lundi 23 mai 2022
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John Craig Venter :
Einstein ou Frankenstein ?

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John Craig Venter
« Je veux faire avancer la science. Si cela implique de procéder autrement, c'est ce que je ferai. » John Craig Venter. Biologiste et businessman américain. © Photo Monaco Hebdo.

John Craig Venter était invité début avril à Monaco. Ce businessman et biologiste américain discuterait autour de la création d’un programme scientifique commun avec la Principauté.

L’obsession de John Craig Venter, c’est le génome. D’ailleurs, lui et son équipe du The Institute for Genomic Research (TIGR) ont décrypté celui de la bactérie haemophilus influenzae, responsable entre autres, de la méningite, le premier publié au monde. C’était en 1995. Puis celui de la mouche, en moins d’un an. Enfin, il a réussi le séquençage du génome humain en septembre 2007. Le premier génome complet d’un seul individu. Et ce génome-là, c’était le sien ! Il expliquait alors : « Il s’agit d’une étape philosophique très importante dans l’histoire de nos espèces. Nous passons de la possibilité de lire notre code génétique à la possibilité de l’écrire. Ce qui nous offre d’hypothétiques possibilités de réaliser des choses jamais observées auparavant. »

Un “grand scientifique”, “très controversé”

Une étape qui a aussi été un véritable déclic pour cet américain, né le 14 octobre 1946 à Salt Lake City. Petit retour en arrière. Dans les années quatre-vingt la génétique est encore au stade de l’artisanat, voire du bricolage. « Un homme à ce moment-là secoue le cocotier » affirme Frédéric Dardel, professeur de biologie moléculaire à la faculté de pharmacie de l’université Paris Descartes. C’est John Craig Venter. A la fois visionnaire et homme d’affaires habile, « égocentrique et mégalo » pour ses ennemis, « brillant et pressé » selon ses admirateurs. En tout cas, il fait passer la biologie au stade de l’automatisation à coup de millions de dollars. Et se fâche en même temps avec toute une communauté de chercheurs en prenant quelques longueurs d’avance. Il faut dire qu’il n’hésite pas à mettre de côté les interrogations déontologiques et éthiques. « Il est très controversé, mais il a amené à la science des techniques primordiales. Et je le considère comme un très grand scientifique », juge le professeur Denis Allemand, le directeur du centre scientifique de Monaco. Le professeur Weissenbach, le directeur du Genoscope, le centre national de séquençage à Evry, un des plus grands pionniers mondiaux de l’exploration et de l’analyse des génomes refuse d’en dire plus sur ce personnage. Joint par téléphone, il lâche : « Je revendique le droit de me taire. Tout ça me fatigue. »

Il dépose systématiquement des brevets

Mais l’un des trucs de Craig Venter c’est de faire de certains côtés de la biologie une chasse gardée. Avec une méthode simple : il brevète systématiquement ses découvertes. Mais si certains de ses brevets apparaissent comme légitimes, d’autres le semblent moins. Au-delà de l’interrogation éthique qui consiste à se demander s’il faut ou non breveter le vivant, ses adversaires estiment que ses travaux ne correspondent pas aux trois critères obligatoires pour qu’ils soient matière à brevets. C’est-à-dire la nouveauté, l’inventivité et l’application à la clinique. Mais on reproche surtout à Craig Venter le manque d’inventivité dans ses travaux. Ce qui faisait dire devant le Congrès américain à l’un de ses détracteurs, James Watson, découvreur de l’ADN et prix Nobel de médecine, que ce que faisait Craig Venter avec son séquençage, ce n’était pas de la science. Et qu’un singe pouvait le faire. Un avis que ne partage pas Denis Allemand : « Il est devenu très innovant dans son domaine. Jusqu’à une date récente, on étudiait un gène. Maintenant, avec les techniques Venter, on en étudie des milliers. Ainsi que leurs expressions différentielles. Après, il s’est transformé en homme d’affaires. »
Mais ce qui intéresse aujourd’hui Craig Venter, c’est tout simplement de créer la vie une deuxième fois sur terre. « Les bactéries sont les pièces principales avec lesquelles on peut dessiner une nouvelle vie pour le bien de l’humanité » a expliqué Craig Venter pendant son intervention à la Monaco Blue Initiative (MBI), au musée océanographique le 1er avril. Un projet commun avec la Principauté est d’ailleurs en réflexion. « On va voir si on ne peut pas entamer une collaboration sur l’étude des bactéries et des coraux », précise le professeur Allemand. Venter s’intéresse donc maintenant directement aux bactéries. Sa favorite, c’est la mycoplasma genitalium. Il a regroupé une équipe de chercheurs plus étoffée, en intégrant le TIGR dans le John Craig Venter Institute, installé à Rockville dans le Maryland, pas très loin de Washington. A noter que la capitalisation de ce centre de recherches est proche de celle d’un géant mondial comme Michelin.

Le premier génome de synthèse

En fait, Craig Venter est arrivé à resynthétiser le génome de cette bactérie. C’est-à-dire à créer le premier génome de synthèse. Puis, il l’a réinjecté dans une autre bactérie débarrassée de son matériel génétique. Objectif : créer un organisme totalement artificiel. Et réorienter complètement la fonction de la bactérie créée pour qu’elle puisse produire quelque chose d’intéressant. Notamment pour l’environnement, pour la médecine, ou la pharmacie « en produisant des médicaments pour le futur. »
Et il a réussi. Mais en partie. Comme s’il avait démonté pièce par pièce un moteur, avant de le remonter avec des pièces nouvelles. Puis installé dans une berline pour qu’elle devienne une voiture de course. Mais le problème, c’est que si l’organisme créé est bien vivant, il ne fonctionne pas dans le sens souhaité. Voilà pourquoi lorsque Monaco Hebdo l’a rencontré et lui a demandé à quel stade en étaient ses travaux il a répondu : « Ils avancent. Il y a deux ans j’avais parié que nous réussirions. Maintenant je ne fais plus de pronostic. Mais nous sommes proches du but. »
Aujourd’hui, Craig Venter s’intéresse aux micro-organismes maritimes. Car il pense qu’ils pourraient être une source d’énergie très bon marché, en transformant le gaz carbonique en éthanol par exemple. Dernièrement avec son voilier, le Sorcerer (le Sorcier), Craig Venter est allé dans la mer des Sargasses prélever des échantillons de micro-organismes des Caraïbes. Résultat, 20 millions de nouveaux gènes ont été pêchés. Et, comme il l’avait fait en mars 2009, il va refaire une autre campagne de prélèvements en Méditerranée cet été. C’est à ce moment-là qu’il discutera avec les décideurs monégasques pour un projet commun.

Nouveau Dieu

Objectif de cette expédition ? Au lieu d’isoler une bactérie il veut prélever un échantillon d’eau, le filtrer, en prélever tous les micro-organismes, établir la totalité des génomes et découvrir de nouvelles espèces. Mais ce qu’il veut vraiment, c’est décrypter et séquencer le gène complet de ces phytoplanctons et les breveter. Puis créer artificiellement d’autres micro-organismes en faisant un meccano de gènes. Ces micro-organismes pourraient alors servir de traitements médicaux. Ou servir à protéger l’environnement ou à produire de l’énergie. Mais ils pourraient aussi être manipulés par des chercheurs peu scrupuleux pour servir d’armes biologiques par exemple.
Une certitude, pour l’instant ces micro-organismes sont difficiles, sinon impossibles, à cultiver ex-situ. Si Craig Venter arrive ensuite à introduire leurs génomes dans d’autres bactéries cultivables à l’infini dans les laboratoires et leur faire faire le travail qu’il veut, il deviendra un nouveau Dieu. D’ailleurs, dans son autobiographie Craig Venter dit : « Je veux faire avancer la science. Si cela implique de procéder autrement, c’est ce que je ferai. Je ne suis pas prêt à y renoncer. Cela fait sans doute partie de mes prédispositions génétiques. » Et à ceux qui lui demandent s’il est Einstein ou Frankenstein, il répond simplement : « Je suis Craig Venter. »

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