mardi 6 décembre 2022
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Croisières, méga-yachts : Monaco met le cap sur le luxe

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Après deux années marquées par la pandémie de Covid-19, qui aura mis à l’arrêt le secteur des croisières, l’État monégasque a décidé de revoir sa politique d’accueil. Désormais, seules les catégories luxe et premium sont autorisées à faire escale en principauté. Parallèlement, des travaux ont été entrepris afin d’accueillir les méga-yachts dans les meilleures conditions.

La croisière s’amuse à nouveau à Monaco. Après avoir été contraints de rester à quai pendant deux années en raison de la pandémie de Covid-19, les paquebots font à nouveau escale en principauté depuis le mois d’avril 2022. Une aubaine pour les commerçants et restaurateurs monégasques, en particulier ceux situés sur le Rocher, qui ont beaucoup souffert de l’absence des croisiéristes. Au total, quelque 130 bateaux devraient faire escale en principauté cette année. Et pas n’importe lesquels…

Nouvelle politique

Durant l’arrêt forcé imposé par la crise sanitaire, une nouvelle politique d’accueil a en effet été définie. Les ports de Monaco n’accueilleront plus de géants des mers, capables de transporter parfois plus de 4 000 passagers. Désormais, seuls les navires mesurant « jusqu’à 250 mètres » et d’une capacité inférieure ou égale à « 1 250 passagers » seront autorisés à mouiller dans les eaux monégasques. « Quand une destination se lance, elle se doit d’accueillir les gros et les petits [paquebots — NDLR]. Maintenant que Monaco s’est fait un nom dans le secteur, nous sommes en position de pouvoir dire que nous ne voulons plus que les plus petits [paquebots — NDLR] et les catégories luxe et premium. Aujourd’hui, nous avons une certaine histoire, une certaine expérience et une certaine renommée qui nous permettent de cibler la clientèle qui est la cible de Monaco », explique Olivier Lavagna, directeur général de la société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM). En d’autres termes, la principauté vise une clientèle avec un meilleur pouvoir d’achat, plus en adéquation avec l’image luxueuse du pays. Sachant que dans le même temps, la SEPM entend poursuivre le développement des « têtes de ligne ». Dans le jargon des croisières, cela signifie être le port de départ ou d’arrivée d’un circuit. Un statut très convoité à en croire Olivier Lavagna : « Généralement, un croisiériste ne se trouve jamais loin de sa zone d’embarquement la veille de son départ. Nous espérons donc qu’il séjourne dans un hôtel en principauté, ou à proximité, pour qu’il voit, par un autre biais que la croisière, que la vie et le séjour à Monaco sont agréables. Cela peut lui donner envie de revenir plus tard, et pas nécessairement pour une croisière ». La « tête de ligne » pourrait donc rapporter gros à la principauté. À Marseille par exemple, premier port de croisière en France, un passager en transit dépenserait, en moyenne, 70 euros à terre, contre 200 euros lorsqu’il commence son voyage depuis la cité phocéenne (1).

« Généralement, un croisiériste ne se trouve jamais loin de sa zone d’embarquement la veille de son départ. Nous espérons donc qu’il séjourne dans un hôtel en principauté, ou à proximité, pour qu’il voit, par un autre biais que la croisière, que la vie et le séjour à Monaco sont agréables. Cela peut lui donner envie de revenir plus tard. » Olivier Lavagna. Directeur général de la société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM). © Photo Direction de la Communication

« Maintenant que Monaco s’est fait un nom dans le secteur, nous sommes en position de pouvoir dire que nous ne voulons plus que les plus petits [paquebots — NDLR] et les catégories luxe et premium »

Olivier Lavagna. Directeur général de la société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM)

Monaco veut séduire les méga-yachts

La réflexion menée autour des croisières pendant la pandémie a également abouti à un nouveau calendrier, avec une interruption de l’activité désormais étendue de « mi-novembre à fin mars », alors qu’elle se limitait auparavant à janvier et février, considérés comme des mois creux pour les croisières en Méditerranée. Toutefois, le port Hercule ne devrait pas se dépeupler pour autant durant cette période. La SEPM entend en effet mettre à profit cette interruption des croisières pour accueillir des méga-yachts en contrats d’hivernage, à des conditions tarifaires spécifiques. « Il y a une volonté forte de se positionner sur ce méga-yachting parce que c’est l’image du grand luxe. Ce sont des unités magnifiques et nous souhaitons être capables de les accueillir et de proposer une offre. Surtout avec Monaco capital of advanced yachting », justifie Olivier Lavagna. Et de préciser : « Dans le port Hercule, nous avons une capacité insuffisante pour la moyenne et grande plaisance. Nous avons donc acheté le port de Cala Del Forte, pour quasiment doubler la capacité des bateaux entre 30 et 70 mètres. Mais pour les grandes tailles, au-delà de 80 mètres, nous n’avons pas beaucoup de places. Nous avons mis l’électricité adéquate pour pouvoir en accueillir au quai Jules Soccal, et nous avons l’esplanade des pêcheurs. Au total, nous avons dix postes. Ce qui est déjà bien, car tous les ports n’en disposent pas. Mais, à la digue Rainier III, nous avons 350 mètres de long. L’idée, c’est donc de pouvoir en accueillir un très gros, au-delà de 150 mètres ». Des travaux d’équipement ont été entamés en ce sens, il y a quelques semaines sur la digue, afin d’amener à la fois les puissances électriques nécessaires, les alimentations en eau, les branchements télécoms et les raccordements pour les évacuations des eaux usées. Des aménagements sont également prévus pour proposer une solution d’amarrage adaptée à ces mastodontes des mers. « Nous avons opté pour un équipement polyvalent qui puisse permettre d’accueillir un méga-yacht avec un plus petit à l’arrière. Ou deux très grands yachts. Aujourd’hui, un bateau ne peut s’amarrer que côté digue. Or, un yacht veut protéger sa coque et sa peinture, donc il souhaite s’écarter de la digue. Et pour s’écarter, il faut que l’on tire côté chenal. Et aujourd’hui, nous n’avions rien. C’est la raison pour laquelle nous créons des corps-morts, des systèmes qui permettent d’amarrer côté chenal et d’écarter le bateau », indique le directeur de la SEPM.

« Lorsque vous voyez certaines fumées, c’est de la fumée d’eau. Les gens prennent ça pour de la pollution, mais ce n’est pas de la pollution. Ce sont des particules qui ne sont pas toxiques »

Colette Borgheresi. Responsable croisière de la société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM)

Une activité lucrative

Les travaux devraient durer jusqu’au mois de novembre 2022 pour un montant global estimé à 4 millions d’euros. Un investissement conséquent pour la SEPM, mais qui en vaut la chandelle, estime Olivier Lavagna : « En mettant une politique tarifaire particulière, nous pouvons très bien faire le chiffre d’affaires que nous faisons avec les croisières. Et même au-delà, espère le directeur des ports de Monaco. L’idée, c’est de trouver un juste compromis pour pouvoir accueillir ces méga-yachts, en mettant en place des grilles tarifaires intéressantes, sans pour autant supprimer l’activité croisière, elle aussi génératrice de revenus pour la principauté ». Ces arguments économiques ont, selon toute vraisemblance, pesé dans la balance au moment de définir cette nouvelle politique d’accueil. Car si la principauté était prête à revoir ses exigences, et à devenir plus restrictive vis-à-vis des croisières, il n’était pas question pour autant d’abandonner totalement cette activité comme le confirme le directeur général des ports de Monaco. « Ce n’est pas une décision qui nous incombe, souligne-t-il, renvoyant ainsi la balle à l’exécutif. Il y a un choix qui a été fait pour lequel nous avons fait des analyses avec une volonté de tenir compte de ce qui circule autour de cette activité, mais pas d’aller jusqu’à l’arrêter ». À l’heure où la principauté est engagée dans une politique environnementale ambitieuse, qui doit la mener vers une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de 55 % d’ici 2030 et la neutralité carbone à l’horizon 2050, le maintien des croisières, de plus en plus décriées pour la pollution qu’elles engendrent, paraît paradoxal. Et ce d’autant plus que les recettes qui en découlent apparaissent comme mineures au regard du budget annuel de l’État monégasque, aujourd’hui estimé à près de 1,9 milliard d’euros. Sollicité par nos soins pour expliquer ce positionnement, le gouvernement princier n’avait pas été en mesure de répondre à nos questions, à l’heure où Monaco Hebdo bouclait ce numéro, mardi 12 juillet 2022.

« En mettant une politique tarifaire particulière, nous pouvons très bien faire [avec les méga-yachts – NDLR] le chiffre d’affaires que nous faisons avec les croisières. Et même au-delà »

Olivier Lavagna. Directeur général de la société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM)

30 % d’émissions en moins

Entre l’argent et la sauvegarde de l’environnement, Monaco semble en tout cas avoir fait son choix. Même si, comme le rappelle Olivier Lavagna, cette nouvelle politique est aussi plus vertueuse, puisque d’après le directeur de la SEPM, en limitant ainsi l’accès des ports à certaines catégories de bateaux, le nombre de croisières va drastiquement baisser en principauté, passant de plus de 200, les meilleures années, à 130 en 2022. Les émissions devraient donc suivre la même courbe, et diminuer, elles aussi : « Au final, nous réduisons d’un tiers le volume d’accueil. Avec l’imposition du fioul léger dans les eaux territoriales, qui est un domaine dans lequel la principauté était en avance, et cette nouvelle politique, nous réduisons de 30 % les émissions. Quel secteur arrive à réduire d’un tiers ses émissions par une politique ? On peut toujours dire qu’on peut passer à zéro. Mais passer à zéro émission, ça ne se fait pas comme ça. Les projections, c’est 2050. Nous, en un an, nous en avons déjà enlevé un tiers. C’est pas mal », se félicite Olivier Lavagna. Même satisfecit pour la responsable croisière de la SEPM, Colette Borgheresi : « Il y a eu un gros changement depuis le fioul léger. Ce ne sont plus les émissions comme avant. Lorsque vous voyez certaines fumées, c’est de la fumée d’eau. Les gens prennent ça pour de la pollution, mais ce n’est pas de la pollution. Ce sont des particules qui ne sont pas toxiques, parce que tous les bateaux sont équipés de « scrubers ». Ce sont des gommes qui enlèvent les fumées. Le fioul léger est une grosse avancée, et ils vont tous passer au gaz naturel liquide (GNL) dans un proche avenir ». À en croire ces professionnels, qui citent aussi en exemple le tri des déchets et la récupération des eaux, le secteur montrerait une réelle volonté de changement, en proposant des croisières toujours plus respectueuses de l’environnement, et des populations qui les accueillent.

Olivier Lavagna. Directeur général de la société d’exploitation des ports de Monaco. © Photo Direction de la Communication

Occasion manquée

Il n’empêche, cette activité est de plus en plus pointée du doigt, et les mesures de restriction commencent à fleurir un peu partout. Avant Monaco, Venise, et Palma de Majorque avaient déjà revu leur politique d’accueil. Il y a tout juste un an, le gouvernement italien a en effet acté l’interdiction des grands navires de croisière, accusés de mettre en péril le centre historique de la cité des Doges, classé au patrimoine de l’Unesco. Le premier ministre italien, Mario Draghi, avait alors salué « une étape importante pour la préservation de la lagune vénitienne », soumise depuis des décennies au ballet continuel des paquebots déversant des millions de visiteurs à Venise. Aux Baléares, où l’industrie de la croisière évolue à domicile avec plus de 2,6 millions de passagers embarqués en 2019, le port de Palma de Majorque — troisième port de croisière en Europe, derrière Barcelone et Civitavecchia — a réduit le trafic à trois paquebots par jour, dont un seul transportant plus de 5 000 passagers. Une décision forte, tant la destination est dépendante de ce type de tourisme. La principauté aurait-elle alors pu aller encore plus loin en mettant un terme à cette activité, et ainsi s’ériger en modèle international ? La question mérite d’être posée. Car si une telle décision avait été prise, Monaco aurait incontestablement envoyé un message fort à la communauté internationale. Et peut-être entraîné dans son sillage d’autres villes ou pays. « Ces problématiques sont au cœur des enjeux de l’activité. Des évolutions très rapides sont attendues. Il y a un accélérateur de toutes ces réflexions qu’on ne soupçonne pas, mais qui va être assez violent, assure Olivier Lavagna. Après, nous [la SEPM – NDLR], nous ne sommes pas acteurs. Par notre politique d’imposition du fioul léger, nous montrons que nous ne voulons pas accueillir des navires polluants, et que nous voulons limiter les émissions. Mais ce n’est pas nous qui construisons les bateaux », se défend le directeur des ports de Monaco. Si, indéniablement, les lignes bougent, le sentiment d’une occasion manquée domine malgré tout, à l’aube de cette nouvelle saison en principauté.

1) Chiffres communiqués en 2018 par la fédération des commerçants Marseille Centre à nos confrères de La Croix : « La croisière à marche forcée ».

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Monaco Hebdo