mercredi 22 avril 2026
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Handipact : le bilan, deux ans après

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Lancé fin 2023, le plan Handipact a marqué un tournant dans la manière dont la Principauté aborde le handicap. Mobilité, culture, emploi… Les avancées sont tangibles, même si des freins persistent, notamment dans le secteur privé. Bilan croisé, deux ans après son lancement, avec l’Association monégasque des handicapés moteurs (AMHM) et Lionel Galfré, délégué au handicap au sein du gouvernement monégasque. Par Mélicia Poitiers

C’est pendant le règne de Rainier III (1923-2005) que la Principauté s’est intéressée pour la première fois de manière structurée au handicap. L’ordonnance souveraine de 2001 a en effet posé les bases d’un système de prestations et d’allocations destiné aux personnes en situation de handicap. Ce cadre a été progressivement enrichi, mais les dispositifs sont restés axés sur la protection sociale. Quand le plan Handipact est lancé en décembre 2023 par le gouvernement monégasque, l’ambition affichée est claire : dépasser l’approche strictement sociale du handicap pour en faire un sujet d’inclusion, transversal et intégré à toutes les politiques publiques.

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À l’origine de cette impulsion, une volonté politique portée par le conseiller-ministre pour les affaires sociales et de santé, Christophe Robino, avec la création d’un poste inédit : celui de délégué au handicap du gouvernement monégasque.

De la prise en charge à l’inclusion

Jusqu’alors, la question du handicap était traitée principalement au sein des services sociaux. Ce poste gouvernemental, confié à Lionel Galfré, marque ainsi une rupture. « La loi Rainier III faisait déjà beaucoup en matière de prise en charge, d’aides et d’accompagnement, rappelle ce dernier. Mais on voulait aller plus loin, en mettant en place des actions très concrètes dans la vie des gens et qui correspondent vraiment à leur réalité. L’ambition est de faire de Monaco une terre exemplaire en matière d’inclusion. Et l’inclusion ce n’est pas s’occuper des personnes en situation de handicap : c’est faire en sorte que la société, dans son ensemble, les intègre dans leur quotidien ». Au total, 520 personnes sont déclarées en situation de handicap à Monaco, sachant que ce chiffre comprend aussi des personnes âgées.

Quand le plan Handipact est lancé en décembre 2023 par le gouvernement monégasque, l’ambition affichée est claire : dépasser l’approche strictement sociale du handicap pour en faire un sujet d’inclusion, transversal et intégré à toutes les politiques publiques

« Nothing about us, without us »

En deux ans, les principaux concernés ont-ils constaté le changement ? La réponse est « oui ». « Le fait que le gouvernement lance cette politique d’inclusion donne une ligne de conduite pour que tous les acteurs du pays soient plus à l’écoute », se réjouit Steve Martinelli, vice-président de l’Association monégasque des handicapés moteurs (AMHM). « L’arrivée de M. Galfré a tout changé », affirme de son côté Renato Piccino, l’un de ses membres. « On a un relais au sein du gouvernement. On se sent écoutés, consultés et quand on fait remonter un problème, il y a un vrai suivi », abonde Bettina Biancheri, secrétaire de l’association.

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Un constat qui résulte d’un principe revendiqué : « Nothing about us, without us » [« rien sur les personnes en situation de handicap, sans leur participation » — NDLR]. « Parfois les gens pensent connaître nos besoins. Résultat : beaucoup de dispositifs ne fonctionnaient pas dans la réalité », insiste Lionel Galfré.

L’application Ma Place PMR © Photo DR

Mobilité et accessibilité : des avancées concrètes

Premiers axes travaillés : la mobilité et l’accessibilité. Empêcher que des personnes renoncent à sortir de chez elles, et donc s’isolent faute d’accessibilité, est l’un des enjeux centraux du plan Handipact. Si rendre chaque centimètre du territoire monégasque accessible est « impossible » selon Lionel Galfré, des progrès significatifs ont été réalisés. Depuis fin 2024, tous les bâtiments publics sont accessibles, à l’exception de ceux bénéficiant de dérogations liées à leur caractère historique ou à des projets de déménagement.

« L’ambition est de faire de Monaco une terre exemplaire en matière d’inclusion. Et l’inclusion ce n’est pas s’occuper des personnes en situation de handicap : c’est faire en sorte que la société, dans son ensemble, les intègre dans leur quotidien »

Lionel Galfré. Délégué au handicap au sein du gouvernement monégasque

Les trottoirs ont tous été transformés en trottoirs « bateaux » [avec dépression sur une portion de trottoir pour permettre la montée et la descente — NDLR], les passages piétons sont tous équipés de bandes podotactiles et les feux tricolores d’un système sonore activable par télécommande pour les personnes aveugles. « Il reste des quartiers un peu plus compliqués, comme Monaco-Ville, le quartier Plati ou le secteur de la tour Odéon, reconnaît Lionel Galfré. Mais l’essentiel est de proposer des solutions alternatives. »

StreetNav

C’est dans cet esprit qu’a été lancée StreetNav, une application mobile développée par une start-up parisienne qui, comme un GPS spécial pour les personnes en situation de handicap, qui propose les itinéraires les plus adaptés, qu’il s’agisse d’un handicap moteur ou d’une cécité visuelle. « Elle peut tout aussi bien servir à des personnes avec une poussette ou des valises », note l’AMHM.

Au total, 520 personnes sont déclarées en situation de handicap à Monaco, sachant que ce chiffre comprend aussi des personnes âgées

Comme Waze, elle permet de signaler les nouveaux obstacles en temps réel, notamment les pannes d’ascenseurs ou des obstacles temporaires, comme un chantier ou une manifestation événementielle, et de les contourner.

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L’AMHM a activement participé à la conception de cette application. « En tant que locaux, nous connaissons des passages secrets et des solutions de repli. Mais pour les touristes, c’était plus compliqué. Plusieurs de nos membres ont fait les cobayes, et ils ont même été rémunérés pour ça. On a finalisé nos essais la semaine dernière. Toutes nos remarques ont été intégrées et on trouve l’application très pertinente », raconte Renato Piccino. En parallèle, le gouvernement monégasque a développé, en interne, l’application Ma Place PMR, qui permet de localiser en temps réel les places de stationnement réservées au personnes en situation de handicap disponibles, grâce à des capteurs installés au sol et avec une visualisation de l’environnement immédiat.

Des transports en commun très accessibles

Mais certains axes restent inaccessibles en fauteuil, comme l’avenue d’Ostende « qui ne s’envisage ni en montée, ni en descente, à moins que Musclor ne vous pousse » selon l’AMHM. Même il y a toujours les transports publics pour pallier. Les bus de la compagnie des autobus de Monaco (CAM) sont jugés globalement très accessibles, et l’offre Clicbus a récemment été renforcée, avec l’acquisition d’un second véhicule accessible PMR pour le soir et le week-end.

Le service Mobibus cristallise certaines frustrations. La mise aux normes de la flotte a entraîné une perte de capacité : là où deux fauteuils pouvaient être transportés auparavant, un seul est désormais accepté, et certains fauteuils de grande taille ne rentrent plus qu’allongés

Une avancée obtenue après que les associations ont fait remonter le problème. En revanche, le service Mobibus cristallise certaines frustrations. La mise aux normes de la flotte a entraîné une perte de capacité : là où deux fauteuils pouvaient être transportés auparavant, un seul est désormais accepté, et certains fauteuils de grande taille ne rentrent plus qu’allongés. « Parfois aussi on régresse… Cela peut isoler certaines personnes, notamment lorsqu’elles vivent dans des quartiers difficiles d’accès », déplore Annie Olivi, président de l’AMHM.

« Au-delà d’un lieu accessible, il faudra aussi penser à rendre les scènes accessibles, parce qu’il est problématique de considérer ad hoc qu’il n’y a pas d’artistes en situation de handicap ou qu’une personne en situation de handicap ne peut pas recevoir un prix. » Lionel Galfré. Délégué au handicap au sein du gouvernement monégasque. ©

« Ce n’est pas un problème d’argent, mais un problème de volonté »

L’accessibilité des commerces, bars et restaurants est sans doute le chantier le plus difficile, puisque le gouvernement n’a pas la main sur le secteur privé. « On a créé un dépliant qu’on a distribué à tous, en leur expliquant ce qu’ils pouvaient faire pour rendre leur commerce plus accessible. Une boucle magnétique pour les gens qui n’entendent pas, une petite rampe amovible… Ce sont des choses qui ne coûtent pas cher. Avec quelques centaines d’euros on peut déjà installer ces deux dispositifs. Et en plus, le gouvernement finance jusqu’à 5 000 euros. Ce n’est pas un problème d’argent, mais un problème de volonté », tranche le délégué au handicap, même s’il reconnaît que la taille des commerces complique les choses. « Nous avons besoin d’espace pour pouvoir circuler. Eux, ils ont besoin d’espace pour exposer. On comprend la difficulté », souligne aussi l’association.

« Quand je voyage avec ma femme, nous prenons des chambres PMR, et que grâce à ça, nous connaissons très bien les parkings… Oui, parce que les chambres PMR ont toujours vue sur le parking, jamais sur la mer ou la montagne… L’accès au beau nous est interdit »

Lionel Galfré. Délégué au handicap au sein du gouvernement monégasque

Mais alors comment les résidents monégasques en situation de handicap font ils les boutiques actuellement ? Ils vont au centre commercial Shopping Promenade Riviera à Cagnes-sur-Mer, près de Nice, pour ceux qui le peuvent. Ou bien, ils se mettent devant les magasins à Monaco et les commerçants leur sortent les produits sur le trottoir et les laissent aller les essayer chez eux… Interrogée par Monaco Hebdo, l’union des commerçants et artisans de Monaco (Ucam) n’avait pas répondu à nos sollicitation avant le bouclage de notre magazine, le 10 mars 2026.

Les initiatives de la Société des bains de mer

Au-delà de la question morale, Lionel Galfré avance un argument économique : « Un restaurant non accessible, par exemple, je n’y vais pas. Mais je ne vais jamais au restaurant seul. J’y vais avec ma famille, mes amis. Donc ce ne sont pas un, mais plusieurs couverts qu’ils perdent », plaide-t-il. Il assure toutefois que de belles initiatives devraient fleurir à Monaco cette année dans le domaine de l’hôtellerie-restauration, notamment du côté de la Société des bains de mer (SBM).

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« Je racontais à l’un de leurs responsables hôteliers récemment que quand je voyage avec ma femme, nous prenons des chambres PMR, et que grâce à ça, nous connaissons très bien les parkings… Oui, parce que les chambres PMR ont toujours vue sur le parking, jamais sur la mer ou la montagne… L’accès au beau nous est interdit », évoque Lionel Galfré. Ce dernier, dont l’hôtel est actuellement en travaux, a justement prévu deux chambres PMR avec vue sur la mer, a affirmé le délégué au handicap, satisfait. D’autres seraient notamment en train de former leur personnel à recevoir des personnes aveugles.

Des tribunes PMR à chaque événement

Dans le domaine événementiel, le changement est spectaculaire. Grand Prix, Tour de France, Vuelta : la question de l’accessibilité est désormais intégrée en amont, avec la mise en place de tribunes PMR, et parfois même d’accompagnement dédié. C’est le cas pour le Grand Prix de Monaco. « Pour le Tour de France, il n’y avait pas de tribune PMR. On en a parlé à M. Galfré. Il est monté au créneau, et non seulement on a eu une tribune PMR, mais aussi des WC adaptés, des chaises pour nos accompagnants… Et maintenant, dès qu’il y a un événement, les organisateurs nous appellent et nous disent : « On vous la met où la tribune PMR ? », raconte Bettina Biancheri, amusée.

« L’arrivée de M. Galfré a tout changé. On a un relais au sein du gouvernement. On se sent écoutés, consultés et quand on fait remonter un problème, il y a un vrai suivi »

Renato Piccino. Membre de l’association monégasque des handicapés moteurs (AMHM)

Des institutions culturelles qui trainent la patte ?

En revanche, l’association regrette le manque de volonté des institutions culturelles. « Le théâtre des Variétés était la seule qui était vraiment super pour les personnes en fauteuil roulant, parce qu’il y avait six emplacements sur la mezzanine. Mais les normes ont changé, et quand ils ont fait les travaux, ils en ont retiré trois », raconte Annie Olivi. Concernant le Grimaldi Forum, il a reçu fin 2025 le trophé Handipact pour son exposition estivale « Couleur ! », accessible aux personnes sourdes, en fauteuil, et aux personnes victimes de troubles psy. Des coins de repos avaient notamment été prévus. Mais pour l’AMHM, c’est une exception. « Pour certains événements et dans les petites salles, ils veulent bien déboulonner des sièges pour mettre des fauteuils roulants, mais pour la grande salle, non. Ils nous mettent dans un coin proche des sorties de secours, et nous payons le même prix sans aucune visibilité », assure Annie Olivi.

« Un handicapé ça passe, deux ça fait tache »

« Quant au théâtre princesse Grace… Un handicapé ça passe, deux ça fait tache », ajoute la présidente de l’association. « Il faut dire les choses comme elles sont. Je vais taire le nom, mais certains établissements ne veulent pas nous accueillir car « trop de fauteuils en terrasse, ce n’est pas vendeur » », ajoute Bettina Biancheri. Contacté par Monaco Hebdo, ce théâtre n’avait pas répondu à nos questions avant le bouclage de notre magazine, le 10 mars 2026, pas plus que la direction des affaires culturelles du gouvernement monégasque. Pour Lionel Galfré, il faut être patient et pédagogue. « Parfois, il suffit que le gouvernement leur explique que dans le cadre d’une politique gouvernementale, il faut le faire, pour que le pays soit exemplaire », explique-t-il. Avant d’ajouter : « Au-delà d’un lieu accessible, il faudra aussi penser à rendre les scènes accessibles, parce qu’il est problématique de considérer ad hoc qu’il n’y a pas d’artistes en situation de handicap ou qu’une personne en situation de handicap ne peut pas recevoir un prix ». Contacté par Monaco Hebdo, le Grimaldi Forum s’est défendu. « Toutes nos salles sont accessibles aux personnes en situation de handicap et respectent les normes en vigueur. Construit en 2000, selon des standards différents et une architecture sous-mer contraignante en cas d’évacuation, certaines places en fauteuil se trouvent, en effet, en fond de salle, près des sorties, pour garantir sécurité et accessibilité sans marches. Le tarif appliqué correspond à la zone où se situe la place, avec une visibilité assurée et chaque personne en situation de handicap reçoit un accompagnement personnalisé. Quant à nos initiatives d’inclusion et d’accessibilité, elles sont pérennes et en constante évolution. Chaque année, nous accueillons davantage d’associations et développons de nouveaux dispositifs, comme la vidéo introductive en langue des signes pour « Couleurs ! », qui sera réitérée chaque été, ou l’accessibilité auditive via le système à induction magnétique, disponible pour tous nos événements. Le Grimaldi Forum est également certifié ISO 20121, une norme internationale attestant de notre engagement social et de notre responsabilité sociétale. Nous restons attentifs aux retours des associations et nous continuons de renforcer nos actions, pour améliorer nos installations et services, en conciliant sécurité, confort et accessibilité », plaide le Grimaldi Forum.

En matière d’emploi, pas de coercition

Contrairement à d’autres pays, Monaco a fait le choix de ne pas instaurer de quotas en matière d’emploi dans le cadre d’une démarche qui de manière globale se veut non coercitive. Mais les chiffres montrent un taux d’activité élevé. Si dans les 520 personnes en situation de handicap à Monaco, on enlève les enfants, les retraités et les personnes qui du fait de leur handicap ne peuvent pas travailler, plus de 90 % ont un emploi. Un très bon chiffre pour Lionel Galfré, qui rappelle que « travailler, c’est le meilleur moyen d’exister socialement ». Le logement est une thématique qui n’a pas encore été travaillée par le délégué, mais la loi héritée du prince Rainier III permet à des personnes handicapées, même non monégasques, d’accéder à des appartements adaptés à des loyers très inférieurs au marché privé. Un dispositif salué unanimement.

Éducation : le système français, avec davantage de moyens

Quant à l’éducation, en Principauté, deux options existent pour les enfants en situation de handicap : l’inclusion en classe ordinaire avec un auxiliaire de vie scolaire (AVS) ou l’orientation vers des structures spécialisées, avec des classes Ulysse ou au centre Plati. « A Monaco, on est héritiers du système français, qui a quand même tendance à écarter les élèves du système classique, contrairement à l’Italie qui les y laisse le plus longtemps possible, et qui ne met pas d’AVS, mais deux enseignants. Heureusement, Monaco dispose de moyens suffisants pour assurer un AVS dès qu’il est nécessaire, ce qui n’est pas toujours le cas en France », explique Lionel Galfré. Quoi qu’il en soit, deux ans après son lancement, Handipact a clairement changé la donne. Les avancées sont nombreuses, les mentalités évoluent, et la concertation est devenue la règle. L’inclusion reste un travail de longue haleine, mais pour Lionel Galfré, « l’important, c’est que désormais, on y pense. Car quand on y pense, on finit par trouver des solutions ».

Pour lire la suite de notre dossier consacré au bilan du plan Handipact, cliquez ici.

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