L’actualité de l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (IMSEE) est particulièrement dense : recensement de la population dès juin 2016, enquête sur la consommation de drogues et d’alcool chez les jeunes de Monaco ou encore étude sur les liens commerciaux entre entreprises monégasques et Union européenne (UE). Le directeur de l’IMSEE, Lionel Galfré, a reçu Monaco Hebdo.
Le président Horizon Monaco (HM) de la commission des Finances, Marc Burini, qui est aussi membre du Conseil scientifique de l’IMSEE, réclame depuis des mois qu’une étude d’impact soit menée dans le cadre des négociations avec l’Union européenne (UE) : l’IMSEE est en mesure de mener cette enquête ?
Cette étude existe, effectivement. A la demande du gouvernement, l’IMSEE a donc très récemment réalisé une enquête sur les entreprises monégasques et l’UE. Elle a été menée auprès des 187 plus grosses entreprises de la Principauté qui représentent à elles seules 70 % du chiffre d’affaires à Monaco.
C’est une étude quantitative ou qualitative ?
Il s’agit d’une étude quantitative réalisée dans le courant de l’été et qui a été transmise au Conseil national en septembre. L’IMSEE a aussi étudié quelque 3 000 entreprises qui réalisent 10 % du chiffre d’affaires de la Principauté. Je précise que le président du Conseil scientifique, le professeur Pierre-André Chiappori a validé aussi bien la méthodologie que les résultats.
Qu’avez-vous demandé à ces entreprises ?
L’IMSEE a demandé où étaient situées leurs clientèles. Dans l’UE et/ou hors UE.
Les principaux enseignements de cette enquête ?
Il ressort que les réalités sectorielles, selon les tailles d’entreprises, sont très différentes. Certains secteurs sont centrés sur Monaco. Comme l’hôtellerie et la restauration. D’autres secteurs sont locaux : les artisans et les petites entreprises. D’autres sont très tournés vers l’UE et la France, comme l’industrie et les transports. Et d’autres encore vers le grand export, notamment le commerce de gros.
Au-delà de ces données, Marc Burini suggère que soit menée une enquête qualitative : vous partagez cet avis ?
C’est précisément ce que le gouvernement a décidé de faire. Il l’a d’ailleurs fait savoir en transmettant les travaux de l’IMSEE au Conseil national. On sait en effet désormais où se situe la clientèle de ces entreprises. Il me parait important d’aller demander aux professionnels concernés ce qu’ils en pensent. Quels sont leurs besoins et leurs contraintes dans chaque secteur. Le gouvernement associe d’ailleurs dans cette optique des professionnels aux réunions à Bruxelles, avec les interlocuteurs de l’UE.
C’est à l’IMSEE de mener cette enquête qualitative ?
Ce type de travail relève de l’enquête et non pas de la statistique… Je pense qu’à Monaco, on a tendance à confondre les deux domaines. Il existe des cabinets d’experts pour mener ce type d’enquête qualitative. Mais pour être cohérent, tout cela doit être piloté par l’IMSEE.
Parmi les autres études que vous menez actuellement, l’une concerne la consommation d’alcool et de drogues des jeunes à Monaco ?
A l’origine, c’est l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) qui menait cette enquête en Principauté, dans le cadre de l’European School Project on Alcohol and other Drugs (ESPAD). Il s’agit d’une enquête internationale, en milieu scolaire, avec un questionnaire commun distribué dans les classes d’une quarantaine de pays en Europe. La première enquête a eu lieu il y a 9 ans et la deuxième il y a 5 ans. Etant donné que l’IMSEE a été créé en 2011, le gouvernement a souhaité que ce soit l’institut monégasque qui en assure désormais la supervision scientifique.
Quelles sont les questions qui ont été posées aux élèves ?
Les étudiants du secondaire de plus de 16 ans ont été interrogés sur leur consommation de drogues, d’alcool et sur leurs addictions en général. Par exemple : le temps passé sur les réseaux sociaux, l’âge de la première cigarette, la fréquence de consommation de tabac ou d’alcool. Une fois ce questionnaire rempli, il a été transmis à une société spécialisée qui numérise les réponses. Les données sont ensuite transmises à l’ESPAD qui les traite et les analyse.
Cette enquête sera publiée quand ?
Courant 2016.
Les résultats des deux enquêtes précédentes sont plutôt mauvais pour Monaco, la Principauté figure parmi les pays les plus consommateurs de drogue et d’alcool : votre enquête est réellement indépendante ?
Evidemment, comme tous les travaux de l’IMSEE qui sont placés sous la responsabilité de son conseil scientifique, il n’est pas question de déguiser, d’optimiser ou de cacher les résultats. Nous n’en avons d’ailleurs pas la possibilité, les données étant traitées pour tous les pays par un organisme indépendant qui conduit cette enquête, l’ESPAD.
C’est une certitude ?
J’ai dit à l’Education nationale que l’enquête serait faite dans les règles, comme elle a toujours été faite en Principauté sur cette question. Les résultats seront bien évidemment publiés. Sinon cela n’aurait aucun intérêt en termes de prévention, de sensibilisation, et de politique publique à mettre en place. Et l’IMSEE perdrait, de surcroît, en légitimité.
A part le recensement de la population qui débutera en 2016 (voir encadré), l’IMSEE travaille sur d’autres études ?
On travaille aussi sur la dépendance et la gestion du grand âge. On travaille également depuis deux ans sur un indice du climat des affaires dans le cadre du commerce de détail, comme il existe en France.
Qu’est-ce que « le climat des affaires » ?
Il s’agit de demander aux chefs d’entreprises où en est leur trésorerie, leurs intentions de commandes, leur stock, leurs embauches, ou encore leur fréquentation par rapport à l’année précédente à la même période. Toutes ces données sont ensuite pondérées par rapport au chiffre d’affaires et à l’emploi. Elles permettent de donner un indicateur mensuel du climat des affaires dans ce secteur. On réfléchit aussi à des indicateurs alternatifs et complémentaires au PIB pour le compléter.
Le 20 octobre a été célébrée pour la deuxième fois la Journée Mondiale de la Statistique, décrétée par l’Organisation des Nations Unies (ONU), avec pour thème général « De meilleures données. Une vie meilleure » : pourquoi Monaco a participé à cette journée ?
Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a transmis un courrier au Prince Albert et a invité les différents pays à s’associer à cette journée. Naturellement, l’IMSEE a participé, comme les autres Etats. Nous avons animé une conférence le 20 octobre à l’auditorium du lycée technique et hôtelier de Monaco pour présenter notre travail et l’importance de disposer de données de qualité. Le centre hospitalier Princesse Grace (CHPG) et le Centre Scientifique de Monaco (CSM) ont aussi illustré, chacun dans leur domaine, les utilisations de la statistique et l’importance de la qualité des données.
« De meilleurs données. Une vie meilleure » : que signifie ce thème ?
L’ONU encourage depuis toujours l’ensemble des pays à se doter d’outils statistiques fiables. « Mesurer pour comprendre », c’est un peu tout l’enjeu. Car au-delà des chiffres bruts, les statistiques permettent de mesurer un phénomène, de le mettre en évidence et ensuite d’agir en circonstance. C’est-à-dire de mettre en place des politiques publiques. Par exemple, dans le domaine de la santé, recueillir des statistiques fiables peut aider à réduire, à prévenir ou à lutter contre certaines maladies. Voilà pourquoi il est primordial de récolter des données de qualité.
Qu’entendez-vous exactement par « données de qualité » ?
Une donnée de qualité est une donnée clairement définie, effectivement récoltée, informatiquement enregistrée dans un outil adapté et conservée dans la durée. Prenons l’exemple du service de l’immatriculation. Les données à récolter sont par exemple : le type de voiture, le type de carburant, l’âge du véhicule ou encore la nationalité du propriétaire. Toutes ces données, comme celles de l’ensemble des entités publiques et privées, doivent satisfaire à ces critères de qualité pour pouvoir être exploitées.
De nombreux services de l’administration monégasque, et la société en général, n’ont pas vraiment cette culture de la statistique : votre travail est donc tributaire de la rigueur et de la fiabilité des données que l’on vous fournit ?
Notre travail n’est en effet basé que sur de la donnée. Et cette donnée est récoltée par l’ensemble de la société. Qu’il s’agisse d’organismes privés ou publics. C’est d’ailleurs tout l’enjeu pour nous à l’IMSEE de célébrer cette journée de la statistique. L’un des objectifs, c’est de faire comprendre, à notre niveau, à Monaco, que la qualité de la donnée est fondamentale. Et que chacun doit l’améliorer.
Lorsque vous n’avez pas de données suffisamment fiables, vous refusez de mener l’étude ?
Il peut nous arriver effectivement de ne pas mener une étude tout simplement parce que les données n’existent pas. Il est par exemple impossible d’effectuer une étude sur le revenu des ménages.
Pourquoi ?
Pour une raison simple : il n’y a pas d’impôts sur le revenu à Monaco et pas d’information administrative sur ce sujet. Un des moyens possibles serait de demander directement aux individus le montant de leurs revenus. Mais on a constaté qu’en France, ces données débouchaient sur de très mauvais résultats. Car très souvent les ménages ne révèlent pas ce type d’informations.
Et lorsque les données de base que l’on vous procure ne sont pas totalement fiables ou incomplètes ?
Nous mentionnons noir sur blanc dans l’étude les limites et les freins que nous avons rencontrés. Ce sera donc une étude partielle ou à relativiser.
Quelles sont les études qui sont fiables à 100 % ?
Il n’y a jamais d’études statistiques fiable à 100 %. Mais on tente de s’en rapprocher au maximum. Je dirais que l’étude démographique que l’IMSEE a effectuée annuellement avec la mairie sur la population de nationalité monégasque est très fiable. Car on a la chance d’avoir un état civil qui a comme tradition de recueillir des données fiables. Sur la date de naissance ou sur la nationalité par exemple. Et le système d’information est performant.
Vous soulignez l’importance d’avoir des statistiques fiables pour un pays : pourtant Monaco a fonctionné sans institut statistique jusqu’en 2011 ?
Je suis d’accord avec vous. Mais l’image que je prends souvent est la suivante : pour savoir comment gérer l’urbanisme à Monaco, on pouvait par le passé, observer Monaco de A à Z depuis les remparts du palais. Aujourd’hui, c’est évidemment beaucoup plus compliqué.
Pourquoi ?
Au fil des années et des décennies, le paysage s’est densifié et complexifié. Il y a 37 000 habitants, des milliers de bâtiments, plus de 5 000 entreprises… On ne peut pas, en un coup d’œil, faire une analyse. Il faut désormais mesurer avec des éléments objectifs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le gouvernement a souhaité créer l’IMSEE. Notre mission est de mesurer des éléments objectifs pour qu’ensuite des décisions publiques ou privées puissent être prises dans les meilleures conditions. J’insiste sur ce point : le rôle de l’IMSEE est de réaliser des statistiques, pas de faire de la politique.
Quels pays disposent d’instituts statistiques ?
L’ensemble des pays. Mais dans certains pays peu développés, qui malheureusement peinent déjà à se nourrir, il n’y a évidemment pas de système national de comptabilité par exemple. La statistique est donc un outil de pays riches, mais un outil très utile.
Le rapport de l’IMSEE sur les besoins en logements domaniaux a été très critiqué par les élus du Conseil national ?
Notre travail est de mesurer des données, de les commenter et de les communiquer aux autorités. La sphère politique s’en empare ensuite. Après, les chiffres vivent leur vie. Et les politiques publiques qui sont mises en place par la suite ne nous concernent pas.
Ce qui était surtout reproché à cette étude c’est de ne pas avoir pris suffisamment en compte l’évolution des changements de la société : les divorces, les familles recomposées… Jean-Michel Cucchi, le président Horizon Monaco (HM) de la commission du logement a même déclaré que l’IMSEE vivait « dans le monde de Oui-Oui… » ?
L’idée principale du rapport était de dire qu’au moment où l’étude a été publiée, effectivement, il y avait un manque de logements. Mais avec les futures livraisons et en appliquant une bonne gestion, l’IMSEE mentionnait que l’on arriverait à une situation d’équilibre. Ces conclusions étaient basées sur des paramètres réellement observés : taux de divorce, pyramide des âges… En revanche, notre étude a aussi conclu qu’il y avait un effort qualitatif à faire. Voilà pourquoi l’IMSEE a mentionné dans ses conclusions qu’il fallait passer d’une gestion quantitative du logement à une gestion qualitative.
Ces critiques étaient donc injustifiées ?
Ce rapport, beaucoup l’ont critiqué, mais très peu l’ont lu et l’ont analysé en détail. Il n’était pas aussi tranché que ce que l’on en a dit. Il était nuancé avec je crois une bonne base de réflexion. Les phénomènes concernant l’évolution des familles étaient naturellement pris en compte.
Vous avez aussi conseillé de changer le rythme des attributions ?
Nous avons en effet recommandé d’organiser des commissions d’attribution de façon beaucoup plus rapprochée et avec moins de logements à attribuer. Une trentaine de logements par exemple une ou deux fois par an. Et non pas, plus d’une centaine tous les deux ans.
Pourquoi ?
Parce que les besoins sont surtout réguliers. D’autre part, chaque attribution génère la libération d’autres appartements des domaines, la part des Monégasques habitant déjà les domaines étant croissante et très importante. La gestion du parc devient essentielle. Il y a une différence entre nombre de demandeurs et nombre d’appartements à construire.
Ce serait une bonne idée de créer un institut de sondage à Monaco ?
C’est toujours intéressant de savoir ce que pensent les individus. Mais quand on voit l’exagération qui est faite par certains, notamment en France, où ce sont les sondages qui dictent ce qu’il faut faire ou ne pas faire, cela ne semble pas urgent. En tous cas, l’IMSEE n’est pas concerné.
Vous allez lancer des enquêtes de société ?
Ce serait utile dans la construction d’indicateurs de bien-être. Mais est-ce à nous de le faire ? Ce qui est sûr, c’est que de nombreuses enquêtes internationales intéressantes existent. Mais Monaco n’est pas intégré dans le processus.



