jeudi 1 décembre 2022
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« L’environnement, plus difficile à gérer que le terrorisme »

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Expert en géopolitique et relations internationales, Jean-Christophe Victor évoque le “Dessous des cartes”. Fondateur et présentateur de cette émission éponyme sur Arte, le fils de l’explorateur Paul-Emile Victor décrypte le monde actuel pour Monaco Hebdo, de la crise de la dette à la cyber-guerre.

Monaco Hebdo : Quand vous prenez une carte du monde actuel, que voyez-vous ?
Jean-Christophe Victor : Tout dépend de la carte. Je vois ce que je vais chercher. Il y a des données extrêmement nombreuses, une cartographie très abondante, qui s’est même diversifiée depuis une quinzaine d’années avec les systèmes d’information géographique (SIG). Les cartes deviennent aujourd’hui de plus en plus des outils d’aide à la décision. Ce que j’aime bien, c’est être surpris par une carte. Ça m’arrive encore de l’être soit par son intérêt, son originalité ou sa beauté.

M.H. : Parlons de la carte des conflits. On a l’impression qu’il y en a plus aujourd’hui.
J.-C.V. : C’est exactement le contraire. On a l’impression inverse car il y a beaucoup plus d’images des conflits avec les smartphones. On a l’impression que le monde est à feu et à sang alors que les conflits inter-étatiques sont moins nombreux, tout comme les conflits intra-étatiques, qui, eux, sont moins meurtriers qu’il y a 25 ans. Mais il y a toujours trop de conflits évidemment. Un des principaux points de préoccupation, et c’est le cas depuis 1948, c’est qu’on revient toujours au Proche et au Moyen-Orient. Il y a cette continuité géographique entre le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Il s’agit maintenant d’un rapport de forces qui s’exprime militairement entre sunnites et chiites. La Syrie en est l’exemple. C’est une donnée importante dans la structuration des conflits et qui va en s’accroissant.

M.H. : Pour vous, est-ce plus compliqué aujourd’hui de parler géopolitique au public ?
J.-C.V. : Je ne sais pas si c’est plus compliqué d’en parler mais c’est plus difficile de comprendre. Les choses étaient merveilleusement simples quand elles étaient binaires avec l’opposition Est/Ouest en 1991. De nos jours, le monde est moins violent militairement mais il est plus complexe, car il n’y a plus les deux grandes puissances qui jouaient un rôle de régulateur. Les rapports de force économiques ont considérablement changé. Et il y a beaucoup plus d’acteurs non-étatiques qu’il y a vingt ans. Ces derniers jouent un rôle militaire, dans le sens de la guérilla, et utilisent les médias. Al-Qaïda n’est pas très puissant sur le plan militaire mais a très bien compris le profit qu’il était possible de tirer de l’émotion. Emotion à laquelle on accède par les médias et Internet.

M.H. : Quels ont été les changements majeurs de ces quatre dernières années ?
J.-C.V. : En premier lieu, la confirmation de l’apparition de nouvelles classes moyennes dans le monde. Le fait qu’environ 700 millions de personnes aient acquis un pouvoir d’achat qu’elles n’avaient pas il y a 10 ans change énormément de choses. Les conséquences s’en ressentent sur le plan de l’urbanisation, de la consommation, du pouvoir d’achat, des habitudes alimentaires, du transport, de la pollution. On assiste à une redéfinition des marchés à conquérir. Les classes moyennes sont celles des pays émergents et émergés et les nouveaux émergents qui arrivent (Indonésie, Mexique, Malaisie, Turquie,…). L’autre changement majeur, c’est l’essor de la technologie numérique. Il y a sept ans, personne n’avait de smartphone.

M.H. : Le terme de cyber-guerre entre Etats revient de manière récurrente. C’est une tendance ?
J.-C.V. : La guerre commence avant la guerre. Dans la mesure où nos systèmes économiques reposent sur le numérique et ses réseaux, un adversaire a tout intérêt à s’y attaquer par des cyber-attaques. D’ailleurs, il y a trois ou quatre ans, les Etats-Unis se sont dotés d’un commandement dans ce domaine, s’apparentant à ceux de l’Armée de l’Air, la Marine. C’est assez nouveau mais révélateur.

M.H. : Une tribune a été publiée dans Libération, le 21 janvier, plaidant pour une gouvernance mondiale. De plus en plus de voix la plébiscitent. Qu’en pensez-vous ?
J.-C.V. : Plus on avance dans le temps, plus on s’aperçoit qu’il y a un déficit de gouvernance mondiale. Celles qui existent ne suffisent pas à répondre aux problèmes quand ils se posent. On a une gouvernance mondiale pour le commerce (OMC) mais pas pour l’environnement. Or, c’est une problématique absolument majeure. On n’a pas encore vu le début des problèmes que le réchauffement de 3 ou 4 degrés de la planète va provoquer. Ce problème ne se gère pas à la seule échelle des Etats. Les négociations climatiques ne se passent pas très bien pour toutes sortes de raisons. Maintenant, qui veut véritablement de cette gouvernance mondiale ? Les Etats-Unis ont-ils envie de partager le leadership qu’ils ont encore avec la Chine ? Les Nations Unies ont-elles envie de perdre le petit rôle qu’elles gardent encore ? C’est dommage parce que cela serait bien pour lutter contre le blanchiment d’argent, les trafics, la mafia, l’évasion fiscale. C’est très difficile de le faire à l’échelle nationale. Cette gouvernance mondiale est partielle.

M.H. : Un pays peut-il encore avoir les mains libres aujourd’hui ou est-il forcément interdépendant des autres ?
J.-C.V. : L’interdépendance est plus grande qu’il y a 20 ou 30 ans. C’est une conséquence positive de la mondialisation. Les accords de l’OMC et du GATT, avec la baisse des barrières douanières, ont produit un grand nombre de richesses et aussi énormément d’interdépendance. Quand on voit des tensions entre les Etats Unis et la Chine, c’est de la gesticulation. Il faut savoir que la Chine détient 48 % des bons du Trésor américain. Ces deux pays n’ont ni intérêt ni les moyens de s’opposer. Ils sont complètement interdépendants l’un de l’autre. En même temps, il y a une deuxième catégorie de pays qui ne sont pas tellement intégrés au commerce, ceux qui détiennent la rente pétrolière. Par exemple, l’Algérie travaille de façon relativement autonome sauf qu’elle exporte la totalité de son gaz et de son pétrole vers les nations de l’Union Européenne. La troisième catégorie de nations englobe les dictatures qui sont très peu inscrites dans l’interdépendance (Corée du Nord, Biélorussie,…). Enfin, il existe un quatrième cas de figure. Celui de dictatures qui vivaient dans une forme d’autarcie économique et qui décident d’en sortir, comme la Birmanie. Il y a deux ans, la dictature birmane s’est suicidée d’elle-même et décidé de s’inscrire dans l’interdépendance économique mondiale. Elle voyait se profiler le fait qu’elle allait devenir une province chinoise. Les Birmans se sont dit que le seul moyen de ne pas devenir Chinois ou Thaïlandais à l’avenir était de négocier avec les Américains.

M.H. : Quels sont les défis de demain selon vous ?
J.-C.V. : L’environnement constitue la problématique majeure. Beaucoup plus difficile à gérer que le terrorisme. La non-régulation financière internationale est également un énorme problème. Je ne crois pas du tout aux effets régulateurs du marché, qui s’il est nécessaire, n’est pas suffisant. La crise de la dette est un facteur d’instabilité. On a un monde plus riche et moins de pauvres qu’il y a 25 ans mais on a beaucoup plus d’inégalités. Or, les inégalités demeurent des facteurs d’instabilité.

250 personnes pour la Monaco Business Night 2014

Le 23 janvier à l’Hermitage, Jean-Christophe Victor était l’invité de la Monaco Business Night, soirée annuelle organisée par la Fédération Patronale Monégasque. Succédant à l’historien des religions Frédéric Lenoir venu en 2013, l’expert en géopolitique s’est exprimé devant près de 250 chefs d’entreprise sur le thème « Quatre ans après, un nouvel état du monde ? ». La FPM l’avait convié quatre ans auparavant pour « Les futurs du monde, ou les paramètres du changement ».//A.P.

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