Ils pratiquaient leurs braquages en mode commando, avec le sang-froid que l’on a sur des scènes de guerre. C’était tous des gars très baraqués, très costauds… J’ai du mal à identifier le braqueur de Monaco à cette lignée.
A Paris, depuis un an, on a une recrudescence d’attaques assez bien faites dans des quartiers chics, notamment avenue Montaigne et place Vendôme. Un type, auteur de plusieurs braquages, a été arrêté. C’était un “serial” voleur de bijouteries. Il m’a donné l’impression d’être très bon sur les attaques, mais très mauvais sur les suites.
« Il faut trouver un receleur capable d’acheter cette soixantaine de montres. Mais il les va les acheter à 10 ou 15 % de leur prix. Ensuite, les braqueurs doivent se partager la somme en deux. Car le butin n’est jamais ce qui est déclaré auprès des assurances. Il est toujours beaucoup plus bas »
Pourquoi ?
Il ne pouvait pas s’empêcher d’attaquer des bijouteries de luxe, mais il ne pouvait pas, non plus, s’empêcher de tomber à chaque fois. Il a été surnommé « l’homme au borsalino ». Il est “addict” aux braquages. En quelques minutes, il ramassait plusieurs millions, ce qui est énorme. Mais à condition de savoir jouer la deuxième partie, qui est tout aussi compliquée. C’est-à-dire le replis, l’écoulement de la marchandise, sans se faire repérer, et sans avoir laissé d’indices…
Si aujourd’hui les professionnels capables d’agir avec un tel professionnalisme ne sont plus des gangs issus des Balkans, qui peut avoir pris la relève ?
Il y a quelques équipes en France, notamment dans le milieu maghrébin, qui en sont capables. Si on regarde les arrestations opérées les vingt dernières années, il y a eu pas mal de ce genre d’équipes. Notamment ceux qui ont attaqué à Paris la bijouterie Boucheron à deux reprises. A chaque fois, cette équipe avait un relais au sein du commerce attaqué. Une fois c’était le vigile qui était complice et qui les avait laissé rentrer, une autre fois c’était quelqu’un du magasin qui leur avait fourni les plans.
Pour ce braquage à Monaco, c’est forcément une question qui se pose. Le braqueur est tellement tranquille, que la police et les enquêteurs sont en droit de se poser la question si le braqueur ne disposait pas d’éléments suffisamment précis sur la topographie, sur les alarmes, sur la présence ou sur l’absence de vigiles… Je n’incrimine évidemment personne, mais c’est une question que la police se pose nécessairement à chaque fois.
Les deux braqueurs sont partis sur un scooter TMAX par Beausoleil et la France : une fois le scooter brûlé ou caché à l’intérieur d’une camionnette, il devient ensuite très difficile de les retrouver ?
Il y a plusieurs pistes. Si on se pose la question de complicités éventuelles, il y a des maillons faibles. C’est souvent grâce aux complices internes que l’on remonte jusqu’aux voyous. Car les voyous sont souvent très prudents, donc ils ne se baladent pas avec des téléphones qu’ils gardent par la suite. Ils ne font pas les repérages avec les mêmes véhicules. Surtout à Monaco, où ils peuvent être très vite remarqués.
L’une des autres pistes pour les enquêteurs va consister à éplucher toutes les vidéos des caméras, pour voir si la veille ou l’avant-veille il n’y a pas déjà eu une approche. La téléphonie est une autre piste. La police va probablement réussir à identifier les puces de téléphones que le duo de braqueur avait peut-être sur eux. A partir de là, les enquêteurs retracent, et tirent les fils. L’un des fils peut mener sur des équipes sur la Côte d’Azur, à Marseille, à Lyon, ou à Paris. Rien n’est impossible.
« Dans les attaques de bijouteries, les braqueurs aiment bien revenir là où ça a marché une fois. Parce qu’ils savent que, de toute façon, il y aura de nouveau de la marchandise, que les commerces sont assurés, et qu’ils vont se faire rembourser. On a souvent vu de grandes enseignes se faire braquer à répétition »
Plus le temps passe, et plus il devient difficile, voire impossible, de retrouver ces montres ?
Il peut parfois y avoir des fils qui sont très longs à remonter. Car éplucher toutes ces informations prend du temps. Ensuite, il faut recoller les morceaux, placer des gens sous surveillance… Si les braqueurs ont fait des erreurs, ces erreurs ne débouchent pas forcément sur des arrestations immédiates. Cela peut déboucher sur un environnement, sur une équipe. Mais, bien sûr, pas question d’arrêter des gens sans certitudes. Il faut avoir suffisamment de billes.
Désormais, les voleurs doivent écouler la soixantaine de montres estimées à plus de 4 millions d’euros, selon le procureur général de Monaco : comment faire sans se faire repérer ?
Il peut y avoir un problème au niveau de ce que l’on appelle « le fourgue », c’est-à-dire le receleur. Il peut faire une erreur, il peut être en cheville avec la police, comme ça arrive souvent. A priori, si on ne veut pas se faire prendre, il vaut mieux les vendre une par une, à des gens extrêmement discrets. Mais c’est compliqué, car chaque acheteur potentiel est un indicateur potentiel, ou un policier potentiel qui tend un piège. Cette première option multiplie les soucis.
Autre possibilité : trouver un receleur capable d’acheter cette soixantaine de montres. Mais il les va les acheter à 10 ou 15 % de leur prix. Ensuite, les braqueurs doivent se partager la somme en deux. Car le butin n’est jamais ce qui est déclaré auprès des assurances. Il est toujours beaucoup plus bas. En effet, à partir du moment où la montre n’a pas de papiers, elle n’est pas revendable par la suite. L’acheteur sait que ce qu’il achète n’est pas clair. Sinon, il a une garantie, et la boîte d’origine. Là, il n’a rien, à part la montre.
Des montres volées revendues à 10 ou 15 % de leur valeur, c’est très peu ?
C’est pour ça que les braqueurs volent un grand nombre de montres. A Monaco, ils en ont volé une soixantaine, ce qui permettra de dégager une somme qu’il faudra ensuite partager en deux, en trois, ou plus. Notamment à celui qui a « donné » le coup, car, souvent, les coups sont donnés par quelqu’un.
Est-ce que ce vol pourrait être une commande ?
On a déjà vu des commandes pour des diamants. Mais il n’y a rien qui ressemble plus à une montre qu’une autre montre. Donc, a priori, je n’imagine pas qu’il s’agisse d’une commande.
Comment maquiller une montre de luxe volée ?
Il faut sans doute faire appel à des orfèvres en la matière, et il n’y en a pas beaucoup. A partir de là, c’est comme ça que les possibilités peuvent se resserrer autour des braqueurs. C’est comme ceux qui volent des diamants et qui vont à Anvers pour tenter de les écouler. Comme Anvers est le marché principal du diamant, il y a forcément un risque énorme de tomber sur quelqu’un qui va dénoncer, et faire appel à la police. Quand on est braqueur et qu’on s’en remet ensuite à une personne du milieu de la bijouterie, le risque d’être démasqué est énorme.
« Le genre de braqueurs que l’on a vu à l’œuvre à Monaco le 29 mai 2024, n’a peur de rien. Taper à deux pas de l’Elysée ou avenue de Montaigne, c’est, a priori, aussi risqué que d’aller à Monaco. Et les braqueurs le font régulièrement. Ils ont compris qu’au-delà des apparences et de ce qui était montré, il y a toujours un moyen de passer »
Après un tel braquage, il faut nécessairement un réseau de receleurs ?
Sans ça, on se retrouve avec les montres sur les bras. J’ai connu une équipe qui n’avait pas les bonnes personnes pour écouler leur butin. Ils avaient braqué la bijouterie Harry Winston, à Paris. Donc, ils ont construit des faux murs dans leurs caves pour cacher ce qu’ils avaient volé derrière des faux murs en parpaing. Et ils se sont dit : « On vendra ça dans un an ou deux, quand on nous aura oubliés. » Mais ils n’ont pas été oubliés.
La police est remontée jusqu’à eux, parce qu’ils avaient monté leur coup avec un ancien vigile du magasin qu’ils ont braqué. Une fois arrivés chez les suspects, la police a trouvé que ça sonnait un peu creux dans la cave, et ils ont découvert le butin. La police a récupéré presque l’intégralité des bijoux volés. Mais ça ne s’est pas arrêté là. Harry Winston vient d’être braqué pour la troisième fois. C’était le 18 mai 2024, avec une moto bélier.
A Cannes, dans la nuit du 1er au 2 juin 2024, le footballeur malien Yves Bissouma, qui joue à Tottenham, s’est fait arracher sa montre Richard Mille à 300 000 euros sur la Croisette : pourquoi les montrent intéressent particulièrement les voleurs ?
Si on cherche un produit avec une valeur, on sait qu’on ne peut plus attaquer les banques. Dans les années 1970-1980, il y avait presque une attaque de banque par jour en France. Aujourd’hui, il n’y a plus de liquidités dans les banques. Attaquer un fourgon blindé c’est compliqué, cela suppose d’être ultra-professionnel. Il reste donc le home-jacking [vol au sein d’un domicile, en présence des habitants, de jour comme de nuit, avec ou sans violences — NDLR] et le car-jacking [vol de voitures avec menaces et/ou violences — NDLR], qui consistent à s’attaquer à des particuliers désarmés et sans vigiles, mais qui sont susceptibles de se promener avec un bijou de valeur.
Ce sont des opérations ultra-violentes, et qui, en général, ne sont pas très propres, car elles laissent les victimes traumatisées. Mais les voleurs se dirigent vers les activités où ils estiment qu’il y a une dernière possibilité. Le vol de montres au poignet est un sport en plein développement, qui nécessite juste de repérer une victime potentielle à la sortie d’un grand hôtel, par exemple.
The Watch Register, qui recense les montres volées ou manquantes dans le monde, affiche un total de 80 000 unités disparues, ce qui représente une hausse des vols de 60 % en 2022, et un préjudice estimé à 1 milliard d’euros : le vol de montre est devenu une tendance lourde ?
Le vol de montres au poignet est un sport en pleine expansion. Il n’y a souvent pas de porte à casser, il n’y a pas de porte blindée à forer… C’est juste la violence et la force de persuasion qui sont utilisées. C’est donc un sport assez sale, car ça laisse les gens totalement choqués. Mais pour les voleurs, c’est la facilité. C’est plus simple que d’aller chercher les plans d’une bijouterie, rentrer dans le magasin, s’exposer…
Si les deux braqueurs de Monaco Watch Company ne sont pas retrouvés, cela pourrait donner des idées à d’autres ?
Malheureusement, on constate que dans les attaques de bijouteries, les braqueurs aiment bien revenir là où ça a marché une fois. Parce qu’ils savent que, de toute façon, il y aura de nouveau de la marchandise, que les commerces sont assurés, et qu’ils vont se faire rembourser. On a souvent vu de grandes enseignes se faire braquer à répétition. A partir du moment où les braqueurs réalisent que c’est possible, s’ils ne se font pas arrêter, il y a un risque important de récidive.
Monaco ne fait plus forcément peur aux braqueurs ?
Le genre de braqueurs que l’on a vu à l’œuvre à Monaco le 29 mai 2024, n’a peur de rien. Taper à deux pas de l’Elysée ou avenue de Montaigne, c’est, a priori, aussi risqué que d’aller à Monaco. Et les braqueurs le font régulièrement. Ils ont compris qu’au-delà des apparences et de ce qui est montré, il y a toujours un moyen de passer. Les braqueurs sont des anguilles. Ils passent partout.
1) Les Réseaux secrets de la police, de Frédéric Ploquin (Nouveau Monde Editions), 368 pages, 21,90 euros.
2) Les Secrets de l’antigang, flics indics et coups tordus d’Yves Jobic et Frédéric Ploquin (Plon), 560 pages, 21,90 euros.




