Professeure des universités en psychologie du numérique à l’université de Rennes 2, Séverine Erhel analyse pour Monaco Hebdo les effets des politiques « no phone » à l’école. À partir des données scientifiques disponibles, elle revient sur l’impact des interdictions de smartphones sur le climat scolaire, le bien-être, les apprentissages et le cyberharcèlement, ainsi que sur les enjeux d’éducation aux médias et à l’intelligence artificielle. Propos recueillis par Raphaël Brun
Quel regard portez-vous sur la décision prise par l’éducation nationale monégasque d’interdire depuis le 8 septembre 2025 les téléphones, de la primaire au lycée ?
L’idée d’interdire les téléphones portables à l’école n’est pas nouvelle. Dans les salles de classe, ils sont interdits dans les collèges français et en primaire depuis 2018. L’interdiction a été décidée pour éviter le cyberharcèlement. Mais cela ne traite pas ce problème.
Pourquoi ?
Parce que le cyberharcèlement ne se limite pas aux grilles des écoles. Des études ont été faites pour quantifier les bénéfices de l’interdiction du smartphone en milieu scolaire. Très clairement, on constate des impacts très faibles sur le cyberharcèlement. Quand les personnes sortent du contexte scolaire, le cyberharcèlement continue. Des études observent même que ce type de mesure l’a renforcé. Comme les jeunes ne peuvent rien faire en journée, ils y vont encore plus fort le soir, dans les groupes de discussion.
« Partager son attention entre son smartphone et des devoirs affecte à la fois les performances, notamment le temps de réalisation de la tâche, le niveau d’erreur et le niveau de connaissances. Plus on va faire du multitâche, plus on va générer des difficultés à pouvoir contrôler ce comportement »
Au-delà du cyberharcèlement, cette interdiction cherche aussi à améliorer le bien-être des élèves ?
Une étude publiée en 2024 montre, là encore, que les bénéfices sont très faibles sur la santé et le bien-être des élèves. Pour les apprentissages, quelques bénéfices ont été identifiés, mais ils sont très faibles aussi. Le seul point positif qui est démontré dans les études, notamment par un travail réalisé en 2020, c’est pour les jeunes enfants, et cela concerne le climat scolaire. Chez les élèves de 8 à 12 ans, le climat de la classe s’est amélioré. Les expériences subjectives, les émotions et les liens mutuels dans la communauté éducative s’améliorent aussi quand on supprime les téléphones portables. De meilleures capacités à résoudre les conflits ont également été observées, ainsi que davantage de cohésion.
Des études ont été faites pour mesurer clairement les effets des smartphones sur la concentration, l’attention, la qualité du travail et le rendement scolaire ?
Des études se sont intéressées au “multi-tasking”, c’est-à-dire la capacité à effectuer plusieurs tâches simultanément. Partager son attention entre son smartphone et des devoirs affecte à la fois les performances, notamment le temps de réalisation de la tâche, le niveau d’erreur et le niveau de connaissances. Et plus on va faire du multitâche, plus on va générer des difficultés à pouvoir contrôler ce comportement. Ce comportement va très rapidement s’installer et on aura ensuite de plus en plus de mal à lui résister.
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Quoi d’autre ?
Il existe un autre aspect du “multi-tasking” dont on ne parle pas assez : la fatigue mentale. Passer d’une tâche à une autre nécessite un certain nombre de minutes avant de pouvoir revenir à un bon niveau de concentration après une interruption. Le nombre de minutes est conditionné par la complexité de la tâche que l’on est en train d’accomplir. Pour une tâche complexe, il faut une vingtaine de minutes pour revenir à un taux de concentration optimal. Donc, chaque interruption a un coût mental. Les interruptions génèrent de la fatigue mentale. Plus les individus entrent dans un état de fatigue mentale, et plus cela est négatif pour la qualité de leur santé mentale.
Que faudrait-il faire, concrètement ?
Quand les jeunes font leurs devoirs, on devrait leur dire de mettre leurs téléphones portables en mode avion, et de ne pas faire de multitâche. Quand ils jouent aux jeux vidéo et qu’ils attendent parce qu’il y a un temps de chargement à respecter, il ne faut pas, non plus, regarder des vidéos sur un téléphone. Car plus ils auront ce comportement qui consiste à faire deux choses à la fois, et plus ils vont avoir du mal à arrêter de le faire. Car ils vont prendre cette habitude et ils auront de plus en plus de mal à se focaliser sur une seule tâche. L’interdiction du téléphone dans les écoles va permettre d’éviter ça. Mais dans l’éducation aux médias faite aux jeunes, il faut leur expliquer pourquoi il ne faut pas, non plus, faire du multitâche à la maison, quand ils font leurs devoirs.

Peut-on aujourd’hui affirmer, preuves scientifiques à l’appui, qu’une politique « no phone » améliore significativement l’attention et la concentration des élèves, et donc les résultats scolaires ?
Nous n’avons pas encore suffisamment de preuves scientifiques. On a constaté une amélioration du climat scolaire, mais cela mérite des études supplémentaires pour être confirmé. L’interdiction des téléphones portables dans les salles de classe, c’est positif parce que cela empêche les élèves de se partager entre plusieurs tâches à la fois. Cela permet de ne pas perturber la qualité des apprentissages. Si un téléphone sonne dans un sac, des mécanismes de capture de l’attention se mettent en place, et ce n’est pas une bonne chose non plus. Dans la cour de récréation, le téléphone portable doit, de préférence, être éteint, aussi. En revanche, pour le cyberharcèlement, l’impact est faible, voire même cela peut l’accentuer. Pour la santé mentale, les impacts sont « modérés à faibles ». Enfin, pour les performances scolaires, à ce jour, on n’observe pas réellement d’impact élevé.
Ce type d’interdiction imposée aux élèves rencontre des résistances ?
Des tentatives de contournement des règles existent, y compris à Monaco. Par exemple, il n’est pas rare que des élèves échappent à cette interdiction en utilisant deux smartphones. Un article scientifique réalisé en Floride où les établissements scolaires ont banni les téléphones portables entre 2023 et 2024, on observe une augmentation des incidents disciplinaires liés à des volontés de contournement de cette interdiction. Par ailleurs, un gain très faible a été constaté sur les performances scolaires, en particulier dans les milieux défavorisés. Un an après, une légère baisse des incidents a été constatée, parce que les jeunes commencent à s’habituer à cette nouvelle règle. Mais le niveau d’exclusion n’est pas complètement revenu à la normale. Cela montre donc que lorsqu’une décision descendante est prise, des mécanismes de contournement se mettent en place.
Il y a donc un problème de méthode dans la mise en place de ce type d’interdiction ?
Cela pose en effet la question de savoir comment est-ce que l’on met en place ce type d’interdiction. Ne faudrait-il pas inviter les représentants des élèves à co-construire les règles autour du numérique ? Au Québec, ils ont co-construit avec les élèves des espaces où les jeunes ont le droit de consulter leurs smartphones.
« Amener les jeunes à utiliser un Nokia 3210, cela revient à les couper des réseaux sociaux. En faisant cela, on entrave des processus de socialisation, de communication, de soutien social entre jeunes, et d’affirmation de leur identité, qui sont normaux à leur âge »
A Monaco, The British School propose à ses élèves âgés de 14 à 18 ans un Nokia 3210, sans accès à Internet : c’est une bonne idée ?
Il faut regarder ce que sont les pratiques des jeunes. Or, aujourd’hui, les jeunes ne téléphonent plus vraiment. Ils envoient des messages écrits, ils participent à des groupes de discussion… Dans la tranche d’âge 14-18 ans, plus de 90 % des jeunes sont présents sur les réseaux sociaux. Donc, les amener à utiliser un Nokia 3210, cela revient à les couper des réseaux sociaux. En faisant cela, on entrave des processus de socialisation, de communication, de soutien social entre jeunes, et d’affirmation de leur identité, qui sont normaux à leur âge. Le cerveau d’un jeune a naturellement tendance à s’orienter vers ses pairs. Ne pas mettre ses enfants sur les réseaux sociaux rassure les parents, mais leur donner un outil qui ne correspond pas à leurs pratiques va les couper les uns des autres. Or, à cet âge-là, ils ont besoin d’être les uns avec les autres. L’isolation sociale est plus délétère que la possibilité de pouvoir discuter à travers un téléphone.
Que faire, alors ?
Il faut amener les jeunes à avoir une éducation aux médias qui les rende réceptifs par rapport à certaines pratiques. Si les parents ont leur part de responsabilité, il faut aussi se tourner vers les plateformes, comme TikTok ou Instagram, qui doivent se saisir de cette question. Au niveau européen, le Digital Services Act (DSA) européen [le règlement sur les services numériques — NDLR] n’est pas encore mis en application. C’est ça le problème.
Pourquoi les élèves vont-ils autant sur les réseaux sociaux ?
Les jeunes vont parfois sur les réseaux sociaux parce qu’ils n’ont pas envie d’interagir avec les autres élèves, donc ils préfèrent s’isoler par choix. D’autres disent que lorsqu’ils écoutent de la musique avec leur portable, ça limite leur anxiété. Quand ils peuvent téléphoner à leurs parents ou échanger des messages avec eux au cours de la journée, cela contribue aussi à limiter leur anxiété, que ce soit une anxiété sociale ou une anxiété de performance. Dans ces cas-là, le téléphone est une sorte de béquille. Ceux qui jouent aux jeux vidéo peuvent participer à des groupes de discussion pour se détendre. Ces mesures d’interdiction descendantes n’intègrent pas l’idée que certains élèves sont en situation d’anxiété et qu’ils peuvent avoir besoin d’îlots qui leur permettent de communiquer en dehors de l’école.
A Monaco, cette interdiction est accompagnée par une extinction des services numériques de l’éducation nationale pour les devoirs, notamment, de 21 h 30 à 7 heures du matin : cela permet-il d’aller dans le sens du « droit à la déconnexion » des élèves ?
Ce droit à la déconnexion des élèves est quelque chose de positif. Plusieurs études relèvent que les élèves vont consulter sur Internet leurs notes tard le soir sur Pronote. En effet, les enseignants corrigent les copies chez eux le soir, et ils mettent les notes à jour en fin de soirée. Par angoisse, des jeunes se connectent à Pronote pour vérifier leurs moyennes. Donc, pouvoir accéder aux devoirs jusqu’à 21 h 30, c’est une bonne disposition. D’ailleurs, c’est bon pli à prendre pour ces jeunes pour plus tard. Car il n’existe actuellement pas de texte de loi qui reconnaisse formellement un droit à la déconnexion du travailleur à Monaco. Cela permet ensuite pour ces jeunes de respecter la limite entre la vie professionnelle et la vie privée.
« Il faut que les jeunes parviennent à s’extraire de cette économie de l’attention qui les rend captifs et qui, parfois, les fatigue énormément. Voilà pourquoi il faut éduquer les jeunes à ces médias, et leur expliquer pourquoi et comment l’algorithme de TikTok s’ajuste en permanence pour leur proposer du nouveau contenu calqué sur leurs comportements »
Est-il scientifiquement fondé de parler de « sevrage numérique » dans un cadre scolaire ?
Quand on parle de « sevrage », on fait référence aux drogues et au sevrage physiologique. Le sevrage signifie qu’il existe des manifestations physiologiques liées au manque du smartphone. Les cliniciens observent essentiellement un manque affectif, mais ça n’est pas du sevrage, et cela survient dans très peu de cas. Donc cette analogie avec le sevrage est délétère, parce que cela amène à rendre pathologique tout un tas d’usages. Cela pose problème, car l’addiction aux smartphones et aux réseaux sociaux n’existe pas dans les classements internationaux des maladies, pas plus que l’addiction aux jeux vidéo. Or ces termes sont très utilisés dans les communications publiques. Dans le milieu scientifique, tout le monde n’est pas d’accord pour dire que le terme « addiction » est approprié pour les téléphones portables et les réseaux sociaux. On peut parler de « trouble comportemental » pour le jeu vidéo. Mais, pour le moment, il n’y a pas de trouble pour le smartphone ou les réseaux sociaux.
Mais il y a quand même une attention qui est parfois très largement monopolisée par les smartphones ?
Pour les jeunes, le problème n’est pas de se sevrer des smartphones. Aujourd’hui, il faut être lucide : il est difficile de se passer d’un téléphone mobile. On paie avec son smartphone, les élèves consultent leurs devoirs et leurs notes à distance sur Pronote… On est donc dans une sorte de double discours, où d’un côté on cherche à « sevrer » les jeunes, alors que de l’autre on leur demande d’utiliser un smartphone pour consulter Pronote…
Cela crée de la confusion chez les jeunes ?
Le smartphone, c’est bien pour travailler, pour consulter ses devoirs ou pour être contacté par ses parents. Par contre, le smartphone devient un problème quand les jeunes l’utilisent pour eux-mêmes, quand ils vont sur les réseaux sociaux, quand ils discutent entre eux… Les jeunes ont du mal à comprendre cette espèce de double discours, avec le bon smartphone et le mauvais smartphone.
Quel est l’enjeu, alors ?
L’enjeu c’est plutôt d’amener les jeunes à se sortir de la prédation de l’attention dans laquelle ils sont parfois plongés. Il est normal que les jeunes aient besoin de discuter entre eux via des groupes de discussion. En revanche, il ne faut pas qu’ils restent connectés trop longtemps sur les réseaux sociaux. Il faut qu’ils parviennent à s’extraire de cette économie de l’attention qui les rend captifs et qui, parfois, les fatigue énormément. Voilà pourquoi il faut éduquer les jeunes à ces médias, et leur expliquer pourquoi et comment l’algorithme de TikTok s’ajuste en permanence pour leur proposer du nouveau contenu calqué sur leurs comportements.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) évoque 10 % d’adolescents en « hyperconnexion » : mais que sait-on vraiment de ce phénomène (2) ?
Il n’existe pas de seuil précis qui définit l’hyperconnexion. On confond souvent la question de l’addiction et du temps passé devant un écran, avec la prédation qui peut survenir. Or, le temps n’est pas vraiment pertinent pour identifier les usages problématiques et l’impact que les smartphones peuvent avoir sur la santé mentale. En effet, on peut être connecté en semaine une ou deux heures par jour, mais c’est en fait la qualité de ce temps qui va déterminer l’impact sur la santé mentale. Passer deux heures par jour à discuter avec des amis de ses passions sur son téléphone ne pose pas de problème. En revanche, si on passe une heure sur un réseau social avec des inconnus et que l’on se fait harceler, l’activité devient alors beaucoup plus nocive, malgré un temps passé moins élevé.
A partir de quelle durée passée sur un écran est-on « hyperconnecté » ?
Avec une et deux heures par jour de connexion, on est sur un temps optimal, qui est compatible avec un bon fonctionnement social et émotionnel. Une étude publiée par l’Oxford Institute, dit qu’au-delà de quatre à cinq heures de connexion par jour, cela débouche sur une altération du fonctionnement social et émotionnel. Davantage de présence sur les réseaux sociaux expose aussi à davantage de cyberharcèlement et à plus de comparaisons sociales ascendantes. Cela se substitue aussi à d’autres activités qui peuvent être bénéfiques, comme communiquer, sortir, courir, marcher, jouer au ballon… Autant d’activités qui sont bonnes pour la santé mentale des jeunes.
Comment parvenir à passer moins de temps sur les écrans ?
Pour que les jeunes passent moins de temps sur leurs téléphones, il faut qu’il y ait des lieux à l’extérieur, où ils peuvent se retrouver pour échanger et discuter. Il faut donc se questionner au niveau des politiques publiques, pour voir ce que l’on propose aux jeunes comme activités, afin de pouvoir les amener à quitter cette culture de la chambre. On a tellement poussé les jeunes à rester dans leurs chambres parce que l’on croyait que c’était un lieu où ils étaient en sécurité, que même si demain on leur proposait un grand nombre d’activités à l’extérieur, est-ce qu’ils iront ? Je n’en suis pas convaincue. La culture de la chambre est tellement ancrée, que les jeunes préfèrent y rester, avec leurs smartphones.
« On a tellement poussé les jeunes à rester dans leurs chambres parce que l’on croyait que c’était un lieu où ils étaient en sécurité, que même si demain on leur proposait un grand nombre d’activités à l’extérieur, est-ce qu’ils iront ? Je n’en suis pas convaincue. La culture de la chambre est tellement ancrée, que les jeunes préfèrent y rester, avec leurs smartphones »
Cette interdiction de téléphone portable pourrait‑elle favoriser une forme de « rebellion » silencieuse ou d’usage clandestin des téléphones, et comment cela se traduit-il psychologiquement chez les élèves ?
Cela n’a pas été observé en France. Nous n’avons donc pas de données sur ce sujet. En France, moins de 30 % des établissements scolaires respectent la pause numérique, car ils n’ont pas les moyens de l’appliquer. A Rennes, à ma connaissance, les écoles ne fonctionnent pas avec des pochettes, comme à Monaco. En revanche, le concept de réactance psychologique (3) est intéressant et bien documenté. Quand on interdit quelque chose, il y a forcément des comportements de détournement. Avec l’interdiction du téléphone, la réactance est encore plus vive, car les jeunes sont pris par des injonctions contradictoires, entre le bon et le mauvais smartphone.

Lors de la rentrée scolaire 2025, le directeur de l’éducation nationale monégasque, Jean-Philippe Vinci, a dit : « Nous sommes fermes face à l’addiction aux écrans. Et, en même temps, on propose des formations sur l’intelligence artificielle (IA) pour les profs et les élèves. C’est nécessaire. Je suis persuadé que dans quelques années l’IA sera l’analogue de la calculatrice en mathématiques » : partagez-vous cette position ?
Il sera difficile de ne pas faire avec l’IA. En France, plus de 80 % des collégiens et des lycéens utilisent au moins une fois par mois l’IA. Selon l’enquête internationale Talis 2024 de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la proportion d’enseignants en France qui déclarent avoir utilisé l’IA dans leur travail est très faible, comparée à celle des autres pays de l’OCDE [14 % des enseignants français ont utilisé l’IA dans leurs pratiques pédagogiques au cours des 12 derniers mois, contre 36 %, en moyenne, dans les pays de l’OCDE — NDLR]. La France est en bas du classement pour l’utilisation de l’IA par les enseignants. La formation continue est insuffisante, donc les enseignants ne sont pas assez formés à l’IA. Or, il va falloir suivre le rythme des élèves, qui utilisent malheureusement très mal l’IA.
Pourquoi ?
Les jeunes n’utilisent pas l’IA comme un assistant pédagogique. Ils font le raccourci très idiot, et finalement très humain, qui consiste à se dire que l’IA va faire leurs devoirs à leur place. Mais plutôt que de demander à l’IA le résultat d’un problème mathématique, l’élève devrait lui demander de décomposer ce problème et son raisonnement, afin de mieux comprendre les différentes étapes à accomplir. Donc, plutôt que d’interdire l’IA, il faut emmener les élèves à l’utiliser intelligemment. Mais il faut aussi que les enseignants se forment à cela. Plus tard, l’IA permettra à ces jeunes d’être adaptés au monde du travail dans lequel ils vont débarquer. Si on interdit l’IA, on ne sera pas dans nos missions de fonctionnaires.
Que recommanderiez-vous pour que la régulation du numérique à l’école ne soit pas punitive, mais éducative et structurante pour les élèves ?
Ce qui manque le plus, c’est la coconstruction. Si on veut éviter la réactance des élèves, il faut les consulter. Or, pour le moment, nous sommes dans un contrôle très descendant de cette jeunesse, qui n’est pas du tout idiote. Ils sont, au contraire, très malins. Ils comprennent les limites des interdictions qui leur sont imposées. Ils voient très bien ce que ça ne couvre pas. Sur les réseaux sociaux, les personnes âgées sont beaucoup plus perméables au complotisme que les jeunes, qui eux, se posent des questions. Ils se demandent, par exemple, si la vidéo qu’ils visionnent est une vidéo faite par une IA ou si elle est bien réelle. Il faut donc associer les jeunes à la coconstruction de ces interdictions. Leur donner de l’autonomie, de la liberté et de l’autodétermination permettra de faire baisser la réactance. A partir de 13 ou 14 ans, ils sont capables de raisonner. Faisons-leur confiance. Mettons simplement des bornes là où il faut en mettre, pour les guider.
1) Les Enfants et les écrans, coordonné par Anne Cordier et Séverine Erhel (éditions Retz), 176 pages, 7,99 euros (format numérique), 10,50 euros (format « papier »).
2) A Monaco, 63,7 % des jeunes disent passer deux à cinq heures par jour sur les réseaux sociaux en semaine, indique une enquête de l’European school project on alcohol and other drugs (Espad) sur les addictions des lycéens de Monaco, réalisée le 10 avril 2024 à partir des réponses de plus de 1 300 élèves âgés de 16 ans ou plus. Cela représente près de 10 % de plus qu’en 2019. Et 8,6 % d’entre eux passent plus de six heures par jour en semaine sur leur téléphone.
3) La réactance est une réaction psychologique de résistance qui apparaît quand une personne sent que sa liberté est menacée ou supprimée. Ce concept a été proposé par le psychologue Jack Brehm (1928-2009) en 1966.



