dimanche 8 mars 2026
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Interdiction du téléphone à l’école — Mathilde Le Clerc : « Chaque acteur doit jouer son rôle et assumer ses responsabilités »

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Mathilde Le Clerc, présidente de la commission éducation, jeunesse et sports du Conseil national, commente pour Monaco Hebdo le rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur les risques des réseaux sociaux pour les 11-17 ans. Elle évoque aussi les mesures envisageables à Monaco, de l’interdiction pure et simple pour les moins de 15 ans sur le modèle envisagé en France, à la régulation des plateformes, en passant par l’éducation numérique. Interview. Propos recueillis par Raphaël Brun

En janvier 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié un rapport qui alerte sur les risques avérés des réseaux sociaux pour la santé des 11-17 ans : que retenez-vous de ce rapport et de quelle façon doit-il orienter les politiques publiques ?

Sans surprise, ce rapport de l’Anses révèle que les réseaux sociaux ne sont pas sans impact sur la santé des 11-17 ans. Il ne s’agit pas de la simple question du « temps d’écran », mais réellement de dangers majeurs liés à l’utilisation des réseaux sociaux. On y voit des risques avérés sur le sommeil, l’estime de soi, la santé mentale, et, malheureusement, une exposition accrue au cyberharcèlement. Ce qu’on peut en retenir, c’est qu’il faut vraiment mieux réguler les plateformes, notamment via leurs algorithmes, qu’il faut renforcer l’éducation au numérique auprès de nos jeunes, et qu’il faut assumer une vraie politique de protection des mineurs. Il en va de la santé de notre jeunesse, et sur ce point-là je pense que nous sommes tous d’accord. Il ne faut pas transiger. On ne peut pas rester dans la demi-mesure.

« Seul le législateur peut imposer à ces plateformes une régulation restrictive qui, j’en ai bien conscience, se traduira par une limitation de leur modèle commercial. Tout est question de responsabilité »

La France a adopté en première lecture le 26 janvier 2026 une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans pour protéger les mineurs des risques en ligne : une mesure similaire serait-elle pertinente ou exagérée pour Monaco ?

Quinze ans c’est très jeune, notamment pour l’usage de certaines plateformes, où les risques et les dérives sont considérables. A titre personnel, je pense qu’il est possible d’aller jusqu’à l’interdiction pour les mineurs de moins de 15 ans, pour les protéger. Bien sûr, la principale responsabilité revient aux parents, mais il appartient aux États de jouer leur rôle de protecteur de l’ordre public et de la santé collective. Les opérateurs de plateformes doivent aussi faire leur autocritique, et s’inscrire dans cette logique de la régulation, puisque, désormais, nous avons un certain recul sur les conséquences positives et négatives de l’utilisation des réseaux sociaux par les jeunes.

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Mais seul le législateur peut imposer à ces plateformes une régulation restrictive qui, j’en ai bien conscience, se traduira par une limitation de leur modèle commercial. Tout est question de responsabilité. Monaco n’échappe pas à cette problématique, surtout avec une population très cosmopolite, qui a besoin de communiquer avec son pays d’origine. J’ai d’ailleurs lancé ce débat auprès de mes collègues, car j’ai été saisie par de nombreux parents.

Pensez-vous que l’interdiction des réseaux sociaux constitue la meilleure réponse aux enjeux observés ou que des stratégies alternatives seraient plus efficaces ?

Il n’est jamais évident d’interdire une pratique qui est déjà répandue, voire très ancrée au sein d’une génération toute entière. Pourquoi 15 ans, et pas 14 ? Pourquoi pas 16 ans, comme proposé en Espagne ou en Grèce ? Pour autant, je pense que les politiques doivent prendre leurs responsabilités, quitte à prendre le risque d’être momentanément impopulaires auprès de certaines personnes. L’interdiction n’est pas une réponse en soi, mais elle permet de fixer un cadre nouveau d’utilisation, et de donner des repères aux jeunes et aux parents. Bien sûr, il faut accompagner cette période de transition par des campagnes de pédagogie et de sensibilisation.

Mathilde Le Clerc février 2026
« Si les opérateurs jouent le jeu, il y a des plateformes qui peuvent être utilisées de façon responsable. Instagram a fait de gros efforts. C’est plus compliqué pour TikTok, qui, selon moi, constitue un danger pour les jeunes, avec des défis stupides, qui mènent parfois à des accidents dramatiques, à des suicides, et à des problématiques de cyberharcèlement, sans oublier le problème de l’utilisation des données. » Mathilde Le Clerc. Conseillère nationale. © Photo Conseil national

Une interdiction centrée uniquement sur l’âge ne risque-t-elle pas d’être facilement contournée par des adolescents utilisant des comptes familiaux ou des VPN, par exemple ?

Je pense que chaque acteur doit jouer son rôle et assumer ses responsabilités. Les politiques et le droit fixent un cadre pour le bien commun et dans l’intérêt général. Les parents ont la lourde charge de l’éducation, et les adolescents doivent remplir leur part, également. Les contournements technologiques sont malheureusement le pendant des interdictions. C’est pour cela qu’il faut impliquer tous les acteurs, à commencer par les fournisseurs d’accès, qui ont les moyens de limiter les contournements.

Pour les jeunes de plus de 15 ans, comment voyez-vous la mise en place de protections équilibrées, qui ne les excluent pas complètement des réseaux sociaux, tout en réduisant les risques potentiels ?

Toutes les plateformes n’ont pas les mêmes usages et ne constituent le même risque. Si les opérateurs jouent le jeu, il y a des plateformes qui peuvent être utilisées de façon responsable. Instagram a fait de gros efforts. C’est plus compliqué pour TikTok, qui, selon moi, constitue un danger pour les jeunes, avec des défis stupides, qui mènent parfois à des accidents dramatiques, à des suicides, et à des problématiques de cyberharcèlement, sans oublier le problème de l’utilisation des données.

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Plutôt que d’interdire, ne faudrait-il pas encourager une régulation forte des plateformes numériques, par exemple via des standards inspirés du Digital Services Act (DSA) européen [le règlement sur les services numériques — NDLR], pour responsabiliser les acteurs en ligne ?

L’un n’empêche pas l’autre. Comme je l’ai dit, les opérateurs de plateformes sont les premiers à devoir mettre en place des régulations. Je ne nie pas leur utilité du reste, par exemple pour s’informer, ou pour échanger via des messageries. Le problème, ce sont les dégradations psychologiques et les comportements qui sont la conséquence d’une exposition à des plateformes non régulées, à des âges où on n’est pas assez mature pour faire la part des choses, et où sa personnalité est encore fragile.

Le téléphone n’est pas qu’un objet de distraction, c’est aussi un outil de lien social, d’expression de soi et de construction identitaire chez les jeunes : pensez-vous qu’une interdiction prive l’école et la société d’un levier pédagogique essentiel pour travailler l’esprit critique, l’accès à l’information, l’éducation aux médias et la citoyenneté numérique ?

Le téléphone n’est pas seulement un problème qu’il faudrait stigmatiser, c’est aussi un fait social avec lequel il faut apprendre à travailler. L’interdire totalement, c’est faire comme s’il n’existait pas, alors qu’il structure déjà une grande partie de la vie des jeunes. L’école et la société ont justement un rôle à jouer pour transformer cet outil en levier pédagogique : apprendre à vérifier une information avec du “fact checking” [la « vérification des faits » — NDLR], comprendre comment fonctionnent les algorithmes, débattre, et exercer son esprit critique. Ce sont d’ailleurs des points qui ont été soulevés par les jeunes du Conseil national des jeunes cette année [à ce sujet, lire notre article Conseil national des jeunes : le numérique au cœur des préoccupations, publié dans Monaco Hebdo n° 1404 — NDLR].

« Les politiques doivent prendre leurs responsabilités, quitte à prendre le risque d’être momentanément impopulaires auprès de certaines personnes. L’interdiction n’est pas une réponse en soi, mais elle permet de fixer un cadre nouveau d’utilisation, et de donner des repères aux jeunes et aux parents »

L’éducation aux médias et au numérique est souvent présentée comme une solution durable : quelles mesures concrètes Monaco devrait-il mettre en place pour accompagner les jeunes et leurs familles dans cette transition numérique ?

Vous avez raison, c’est essentiel. D’ailleurs, le gouvernement et la direction de l’innovation et de la transition numérique (DITN), en lien avec la direction de l’éducation nationale, a déjà beaucoup fait en la matière, lors du déploiement du programme Extended Monaco. Ces sujets sont régulièrement évoqués avec le conseiller-ministre de l’intérieur, Lionel Beffre, et le directeur de la direction de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports, Jean-Philippe Vinci. Toutes les parties-prenantes, y compris l’association des parents d’élèves de Monaco (Apem) et les parents d’élèves, sont déjà mobilisées, et travaillent de façon efficace et agile sur ces sujets. C’est l’avantage de la taille de notre pays.

Certains observateurs estiment que sanctionner sans dialoguer avec les jeunes revient à ignorer leur vécu réel des réseaux sociaux : accordez-vous de l’importance à la coconstruction de solutions avec les adolescents eux-mêmes ?

Bien sûr, le dialogue est très important, et nous avons pu réactiver la commission consultative des jeunes avec le gouvernement, ce qui est une excellente chose. Du côté du Conseil national, nous sommes mobilisés et complètement dans le sujet, puisque le thème de la session en cours du Conseil national des jeunes est : « Monaco et les défis du digital ».

Monaco a interdit l’usage des téléphones portables dans les établissements scolaires depuis septembre 2025 : cette mesure est-elle satisfaisante, et quels enseignements tirez-vous de cette expérience pour penser une régulation des réseaux sociaux ?

Tout semble bien se passer avec l’application de cette mesure. C’est la preuve de l’équilibre de son approche et du bien fondé de cette décision, qui vise à responsabiliser, plutôt qu’à interdire pour interdire.

Pour revenir au début de notre dossier consacré à l’interdiction du téléphone à l’école et aux réseaux sociaux, cliquez ici

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