Cinq ans après le début de la pandémie de Covid-19, Monaco est-il mieux préparé pour la prochaine crise sanitaire ? Dans un entretien à Monaco Hebdo, le conseiller-ministre pour la santé et les affaires sociales, Christophe Robino, revient sur ce moment où une partie de la planète s’est retrouvée à l’arrêt, pendant que les hôpitaux étaient saturés. Il évoque aussi les leçons que le gouvernement monégasque a tiré, notamment en termes de surveillance sanitaire et de gestion des stocks dits « stratégiques ». Interview.
Cinq ans après, quels enseignements ont été tirés de la pandémie de Covid-19 ?
La pandémie de Covid-19 a profondément bouleversé nos sociétés et nos systèmes de santé à l’échelle mondiale. Elle a particulièrement mis en lumière la nécessité d’une coordination efficace entre l’ensemble des acteurs institutionnels. Sur le plan interne, elle a souligné l’importance du travail interministériel, en impliquant tous les départements, et la plupart des services de l’État. La communication institutionnelle s’est également révélée cruciale : diffuser une information claire et transparente a permis d’orienter la population, et d’éviter la propagation de fausses informations. Nous avons ainsi diversifié nos canaux de communication pour rendre les messages de santé publique plus accessibles, compréhensibles et basés sur des données scientifiques fiables.
Et d’un point de vue logistique ?
D’un point de vue logistique, la coopération avec les autorités françaises a été déterminante. Grâce à cette collaboration, Monaco a pu bénéficier d’un accès rapide aux vaccins, garantissant une couverture vaccinale efficace. Je tiens à réitérer ma profonde gratitude aux autorités françaises pour leur solidarité et leur réactivité tout au long de cette crise. Cet épisode a aussi démontré l’importance du développement de la e-santé en principauté, tout en garantissant la protection du secret médical. L’utilisation du portail Monacosanté pour la prise de rendez-vous en ligne et le déploiement de l’outil « Suivtst » pour le pass sanitaire, ont illustré les avancées numériques dans la gestion de crise. Nous poursuivons cette dynamique, en travaillant à la mise en place d’une base sanitaire nationale, en collaboration avec le département de l’intérieur, de façon à permettre un suivi encore plus efficace en cas de nouvelle crise sanitaire, et à l’établissement d’un plan de reprise opérationnelle spécifique qui tire les enseignements de l’expérience acquise (PROCSAN).
« Afin d’éviter les tensions sur les stocks de masques observées au début de la crise, le gouvernement a mis en place un plan pluriannuel de renouvellement. La direction de l’action sanitaire est en charge de cette gestion, et elle passe régulièrement commande auprès de fabricants français sélectionnés »
Quels autres enseignements ont été tirés ?
Enfin, cette crise nous a rappelé l’importance de la prévention : nos efforts ont, à cette occasion et depuis, été intensifiés, pour promouvoir la santé publique, encourager la vaccination, et renforcer la surveillance des risques sanitaires. Cinq ans après, le bilan est clair : Monaco a su trouver un équilibre entre protection sanitaire et maintien de la vie économique, en évitant les mesures trop restrictives, qui auraient pu fragiliser durablement son dynamisme. D’un point de vue social, les dispositifs de soutien aux entreprises et aux salariés ont permis à la principauté de préserver son attractivité et son modèle économique unique.
Cette crise a notamment été marquée par une période pendant laquelle le stock de masques FFP2 et de masques chirurgicaux a été tendu : quelles leçons ont été mises à profit, et aujourd’hui qui est chargé de la gestion de ces stocks stratégiques ?
Afin d’éviter les tensions sur les stocks de masques observées au début de la crise, le gouvernement a mis en place un plan pluriannuel de renouvellement. La direction de l’action sanitaire est en charge de cette gestion, et elle passe régulièrement commande auprès de fabricants français sélectionnés. Cette gestion stratégique est réalisée en collaboration avec les carabiniers du prince.

De manière préventive, Monaco a-t-il fait d’autres achats, notamment en passant par des appels d’offres européens ?
La principauté bénéficie indirectement des accords conclus entre la Commission européenne et les fabricants de produits de santé, notamment pour l’acquisition de vaccins contre le Covid-19. Dans une logique de protection homogène de la population, avec les résidents, les monégasques, les salariés et les scolaires, Monaco a signé un arrangement administratif avec la France pour l’acquisition de doses de vaccins, dans le cadre des accords de rétrocession entre États membres. Par ailleurs, la constitution d’un stock stratégique d’État, incluant des équipements de protection individuelle et des dispositifs médicaux, est régulièrement renouvelé, afin de garantir une réactivité optimale en cas de nouvelle crise.
« Monaco a signé un arrangement administratif avec la France pour l’acquisition de doses de vaccins, dans le cadre des accords de rétrocession entre États membres. Par ailleurs, la constitution d’un stock stratégique d’État, incluant des équipements de protection individuelle et des dispositifs médicaux, est régulièrement renouvelé, afin de garantir une réactivité optimale en cas de nouvelle crise »
En France, Jean Castex, premier ministre entre juillet 2020 et mai 2022, à qui Emmanuel Macron a demandé de préparer la réouverture du pays au printemps 2020, plaide pour la création d’un « collège de citoyens, d’universitaires, de syndicalistes, de journalistes… » pour identifier ce qui a fonctionné, ou non, pendant cette pandémie : allez-vous mener une démarche similaire à Monaco ?
La spécificité géographique et institutionnelle de la principauté ne nécessite pas la mise en place d’un dispositif identique à celui proposé en France. Dans le cadre de la crise Covid et dès le 30 mars 2020, un comité mixte de suivi a été instauré (1), réunissant les membres du gouvernement et des conseillers nationaux. J’ai personnellement participé en tant qu’élu à ce comité, qui a permis des échanges réguliers sur la situation sanitaire, les mesures mises en place, et leur efficacité, assurant ainsi un suivi adapté jusqu’à la sortie de crise.
Pendant cette période, quelle a été la surmortalité liée au Covid à Monaco (2) ?
La pandémie a entraîné une hausse temporaire de la mortalité, concentrée sur les années 2020 et 2021. En revanche, en 2022, le taux de mortalité à Monaco s’établissait à 8,8 %, soit un niveau conforme à la moyenne décennale, contrairement à d’autres pays où l’impact s’est prolongé jusqu’en 2022.
Selon une étude de l’équipe d’Arnaud Fontanet, épidémiologiste à l’Institut Pasteur et au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), la Norvège, la Suède, le Danemark et l’Irlande affichent 0,5 à 1 décès supplémentaire pour 1 000 habitants : comment Monaco se situe par rapport à ces pays qui ont la surmortalité la plus faible en Europe ?
La surmortalité observée à Monaco dans cette période est conforme à celle observée dans cette étude, nous situant parmi les pays les plus performants dans la gestion de cette crise.
« Seule une future crise pourrait potentiellement permettre au gouvernement de collecter à nouveau les résultats de biologie des laboratoires. Seuls les résultats d’analyse relatifs à la surveillance des eaux usées, des arbovirus, ou encore la déclaration des maladies à déclaration obligatoire, font l’objet d’une collecte aux fins de surveillance épidémique »
Les pays qui ont réagi le plus vite face à la pandémie sont aussi ceux qui ont mieux résisté : comment situez-vous Monaco sur ce plan-là ?
Dès mai 2020, Monaco a mis en place une campagne massive de dépistage via des tests rapides d’orientation diagnostique (Trod), puis un centre national de dépistage gratuit, appuyé par un laboratoire à haute capacité de tests PCR hébergé au Centre scientifique de Monaco (CSM). Outre ces tests, la stratégie monégasque s’est distinguée par une enquête épidémiologique proactive. L’identification et le suivi des cas contacts ont permis de limiter la propagation du virus.

Quelles réformes ont été lancées au département de la santé pour gagner en réactivité ?
Gagner en réactivité doit nécessairement passer par le développement de nos outils numériques. Le développement de la e-santé est une priorité du gouvernement princier depuis plusieurs années et des budgets sont votés chaque année pour poursuivre et accélérer ce développement. Dès la pandémie de Covid-19 maîtrisée, j’ai demandé à la direction de l’action sanitaire de procéder à la rédaction d’un plan national de réponse opérationnelle aux évènements sanitaires, auquel est associé le projet de création d’une base sanitaire nationale. En parallèle, une réflexion est en cours sur la mise en place d’un portail dédié à la déclaration des maladies obligatoires, à la pharmacovigilance, ainsi qu’à la déclaration des évènements indésirables graves. Tous ces chantiers sont nécessaires, mais très sensibles. La protection de la population monégasque ne doit pas justifier une atteinte disproportionnée aux libertés fondamentales. Il s’agit de trouver le juste équilibre entre la nécessaire préparation à d’éventuelles prochaines crises, et la protection des données personnelles de tout individu.
Faudrait-il créer un poste de délégué interministériel pour répondre aux urgences sanitaires, qui ferait un rapport annuel devant le gouvernement et le Conseil national ?
Avec l’expérience acquise à l’occasion de cette crise sanitaire, je considère que les services de l’Etat ont été en capacité à produire des réponses et des solutions adaptées et sur mesure, en un temps record, invalidant le besoin de créer un tel poste.
Qui est responsable de la surveillance épidémique à Monaco et cette surveillance a-t-elle été renforcée depuis le Covid ?
La direction de l’action sanitaire, sous l’autorité de mon département, a la charge d’opérer la surveillance épidémique, aussi dénommée veille sanitaire. La surveillance de pathogènes à haut risque épidémique ou même pandémique correspond aux pathogènes — virus, bactéries, ou même champignons ou parasites — capables d’impacter significativement une société dans son ensemble. Une telle surveillance repose sur une capacité de tests importante, avec un niveau de biosécurité adapté. Depuis la crise causée par le SARS-CoV-2, la direction de l’action sanitaire a mis en place une surveillance active de plusieurs pathogènes dits à « haut risque », en collaboration avec de nombreux services de l’État, le CSM et la Société monégasque des eaux (Smeaux). L’un des aspects de cette surveillance est environnementale, en effectuant des prélèvements réguliers dans les eaux usées qui sont analysés afin de détecter plus rapidement l’émergence de ces pathogènes, avant qu’ils ne puissent impacter la santé humaine. En effet, la détection des pathogènes dans les eaux usées est possible plusieurs semaines avant leur émergence chez l’homme, ce qui permet d’anticiper des mesures sanitaires pertinentes.
« Dès la pandémie de Covid-19 maîtrisée, j’ai demandé à la direction de l’action sanitaire de procéder à la rédaction d’un plan national de réponse opérationnelle aux évènements sanitaires, auquel est associé le projet de création d’une base sanitaire nationale »
Un recueil des résultats de biologie des laboratoires est-il réalisé à Monaco, afin d’anticiper les crises sanitaires éventuelles ?
La gestion des crises n’est pas née avec la pandémie de Covid 19, mais elle nous a permis de renforcer notre capacité de réponse. En effet, comme indiqué précédemment, une veille sanitaire est désormais réalisée par la direction de l’action sanitaire, afin d’anticiper toute potentielle crise. De la même manière, sur le terrain, la préparation aux urgences de toute nature est le quotidien des services responsables de la sécurité nationale et des secours, comme l’a illustré les exercices réalisées la semaine du 10 mars 2025, avec un exercice de sécurité autour du stade Louis II et un exercice incendie au port Hercule. A mon sens, il nous appartient alors plutôt de réfléchir à la façon dont nous pouvons gagner en réactivité. Deux principaux piliers ressortent du bilan de la crise du Covid 19 : l’importance de la communication et du partage d’informations et le développement d’outils numériques permettant la gestion de crise. Par ailleurs, concernant le recueil des résultats de biologie des laboratoires, le gouvernement ne réalise plus la collecte des résultats, dans la mesure où il s’agit de données de santé dont leur collecte par le gouvernement n’est plus justifiée.
Pourquoi ?
Parce qu’en matière de protection des données personnelles, la règle reste l’anonymat. Ainsi, seule une future crise pourrait potentiellement permettre au gouvernement de collecter à nouveau de telles données. Seuls les résultats d’analyse relatifs à la surveillance des eaux usées, arbovirus [virus qui se transmet par piqûre d’arthropode : moustique, tique… — NDLR], ou encore la déclaration des maladies à déclaration obligatoire, font l’objet d’une collecte aux fins de surveillance épidémique.
Pour lutter contre une pandémie, les pouvoirs publics doivent aussi parvenir à se faire entendre de la population, alors que certaines mesures parfois contradictoires pendant le Covid, ont pu semer le trouble et marquer les esprits : les Monégasques et les résidents accepteront-ils un éventuel nouveau confinement et une nouvelle vaccination de masse ?
La prochaine crise ne nécessitera pas, a fortiori, un confinement ou une vaccination de masse. Quel que soit le type de mesures adoptées, il sera indispensable de faire preuve de pédagogie, en justifiant les mesures prises par des données scientifiques fiables et étayées, et d’une communication claire et coordonnée de la part des services du gouvernement.
Finalement, si une nouvelle crise sanitaire massive se présentait, estimez-vous que la principauté est désormais mieux préparée ?
En sus des enseignements tirés développés en début de propos, j’ai souhaité qu’un bilan interne soit réalisé auprès de la direction de l’action sanitaire dès 2022, afin d’identifier les pistes d’amélioration. Outre la direction, à travers ses divisions, chaque centre et cellule Covid 19 a ainsi pu faire part de son avis sur la gestion de la crise Covid 19. Je pense qu’il est essentiel de pouvoir tirer les enseignements d’équipes qui étaient sur le terrain, au contact de la population, directement ou indirectement, via le centre d’appels notamment. Pour autant, dans la mesure où la nature de la prochaine crise est inconnue, il est important que la procédure de réponse opérationnelle, qui est en cours d’élaboration, envisage différents scénarios de crise sanitaire, et pas uniquement sur la base d’une épidémie à transmission aérienne.
1) Ce comité mixte de suivi a été instauré par l’ordonnance souveraine n° 8018 du 26 mars 2020.
2) Le Covid a aussi provoqué une récession économique. En France, le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 7,5 % en 2020, contre 10 % pour le Royaume-Uni, l’Espagne ou l’Italie. A Monaco, en 2020, le PIB était de 5,97 milliards d’euros, contre 6,6 milliards en 2019. En 2021, le PIB de la principauté était de 7,27 milliards d’euros, avant de remonter à 8,34 milliards d’euros en 2022, et à 9,24 milliards en 2023.



