dimanche 8 mars 2026
AccueilActualitésSociétéRéseaux sociaux et téléphones à l’école : Monaco pourrait-il suivre l’exemple français ?

Réseaux sociaux et téléphones à l’école : Monaco pourrait-il suivre l’exemple français ?

Publié le

La régulation numérique des mineurs avance en France. L’Assemblée nationale a adopté le 26 janvier 2026 une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans et limitant l’usage des téléphones dans les lycées. Fondée sur un rapport parlementaire sur TikTok et ses effets psychologiques, cette mesure vise à protéger les jeunes, tout en respectant leurs libertés. À Monaco, la question d’une adaptation similaire se pose. Par Raphaël Brun

Cette fois, c’est (presque) fait. En France, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été approuvée par les députés le 26 janvier 2026. Ce texte va plus loin, car il interdit aussi l’usage des téléphones mobiles par les adolescents dans les lycées. Poussée par le président Emmanuel Macron, cette proposition de loi a recueilli un assentiment presque général. Seuls les « insoumis » et deux députés du groupe écologiste ont voté contre. « Ces réseaux sociaux avaient promis de relier, ils ont fragmenté. Ils avaient promis d’informer, ils ont saturé. Ils avaient promis de divertir, ils ont enfermé », a lancé dans l’hémicycle avant le vote Laure Miller, députée Renaissance, du groupe Ensemble pour la République de la Marne, à qui l’on doit ce texte.

Ratifiée par Monaco, la Convention internationale des droits de l’enfant garantit aux mineurs le droit à la liberté d’expression, à l’accès à l’information et à participer aux décisions qui les concernent, y compris dans les environnements numériques

« Le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre »

Cette élue est aussi la rapporteuse du rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Ce document a été publié le 11 septembre 2025, après six mois de travaux et d’auditions d’experts, de familles, de jeunes utilisateurs et de représentants de cette plateforme. Ce document recommande de renforcer le contrôle parental et la vérification de l’âge, de limiter le temps d’écran pour les mineurs, d’améliorer la transparence des algorithmes, de renforcer la modération des contenus dangereux, de sensibiliser les jeunes et les parents aux risques psychologiques et de prévoir des sanctions contre le non-respect de ces règles par la plateforme. Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée du numérique est allée plus loin, estimant que, « avant 15 ans, c’est l’âge de l’insouciance, de la créativité, de l’apprentissage et de la construction de soi. Le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre, tout autant qu’il n’a pas à être dominé ». Néanmoins, pour respecter le droit européen et éviter tout risque pour les libertés fondamentales, ce texte a dû être quelque peu revu à la baisse. En effet, impossible de rendre les plateformes de réseaux sociaux responsables de la mise en œuvre de cette interdiction, car ce type de décision relève de l’Union européenne (UE). En revanche, ces plateformes devront créer des dispositifs afin de vérifier l’âge des utilisateurs.

Lire aussi | Interdiction du téléphone à l’école — Séverine Erhel : « Ce qui manque le plus, c’est la coconstruction »

Du côté des sanctions, ce sera à la Commission européenne de les gérer. L’accès à « certaines fonctionnalités semi-publiques de services de messagerie instantanée », et à des « fonctionnalités sociales intégrées à certains jeux vidéo en ligne, lorsque ces fonctionnalités exposent les utilisateurs à des risques avérés en matière de contacts, de contenus ou d’interactions » sont aussi interdits par ce texte. Ce sont ici les messageries instantanées, comme WhatsApp ou Signal notamment, qui sont visées, ainsi que des jeux vidéo comme Fortnite ou Roblox, par exemple. Quant à l’interdiction du téléphone mobile dans les lycées, en France les questionnements ont notamment concernés la complexe mise en application de cette mesure. Afin d’apporter de la souplesse, un amendement permettra au règlement intérieur de chaque établissement de décider dans quels lieux il sera possible, ou non, d’utiliser un téléphone. Avec une seule lecture au lieu de deux dans chaque chambre du Parlement, ce texte pourrait entrer en vigueur dès la rentrée scolaire de septembre 2026. Anne Le Hénanff souhaite, pour sa part, que les plateformes aient pu vérifier l’âge de la totalité de leurs utilisateurs d’ici le 1er janvier 2027.

Smartphone

En Principauté aussi, le gouvernement monégasque et les élus du Conseil national s’interrogent. Et l’exécutif a même décidé de passer à l’action. Ainsi, l’interdiction d’utiliser son téléphone portable à l’école, du CM2 à la terminale, a été mise en place à la rentrée scolaire du 8 septembre 2025. Depuis cette date, les élèves doivent verrouiller leur smartphone dans une pochette magnétique qui leur est fournie. Cette dernière bloque toute connectivité pendant les heures de cours. Objectif affiché : réduire les distractions numériques et améliorer la concentration et le bien-être des jeunes. Avant cela, l’usage des téléphones était déjà interdit sur le papier dans les établissements, mais cette nouvelle mesure renforce son application pratique dans toute la Principauté. Quant aux sanctions, elles sont graduées : convocation des parents, heures de retenue et, pour récidive ou comportements graves, possibilité d’exclusion temporaire de l’établissement scolaire. Des mesures pédagogiques et éducatives sont aussi prévues. Plus généralement, du côté du département de l’intérieur du gouvernement monégasque, on estime qu’aujourd’hui, « la question de l’usage des réseaux sociaux par les enfants et les adolescents est un sujet majeur de société. Les débats engagés en France autour de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans traduisent une prise de conscience collective des risques réels auxquels les jeunes sont exposés en ligne : cyberharcèlement, désinformation, pression sociale, troubles du sommeil ou atteintes à la santé mentale. Ces préoccupations sont partagées par la Principauté de Monaco ». Mais pas question pour autant de céder à la panique, assure-t-on du côté du gouvernement princier, qui défend une « approche globale, progressive et équilibrée. Il ne s’agit ni de nier les dangers, ni d’apporter une réponse uniquement fondée sur l’interdiction, mais de construire une politique cohérente, qui protège les mineurs, tout en respectant leurs droits, leur développement et leur place dans une société numérique ».

Lire aussi | Interdiction du téléphone à l’école — Mathilde Le Clerc : « Chaque acteur doit jouer son rôle et assumer ses responsabilités »

Et justement, concernant l’interdiction du téléphone mobile décidée et mise en place depuis septembre 2025 dans les établissements scolaires publics de la Principauté, c’est la satisfaction qui prédomine : « Les premiers bilans sont positifs : amélioration de la concentration, diminution de la fraude et du cyberharcèlement, interactions sociales plus riches entre élèves. Parents, enseignants et élèves reconnaissent largement les bénéfices de cette régulation ». Rappelant que cette mesure avait pour objectif de « faire prendre conscience de l’accaparement des élèves par les écrans et de favoriser une meilleure attention en classe » et que « les premiers bilans sont positifs », le département de l’intérieur indique que cette expérimentation sera donc reconduite, car il reste « convaincu qu’un encadrement clair et expliqué peut produire des effets durables ».

Reseaux sociaux Enfants Adolescents
« La direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports étudie notamment la diffusion d’outils comme FantomApp (1), promu par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), qui propose des ressources pratiques pour sécuriser ses usages en ligne, de régler les paramètres de confidentialité des réseaux sociaux, et de trouver de l’aide en cas de cyberharcèlement ou de problèmes numériques. Ces outils ne remplacent pas le dialogue avec les adultes, mais ils viennent le soutenir, dans une logique de coéducation avec les familles. » Le département de l’intérieur du gouvernement monégasque.  © Photo Shutterstock

Réseaux sociaux

En janvier 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié un rapport qui alerte sur les risques avérés des réseaux sociaux pour la santé des 11-17 ans, et cela n’a pas échappé aux autorités monégasques : « Les alertes récentes de l’Anses sur les risques avérés des réseaux sociaux pour les 11-17 ans, notamment en matière de sommeil, d’estime de soi, de comportements à risques et de cyberviolences, confirment la nécessité de renforcer ces politiques. Le gouvernement princier retient en particulier l’importance de fournir aux parents et aux adolescents des repères de bonnes pratiques, fondés sur des données scientifiques et co-construits avec l’ensemble des acteurs concernés, y compris les jeunes eux-mêmes. La direction de l’éducation nationale échange régulièrement avec l’association des parents d’élèves (Apem) sur ces sujets qui nécessitent aussi l’engagement parental. » Dans un tel contexte, l’interdiction est-elle la solution à tout ? Car, de toute façon, les adolescents ont évidemment une série de parades à leur disposition. Dans le désordre, on citera la mise en place de techniques pour tromper les outils de vérification de l’âge, ou encore la possibilité de s’intéresser à des réseaux qui ne sont pas encore concernés par cette interdiction. Autres possibilités : la consultation de contenus sans créer de comptes, et même, pour certains, l’utilisation du téléphone de leurs parents, ce qui leur permet d’accéder à des contenus réservés aux adultes.

Dans une société numérique où les adolescents construisent une part importante de leur identité en ligne, il faut agir avec mesure. Le gouvernement monégasque cherche donc à déployer des structures éducatives qui utilisent ces outils comme des leviers pédagogiques, plutôt que de les exclure totalement

Interrogé par Monaco Hebdo, le gouvernement monégasque, par l’intermédiaire de son département de l’intérieur, se dit conscient de cela. Il faut donc viser plus haut, et s’intéresser aux dirigeants de ces plateformes : « Monaco s’inscrit dans une logique de responsabilisation accrue des plateformes numériques, en cohérence avec les standards internationaux et européens, notamment le Digital Services Act [le règlement sur les services numériques — NDLR]. Ce cadre vise à obliger les plateformes à démontrer qu’elles ne sont pas nocives pour les mineurs, à mieux encadrer leurs algorithmes, et à renforcer la protection contre les contenus problématiques. La régulation ne peut reposer uniquement sur les familles ou l’école : les acteurs économiques doivent aussi assumer pleinement leur responsabilité. »

« Les débats engagés en France autour de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans traduisent une prise de conscience collective des risques réels auxquels les jeunes sont exposés en ligne : cyberharcèlement, désinformation, pression sociale, troubles du sommeil ou atteintes à la santé mentale. Ces préoccupations sont partagées par la Principauté de Monaco »

Le département de l’intérieur du gouvernement monégasque

Liberté d’expression et à l’accès à l’information

Et puis, il y a aussi l’épineuse question du respect des libertés individuelles. Ratifiée par Monaco, la Convention internationale des droits de l’enfant garantit aux mineurs le droit à la liberté d’expression, à l’accès à l’information et à participer aux décisions qui les concernent, y compris dans les environnements numériques. Pour le gouvernement princier, l’équation n’est pas simple : il s’agit de concilier ces droits fondamentaux avec les mesures d’encadrement des réseaux sociaux, mais aussi d’apporter des garanties afin que ces libertés soient respectées, tout en protégeant les jeunes des risques en ligne. Un sacré casse-tête devant lequel le département de l’intérieur ne recule pourtant pas : « Le gouvernement princier veille à préserver l’équilibre entre protection des mineurs et respect des libertés individuelles. Monaco est attachée aux principes de la Convention internationale des droits de l’enfant. Toute mesure d’encadrement doit donc être proportionnée, compréhensible et respectueuse de ces droits fondamentaux. L’éducation au numérique constitue donc un pilier central de l’action publique monégasque. Les élèves et les étudiants découvrent souvent les réseaux sociaux très tôt, par leurs propres usages et les échanges entre pairs. Il est donc essentiel de les accompagner dans cet apprentissage. » A titre d’exemple, le gouvernement cite le programme Extended Monaco, qui a « permis d’équiper collégiens, lycéens, étudiants et enseignants d’ordinateurs sécurisés et de comptes nominatifs Microsoft Office 365 Copilot. Les outils collaboratifs et de communication, comme Teams, offrent un cadre scolaire sécurisé, qui permet d’aborder concrètement les règles de la communication numérique et les bonnes pratiques en ligne », estime-t-on du côté du département de l’intérieur.

A Monaco, l’éducation aux médias et à l’information est désormais intégrée dans les programmes scolaires, de l’école au BTS, à travers des projets pédagogiques concrets : création de journaux, de webradios, de vidéos et participation à des concours

« Une approche multifactorielle »

Dans une société numérique où les adolescents construisent une part importante de leur identité en ligne, il faut agir avec mesure. Le gouvernement monégasque cherche donc à déployer des structures éducatives qui utilisent ces outils comme des leviers pédagogiques, plutôt que de les exclure totalement. Ainsi, l’éducation aux médias et à l’information est désormais intégrée dans les programmes scolaires, de l’école au BTS, à travers des projets pédagogiques concrets : création de journaux, de webradios, de vidéos, et participation à des concours. « Ces projets permettent aux élèves de comprendre comment se fabriquent les informations, d’apprendre à vérifier les sources, à respecter la propriété intellectuelle et à développer leur esprit critique. La formation des enseignants joue également un rôle clé pour inscrire durablement ces compétences dans les enseignements », ajoute-t-on du côté du gouvernement. Quant au volet consacré à la prévention, il reste essentiel, et il doit être remis à jour en permanence. Des pistes concrètes existent déjà, assure le département de l’intérieur : « La direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports étudie notamment la diffusion d’outils comme FantomApp (1), promu par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), qui propose des ressources pratiques pour sécuriser ses usages en ligne, de régler les paramètres de confidentialité des réseaux sociaux, et de trouver de l’aide en cas de cyberharcèlement ou de problèmes numériques. Ces outils ne remplacent pas le dialogue avec les adultes, mais ils viennent le soutenir, dans une logique de coéducation avec les familles. » En tout cas, à court terme, il ne sera pas possible de contraindre les réseaux sociaux à être moins toxiques. Dans l’immédiat, la solution passera donc nécessairement par l’éducation aux médias et au numérique. « La position de Monaco repose sur une conviction forte : la réponse aux défis numériques des jeunes ne peut être ni uniquement répressive, ni uniquement déclarative. Elle doit combiner régulation des plateformes, éducation aux nouveaux usages, prévention et dialogue. C’est cette approche multifactorielle, et responsable, que le gouvernement princier entend poursuivre, afin de permettre aux jeunes de grandir, d’apprendre et de s’exprimer dans un environnement numérique plus sûr et plus respectueux », résume-t-on du côté du département de l’intérieur. Pas question donc de croire qu’interdire, c’est éduquer.

1) FantomApp est une application gratuite créée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) pour aider les jeunes, en particulier les 10-15 ans, à mieux sécuriser leurs usages en ligne et à protéger leurs données personnelles sur les réseaux sociaux.

Pour lire la suite de notre dossier consacré à l’interdiction du téléphone à l’école et aux réseaux sociaux, cliquez ici.

Newsletter

Une sélection quotidienne d'informations directement dans votre boite Mail