samedi 3 décembre 2022
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Jean-Hervé Lorenzi : « L’exclusion des plus de 60 ans du marché du travail coûte très cher »

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Fondateur et président du cercle des économistes depuis 1992, Jean-Hervé Lorenzi plaide pour le maintien et le retour des seniors sur le marché de l’emploi. Cet économiste, qui a été membre du conseil d’analyse économique auprès des différents premiers ministres français entre 1997 et 2012, estime qu’il en va de l’équilibre du système de retraites français.

Suffit-il de vouloir travailler plus longtemps pour pouvoir travailler plus longtemps, quand on a plus de 50 ans ?

C’est une vraie question sociétale, qui me semble dix fois plus importante que la question liée à l’âge légal de départ à la retraite. En France, à partir de 60 ans, la part des gens au chômage, ou en pré-retraite, correspond aux deux tiers de cette catégorie. Les salariés, eux-mêmes, ont bien compris que leur revenu allait relativement diminuer, et que la réforme Balladur de 1993 (1), va de plus en plus peser sur les retraités.

Quels leviers faudrait-il actionner pour relancer l’emploi des seniors ?

Le principal levier consiste d’abord à faire une grande conférence sur ce thème de l’emploi des seniors. L’erreur est d’avoir concentré toute l’attention sur le chiffon rouge de l’âge légal de départ à la retraite. Pour les annuités, tout le monde comprend l’idée. Il est admis qu’en commençant à travailler plus tard globalement, les gens partiront à la retraite plus tard, aussi. Mais, en ce qui concerne la question de l’âge légal, celle-ci est vécue comme une sorte de chiffon rouge, je le répète. C’est un sujet inadapté face aux vraies problématiques, qui importent le plus.

« L’erreur est d’avoir concentré toute l’attention sur le chiffon rouge de l’âge légal de départ à la retraite. Pour les annuités, tout le monde comprend l’idée »

Quelles sont les vraies problématiques ?

Il faut remettre à plat le travail, et la manière d’organiser le travail. L’idée relève du domaine de la sociologie, des réactions patronales et syndicales, et de la société, dans son ensemble. Dans les faits, l’âge légal ne correspond à rien, car seulement 56 % des 55-63 ans sont en activité en France, contre 70 % en moyenne partout ailleurs. Si l’on propose aux entreprises de faire passer cette part d’actifs à 66 % d’ici 2032, donc si l’on ramène à l’activité l’équivalent de 825 000 seniors, on pourrait améliorer le PIB d’environ 48 milliards d’euros, grâce à l’augmentation de la capacité de production. Et ainsi, équilibrer le système de retraites. Cela permettrait également de faire converger le régime des fonctionnaires, et ses 30 milliards de déficit annuel, d’ici 2032.

Le recrutement des seniors est vraiment un atout pour les entreprises ?

Bien sûr, d’autant plus que personne n’a une vision claire de comment évolue le marché du travail. Entre la part non négligeable des personnes non qualifiées et sans perspectives, qui ne veulent plus s’insérer professionnellement, et la pénurie d’effectifs dans les métiers de l’hôtellerie et de la restauration, ou encore dans l’éducation nationale, le marché du travail ne semble plus adapté aux nouvelles problématiques que nous connaissons aujourd’hui. Le thème de l’activité des seniors a mis du temps à être mis sur la table. Mais nous sommes désormais entendus par les organisations patronales et syndicales, qui se penchent sérieusement sur le sujet.

Il va falloir former tous ces candidats ?

Il est temps, en effet de lancer le débat sur la formation continue. On vient, par exemple, de découvrir qu’il nous manquait près de 100 000 ingénieurs dans le numérique en France, mais aussi dans le nucléaire. D’autres pays, comme la Suède, dépensent près de deux fois plus que la France en matière de formation.

« Si l’on propose aux entreprises de faire passer cette part d’actifs à 66 % d’ici 2032, donc si l’on ramène à l’activité l’équivalent de 825 000 seniors, on pourrait améliorer le PIB d’environ 48 milliards d’euros »

Les seniors sont-ils en capacité de travailler plus longtemps ?

En France, à peine un tiers des actifs qui désirent quitter leur emploi disent le vouloir pour une raison de santé. Quand le travail est trop pénible, il est évident qu’il est nécessaire de partir plus tôt à la retraite que les autres. Mais ce n’est pas le cas pour la majorité des actifs français. Le problème, c’est plutôt que les formes d’organisation du travail sont encore trop hiérarchiques et trop verticales. Le marché du travail n’est plus assez séduisant. Surtout que les perspectives de progression ne sont plus les mêmes qu’il y a encore 30 ou 40 ans, une époque où l’on parlait « d’ascenseur social ».

Le maintien à l’emploi des seniors permettrait-il d’éviter la fracture entre générations, les jeunes étant, eux aussi, touchés par le manque de perspectives de carrière ?

Bien sûr. Il y a deux problèmes à résoudre pour éviter la guerre entre générations. Premièrement, sur une dizaine de millions de personnes qui ont entre 18 et 28 ans, un million d’entre elles sont désocialisées en France, ce qui en fait l’un des plus forts taux parmi les pays européens. Deuxièmement, il y a un réel problème de qualifications, et un problème de dysfonctionnement de l’éducation nationale. Malheureusement, les réformes structurantes en France sont complètement à côté de la plaque, et pas vraiment adaptées aux problèmes du marché du travail, dans lequel on distingue mal les perspectives d’évolution.

Il n’y a donc pas de problème d’offre ?

Il n’y a, en effet, pas de problème d’offre. Près de 700 000 emplois ne sont pas pourvus dans la restauration, par exemple, car les jeunes ne s’y intéressent plus. Il faut réfléchir aux raisons qui l’expliquent, pour comprendre la société actuelle, et ce qui n’y fonctionne pas. La majorité des jeunes actifs cherche un emploi pour pouvoir s’insérer en société et mener une vie familiale, donc des choses que tout le monde, ou presque, a pu connaître dans les générations précédentes. Si on ne résout pas ce problème structurel, on risque un conflit entre les générations. Et, le sujet principal, c’est l’activité.

D’ici à ce que la donne évolue, les seniors doivent-ils miser sur l’auto-entreprise et l’artisanat, plutôt que sur le salariat, s’ils souhaitent rester en activité ?

La fonction des économistes est de faire des ordres de grandeur. Et, en ce qui concerne l’ordre de grandeur de l’entrepreneuriat, seuls 10 % à 15 % des personnes font partie de la catégorie des créateurs d’entreprises. Parmi eux, sur les quelque 500 000 créations d’entreprises en France, souvent des petites entreprises d’ailleurs, une part importante est en effet âgée entre 45 et 55 ans, car beaucoup restent convaincus que la vie ne s’arrête pas au-delà de 50 ans. Mais les dispositifs français actuels ne favorisent pas spécialement la création d’entreprise, et le taux d’activité des 45-60 ans a plutôt augmenté. En revanche, les 60-65 ans sont bien plus en dehors du marché du travail. Les entreprises semblent avoir pour idée fixe de s’en débarrasser.

Leur exclusion du marché de l’emploi coûte cher ?

L’exclusion des plus de 60 ans du marché du travail coûte très cher en assurance chômage, en retraite, et en non-emploi, car c’est l’emploi qui fait la richesse d’un pays. Et nous sommes à côté de la plaque sur ce sujet-là. Le problème ne se réglera pas par l’intermédiaire d’une loi, mais par le bon sens, et la prise en compte des sujets qui motivent les acteurs économiques. Le seul atout de l’instauration d’un âge légal, c’est de pousser les gens à rester actifs un peu plus longtemps.

Et si chacun finançait lui-même sa retraite, pour clore le débat de la durée d’activité ?

Les dispositifs de retraite par répartition sont très forts. Ils sont installés dans de nombreux pays et la solution de l’épargne individuelle, et des fonds de pension, ne semble peut-être pas satisfaisante étant donné la volatilité des marchés financiers. Il faut noter également qu’il y a une sociologie des peuples en ce qui concerne l’épargne. En France, l’épargne individuelle se traduit principalement par l’achat d’un logement, bien plus qu’en Allemagne, par exemple. Il y a un rapport d’un à deux entre ces deux pays. Le taux de propriété en France va au-delà de 75 % chez les plus de 60 ans. Le regard des Français sur l’épargne est principalement lié à l’indépendance et à la liberté, d’où leur attrait également pour les contrats d’assurance vie, qui permettent généralement de récupérer leur capital dans la journée. Globalement, l’épargne retraite des Français interdit donc la prise de risque. C’est une donnée très profonde.

1) En France, la loi du 22 juillet 1993, dite « réforme Balladur », a modifié les conditions d’accès à la retraite des assurés du régime général et assimilés.

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Monaco Hebdo