jeudi 16 avril 2026
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Un ancien truand raconte ses années sur la Côte d’Azur et en principauté : «Monaco est une belle cible»

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Dans un livre (1), un ancien truand, Jean-Louis Rizza, explique comment serait survenue la mort de Robert Boulin, l’ancien ministre du travail de Valéry Giscard d’Estaing, en 1979. Il fait aussi des révélations sur le casse de la Société Générale de Nice en 1976, tout en évoquant un braquage avorté pendant le Grand Prix de Monaco. Interview avec le journaliste Frédéric Ploquin, co-auteur de ce livre.

L’origine de ce livre ?

Je suis un peu devenu, malgré moi, le confesseur des mauvais garçons [rires — NDLR], parce qu’ils voient que je suis intéressé par leur matière et que je les écoute. A mon avis, c’est ça qui les motive. Jean-Louis Rizza a lu mon livre précédent Confessions d’un patriote corse (2024) sur les confessions du chef militaire du FLNC, Jo Péraldi, et il m’a contacté, car il avait besoin de soulager sa conscience (2). Aujourd’hui, Jean-Louis Rizza a 72 ans, et il avait envie de raconter les choses telles qu’il les a vécues. C’est souvent comme ça : passé un certain âge, on se dit souvent qu’il faut graver certaines vérités avant que d’autres ne les écrivent à notre place. Pour le journaliste que je suis, c’est l’occasion rêvée de résoudre quelques énigmes criminelles non élucidées.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans son témoignage ?

Jean-Louis Rizza est un ancien parachutiste reconverti dans le banditisme. C’est le premier groupe de gangsters parachutistes que j’identifie [rires — NDLR]. Il s’agit de militaires, de gens qui fonctionnent à la manière des Pink Panthers, qu’on connaît d’ailleurs très bien à Monaco. C’est aussi probablement le premier grand voyou qui avoue avoir travaillé pour les services secrets français. Cela a été rendu possible par son père, Jo Rizza (1927-2014), qui a été récupéré dans l’orbite du sénateur RPR Charles Pasqua (1927-2015) et du Service d’Action civique (Sac), une police parallèle voulue par le général de Gaulle (1890-1970) en 1959, et prise en main, après 1968, par Pasqua. Né à Bab El Oued (Algérie), Jo Rizza a été jusqu’au bout de sa vie, en octobre 2014, un militant de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) [un groupe terroriste français qui a défendu une Algérie française — NDLR], qui a été créée en février 1961.

« Né en 1953, Jean-Louis Rizza est un enfant perdu de la guerre d’Algérie et de l’OAS. Son père, Jo Rizza, lui a fait découvrir les armes de guerre à l’âge de 7-8 ans »

Qui est Jean-Louis Rizza ?

Jean-Louis Rizza
Jean-Louis Rizza et son père, Jo Rizza, à Alger. © Photo DR

Né en 1953, Jean-Louis Rizza est un enfant perdu de la guerre d’Algérie et de l’OAS. Son père, Jo Rizza, lui a fait découvrir les armes de guerre à l’âge de 7-8 ans. Le retour en France a été catastrophique. Il a été abandonné par son père. Il s’est retrouvé en maison de correction, où il s’est endurcit. Confronté à la misère, il a appris la vie. Il faisait partie de ces pieds-noirs arrivés en France, une main devant, une main derrière, les poches vides. Jean-Louis Rizza était à la fois soumis à son père, à qui il rendait des « services », et, en même temps, il lui en voulait, car son père l’a abandonné. Quand il fallait tuer quelqu’un, le père se tournait vers le fils, qui avait dépassé le père en termes de violence. En fait, le père se cachait derrière son fils. Il lui faisait faire toutes les basses besognes. Il y avait un rapport au père très ambivalent, qui est fascinant. A un moment donné, Jean-Louis Rizza a croisé le chemin des services secrets français. C’est comme ça qu’il s’est ensuite retrouvé en Colombie, où il a travaillé pour la CIA, sur recommandation des services secrets français. Il est alors devenu mercenaire pour aller tuer des trafiquants de drogue marxistes, qui finançaient la guérilla en Colombie, pays alors en pleine guerre civile.

Passer de voyou à des collaborations pour les services secrets, ça semble improbable ?

Le fil de tout ça, c’est la fidélité de ces gens à leurs idéaux. C’est cette notion de fidélité qui a séduit les services secrets français. Ils avaient la certitude que la mission serait correctement remplie, sans risque de trahison. Grâce à son engagement dans l’OAS, Jo Rizza a été repéré par le ministre de l’intérieur de l’époque, Charles Pasqua, et par le secrétaire général du SAC Pierre Debizet (1922-1996). C’est Jo Rizza qui leur a recommandé son propre fils. On s’est alors aperçu que l’on pouvait compter sur lui pour mener certaines opérations. Or, les services secrets avaient besoin de « petites mains » pour ne pas se mouiller. Jean-Louis Rizza était même meilleur qu’eux pour aller casser des coffres-forts et récupérer des documents. Il raconte aussi cette période où, l’extrême droite, avant Jean-Marie Le Pen (1928-2025), animée par un avocat qui s’appelait Jean-Louis Tixier-Vignancour (1907-1989), faisait faire aux gars de l’OAS des opérations douteuses de représailles contre tout un tas de personne.

Quelle est l’activité de Jean-Louis Rizza sur la Côte d’Azur ?

Jean-Louis Rizza écumait toute la Côte d’Azur, avec cette espèce de double casquette. Il était un peu militaire, car il travaillait parfois pour les services secrets, tout en faisant des casses, à d’autres moments. Il a, par exemple, fait un casse chez un Russe sur la Côte d’Azur, où il s’agissait exclusivement de récupérer des documents pour les services secrets français. Il bénéficiait donc d’une sorte de couverture étatique, sans être pour autant un indicateur.

Jean-Louis Rizza s’est aussi parfois aventuré à Monaco ?

Dans les années 1970-1980, Monaco était un terrain de jeu intéressant pour Jean-Louis Rizza. Même si c’était un endroit où il fallait faire un peu plus attention qu’ailleurs. Plusieurs fois, il m’a répété cette phrase : « Monaco est une belle cible ». Jean-Louis Rizza avait projeté d’y attaquer une banque le jour de la fameuse course automobile, avec un complice monégasque. Il s’agissait de profiter du bruit des bolides pour passer à l’action dans la banque. Il a finalement renoncé, n’ayant pas une confiance totale dans la capacité de ce partenaire à ne pas parler à la police. Rizza s’est d’ailleurs fait interpeller une fois à Monaco, alors qu’il garait sa voiture. Il s’est retrouvé au poste, et il a expliqué qu’il venait juste jouer au casino, ce qui était faux : il n’a jamais misé un centime au jeu. Dans le livre, il raconte une histoire qui a failli mal se finir à Monaco : la corde avec laquelle il est descendu d’un appartement qu’il venait de cambrioler était trop courte. Il a manqué de se casser les deux jambes en sautant dans le vide… Son père l’a récupéré et exfiltré.

Comment Jean-Louis Rizza a-t-il appris à tuer ?

Le père de Jean-Louis Rizza lui a appris à tuer. Mais Jean-Louis Rizza ne partait pas sur des casses ou des cambriolages avec une arme. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a refusé de travailler sur l’affaire Robert Boulin (1920-1979), ministre du travail et de la participation sous Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020), qui a été retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans l’étang Rompu de la forêt de Rambouillet. Il ne comprenait pas pourquoi pas on lui donnait un pistolet automatique pour aller voir Boulin. Il a donc refusé de mener cette opération.

« Jean-Louis Rizza avait projeté d’attaquer une banque de Monaco le jour de la fameuse course automobile, avec un complice monégasque. Il s’agissait de profiter du bruit des bolides pour passer à l’action dans la banque. Il a finalement renoncé »

Dans ce livre, Jean-Louis Rizza donne le nom de celui qui aurait tué Robert Boulin, officiellement suicidé (3) ?

Robert Boulin ne s’est pas suicidé. Jean-Louis Rizza révèle qu’on l’a « aidé » à mourir. A Nice, en 1978, Jo Rizza a fait venir son fils et Gilbert Molina, un pied-noir, comme lui, et membre du SAC. Il voulait leur confier la mission d’aller impressionner Robert Boulin et de récupérer des documents compromettants pour le Rassemblement pour la République (RPR), un parti politique qui a existé entre 1976 et 2002. Jo Rizza n’a pas prononcé le nom de Robert Boulin, parlant seulement d’un « notable » de premier plan. Il a aussi expliqué que, s’il y a de l’argent et des bijoux, ils pouvaient les garder. Jean-Louis Rizza a refusé d’y aller, car il ne voulait pas utiliser d’armes pour ce genre d’opération. Il a indiqué qu’en 2014, avant de mourir, son père lui a confirmé que Robert Boulin avait été assassiné par Gilbert Molina et un autre individu.

Jean-Louis Rizza
« Le retour en France a été catastrophique. Jean-Louis Rizza (notre photo) a été abandonné par son père, Jo Rizza. Il s’est retrouvé en maison de correction, où il s’est endurcit. Confronté à la misère, il a appris la vie. Il faisait partie de ces pieds-noirs arrivés en France, une main devant, une main derrière, les poches vides. » Frédéric Ploquin. Journaliste, spécialiste du grand banditisme. © Photo DR

Sans Jean-Louis Rizza, que s’est-il passé, finalement ?

L’opération a quand même eu lieu. Le 30 octobre 1979, Robert Boulin a été embarqué dans une voiture et, a priori, Gilbert Molina lui a donné un coup de marteau sur le côté gauche du crâne, depuis la banquette arrière. Robert Boulin est décédé, ce qui n’était pas prévu. Molina et son complice l’ont abandonné dans l’étang Rompu. Officiellement, Boulin s’est suicidé : il se serait noyé dans 60 centimètres d’eau, après avoir pris des barbituriques. Il n’aurait pas supporté d’être mis en cause dans une escroquerie immobilière. Le SAC a tout fait pour essayer de faire croire à un suicide. Ils sont même allés jusqu’à voler des éléments de preuve.

Qui a donné l’ordre de lancer cette opération ?

Les commanditaires auraient été Pierre Debizet et Charles Pasqua. Jean-Louis Rizza explique que Debizet et Pasqua étaient très en colère, parce que l’ordre n’était pas de tuer Boulin, mais de l’enlever, et de récupérer chez lui des documents. Depuis, des éléments montrent que la thèse du suicide ne tient pas. Comme, par exemple, en 1983 lorsqu’une deuxième autopsie a révélé l’existence de deux fractures au visage de l’ancien ministre, deux fractures qui avaient été dissimulées jusque-là.

Qu’est devenu Gilbert Molina ?

Gilbert Molina a été employé d’une société de nettoyage à Nice, avant de diriger un hôtel de luxe à Saint-Barthélemy. En parallèle, il faisait des opérations de ce genre, tout en se mêlant de trafics de stupéfiants. Il aurait aussi été un indicateur pour un inspecteur des douanes. Aujourd’hui, Gilbert Molina est décédé.

En juin 2023, Elio Darmon, un ancien du milieu parisien, a dit avoir été témoin d’une discussion qui aurait eu lieu peu après la mort de Robert Boulin, et il accuse Henri Geliot, un truand décédé en 1986 ?

La piste d’Henri Geliot n’est pas une piste confirmée. On est remonté jusqu’à lui grâce une plaque d’immatriculation. Mais Jean Louis Rizza pense que cette plaque a été volée et que ce n’est pas Henri Geliot qui était concerné. Ce que raconte Elio Darmon peut potentiellement être connecté à ce que raconte Jean-Louis Rizza. On peut imaginer qu’Elio Darmon ait vu Gilbert Molina, pourquoi pas ?

« Robert Charpentier, dit « Bob » Charpentier (notre photo) est le fils de l’un des trois commissaires chargés de l’enquête sur le casse de Nice. Son père est décédé, et il ne l’a jamais su. Le fils du commissaire était donc de la partie, et il n’a jamais été inquiété. L’apprenant de son père, c’est probablement lui qui a alerté la bande des Marseillais de Gaëtan Zampa pour leur dire qu’ils allaient être arrêtés, provoquant leur cavale. Ils ont été interpellés ensuite. » Frédéric Ploquin. Journaliste, spécialiste du grand banditisme. © Photo DR

Comment la juge d’instruction en charge de ce dossier, au tribunal de Versailles, a-t-elle accueilli ces révélations ?

Pour le moment, une rencontre a eu lieu avec la famille Boulin et leur avocate. Comme tous les juges, la juge a un agenda judiciaire chargé. Elle va entendre Jean-Louis Rizza. Il est prêt à raconter tout ce qu’il sait à la justice. Potentiellement, son témoignage peut vraiment faire progresser ce dossier, puisqu’il amène le nom du suspect numéro un.

Dans votre livre, Jean-Louis Rizza fait aussi des révélations sur le « casse du siècle » à la Société générale de Nice, en juillet 1976 ?

L’histoire du « casse du siècle » n’est pas tout à fait celle que l’on croit. Pour la première fois, le rôle d’Albert Spaggiari (1932-1989) est raconté en détail. C’est bien lui, avec sa copine de l’époque, et le jeune Jean-Louis Rizza, 23 ans, qui habitait alors chez lui, qui ont a eu l’idée d’accéder à la salle des coffres de la Société générale de Nice en passant par les égouts. Ils ont acheté les plans des égouts auprès d’un adjoint au maire de Nice, Jacques Médecin (1928-1998). Ensuite, il y a eu deux casses.

« Robert Boulin (1920-1979), ministre du travail et de la participation sous Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020) ne s’est pas suicidé. Jean-Louis Rizza révèle qu’on l’a « aidé » à mourir »

C’est-à-dire ?

Il y a d’abord eu le casse organisé par la bande marseillaise de Gaëtan Zampa (1933-1984), qui a ensuite laissé la place au gang des Niçois. Celui qui conduisait la camionnette pour faire les repérages dans les égouts s’appelle Robert Charpentier, dit « Bob » Charpentier. Et il se trouve être le fils de l’un des trois commissaires chargés de l’enquête sur le casse de Nice. Son père est décédé, et il ne l’a jamais su. Le fils du commissaire était donc de la partie, et il n’a jamais été inquiété. L’apprenant de son père, c’est probablement lui qui a alerté la bande des Marseillais pour leur dire qu’ils allaient être arrêtés, provoquant leur cavale. Ils ont été interpellés ensuite. Robert Charpentier était un copain de Jean-Louis Rizza. Il vit désormais en Thaïlande.

Aujourd’hui, que devient Jean-Louis Rizza ?

Jean-Louis Rizza vit plus heureux après le livre qu’avant le livre, parce qu’il a tout raconté. Désormais, il vit en paix avec lui-même. Aujourd’hui, c’est un agent dormant, prêt à servir la France. Pour ce qui est de la voyoucratie, à 72 ans, il a passé l’âge. Quand on a eu un parcours comme le sien, on ne dort que d’une oreille, jusqu’à la fin de sa vie.

Jean-Louis Rizza Frédéric Ploquin

1) Braqueur, mercenaire, aventurier : de l’OAS au grand banditisme de Jean-Louis Rizza, avec Frédéric Ploquin, (Nouveau Monde), 288 pages, 20,90 euros.
2) Confessions d’un patriote corse, des services secrets français au FLNC de Jo Peraldi et Frédéric Ploquin (Fayard, 2024), 328 pages, 15,99 euros (format numérique), 21,90 euros (format « papier »).
3) Le 30 octobre 1979, Robert Boulin est retrouvé mort dans l’étang de la forêt de Rambouillet (Yvelines). Dans une lettre tapée à la machine et portant sa signature, il aurait annoncé son suicide. La justice conclut rapidement qu’il s’est donné la mort par noyade.

« Celui qui conduisait la camionnette pour faire les repérages pour le casse par les égouts de la Société Générale de Nice en juillet 1976 s’appelle Robert Charpentier, dit « Bob » Charpentier. Et il se trouve être le fils de l’un des trois commissaires chargés de l’enquête sur le casse de Nice »

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