dimanche 19 avril 2026
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Au cœur des grandes oreilles

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Issu de la 31ème promotion de commissaire de police (la même que Régis Asso, le directeur de la Sûreté monégasque), Bernard Squarcini fut le patron des RG et du contre-espionnage français. Désormais dans le privé, à la tête de la société Kyrnos, qui conseille notamment LVMH, il nous fait plonger au cœur des grandes oreilles françaises, de la NSA américaine ou des structures terroristes.

Monaco Hebdo : Ange Mancini, premier chef du RAID et ancien coordinateur national du renseignement, a signé le prologue de votre livre renseignement français : nouveaux enjeux. Il décrit comment en France, les hommes du renseignement sont considérés comme des spadassins, des “barbouzes”, des “hommes du cardinal” ou des hommes de main à la solde des pouvoirs les plus machiavéliques. Vous-même dépeignez comment les réalités du renseignement renvoient spontanément à des coups tordus, de l’affaire Dreyfus au Rainbow Warrior, du cas Merah à l’affaire Cahuzac. Il y a selon vous un déficit français de culture du renseignement. A quoi est-ce dû ? Un héritage post-soixante-huitard ?
Bernard Squarcini : En France, il existe effectivement une méfiance généralisée vis-à-vis du lien existant entre le pouvoir politique et les services de renseignement. On qualifie davantage le renseignement de barbouzard, à la différence de l’“intelligence” britannique. (Dans le monde anglo-saxon, les espions sont considérés comme exerçant un métier de seigneur…) Pourquoi ? Certains coups tordus ont été réalisés sur instruction directe de l’Elysée. Les affaires Ben Barka ou du pasteur Doucé ont eu des conséquences. Surexploitées, elles ont entrainé des réactions à chaud. Il fallait donc remplacer un système à bout de souffle. Le mérite du président sortant (Nicolas Sarkozy) aura été de hisser le renseignement au niveau de l’Elysée et d’en faire un point d’entrée officiel. Cela a été une grande révolution dans le milieu du renseignement.

M.H. : Qu’a apporté la réforme ?
B.S. : Après une première réforme fusionnant les RG avec la DST, une deuxième a rapproché la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) et la DGSE (Direction nationale de la sécurité extérieure). Elle était essentielle. Aujourd’hui, on ne fait plus de différence entre une menace interne et une menace externe car tout vient de l’extérieur. Notamment la principale menace actuelle : l’islam radical de type sunnite. Nos militaires combattent en Afghanistan ou en Irak ou en Afrique les mêmes personnes qui viennent former des candidats au djihad pour servir sur le territoire national. La coopération internationale avec les services frères est alors obligatoire.

M.H. : Même en cas de crise ? Les services peuvent coopérer malgré les tensions liées à la situation en Ukraine ou en Syrie ?
B.S. : Malgré les crises diplomatiques, les services doivent assurer une fonction de secours. Aujourd’hui, nous sommes paradoxalement dans une situation où notre président ne parle plus à Bachar El Assad et où l’on a fermé notre ambassade. Or il y a 600 Français en Syrie. Comment fait-on pour les identifier ? Les Turcs sont certes un point de passage mais ils n’ont pas tous les éléments et puis ils ont d’autres chats à fouetter compte tenu de leur propre actualité… De plus, parmi les opposants syriens, il existe des cellules islamistes irakiennes Al-Qaeda. Les mêmes que la France doit combattre au sein d’Aqmi (Al-Qaeda au Maghreb islamique). Il est très difficile de dire : d’un côté, on va neutraliser les gens qui viennent déstabiliser la zone subsaharienne et de l’autre, on va les armer en Syrie. Cela manque de rigueur. Il faut être très clair dans le discours car les conséquences sont irrémédiables.

M.H. : « Le secret pour le renseignement, c’est comme l’isoloir pour les élections. C’est la respiration de la démocratie », selon vous. Est-ce viable dans une société basée sur la transparence ?
B.S. : Dans le domaine du contre-espionnage, vous ne pouvez fonctionner avec les services frères que si vous travaillez dans une atmosphère de secret ! C’est la règle de base. Sinon, vous êtes exclu du jeu. Aujourd’hui, le secret est largement galvaudé. C’est pourquoi il faut une loi globale sur l’activité de renseignement, la protection de ses agents et en contrepartie, un contrôle beaucoup plus important de la part des parlementaires, dans des conditions de professionnalisme et de discrétion qui doivent prévaloir. Les services dépendent de l’exécutif en général, il faut que la souveraineté parlementaire soit également tenue au courant. C’est un équilibre nécessaire. Mais cela ne doit pas se faire dans le tohu-bohu de l’hémicycle mais dans des commissions ad’hoc avec des gens sérieux qui posent de bonnes questions sans courir donner les réponses à la presse…

M.H. : Vous êtes cinglant sur le rôle de la presse et son interférence dans les affaires politico-judiciaires. Pour vous, « l’actualité française ne tourne qu’autour des affaires, le quotidien médiatisé ressemble de plus en plus aux romans de John le Carré… »
B.S. : Je ne dis pas qu’il ne faut pas informer les lecteurs mais il y a un équilibre à trouver. Les fuites dans les affaires judiciaires sont souvent très dirigées et ciblées. Manifestement, on veut détruire les gens médiatiquement. Pourtant, en France, il y a un principe sacro-saint : la présomption d’innocence. Or, lorsqu’un PV qui sort tout chaud à 20h est publié le lendemain matin dans la presse, il y a un problème dans notre démocratie ! Qu’il sorte 15 jours après, suite à des fuites d’avocats ou de policiers, peu importe. Mais qu’il passe directement du congélateur au micro-ondes, ce n’est pas sain.

M.H. : Pour ou contre le maintien du secret de l’instruction ?
B.S. : Puisque tout est banalisé et porté à la connaissance du public, autant généraliser l’absence de secret de l’instruction, et réservons-le à certaines affaires. Il serait alors applicable uniquement dans certaines circonstances appréciées par le juge.

ECOUTES
M.H. : On a toujours peur des “grandes oreilles”, notamment suite à l’affaire des “fadettes” selon laquelle la DCRI aurait écouté des journalistes. Un pur fantasme ?
B.S. : Tout ce que je peux vous dire, c’est que les écoutes sont réalisées par les services de renseignement. Elles sont hyper-contingentées, et relèvent de la commission nationale de contrôle et d’interception de sécurité. Des experts techniques et neutres veillent ainsi à l’application de la loi. L’activité de renseignement est sévèrement contrôlée pour les services publics. Malheureusement, à côté, il existe beaucoup d’officines privées françaises ou étrangères qui procèdent à des écoutes sauvages et sans contrôle… Quant aux écoutes provoquées par les magistrats, elles sont plus nombreuses et entraînent des coûts faramineux.

M.H. : Pour autant, globalement, quand on voit les collectes massives d’informations par la NSA, concernant des citoyens du monde entier, révélées par Edward Snowden, on peut se demander si on est vraiment dans le fantasme ?
B.S. : La NSA n’écoute pas tout le monde. Elle procède à des ciblages opérationnels. On est tout de même dans un cadre juridique : la NSA est contrôlée par le congrès américain, elle a eu à rendre des comptes, tout rentre dans l’ordre. Ses écoutes ont été faites dans le cadre du Patriot Act qui, après le 11 septembre 2001, lui donnait des pouvoirs exorbitants.

M.H. : Les parlementaires allemands chargés d’enquêter sur l’étendue des écoutes de la NSA utilisent désormais des mails encryptés, des téléphones sécurisés et misent sur une machine à écrire pour contrer l’espionnage américain. Un retour en arrière généralisé est-il possible ?
B.S. : Non. Les différents modes de surveillance sont constants et on demande aujourd’hui à n’importe quel cadre ou autorité d’être mobile, disponible et joignable en tout point du globe. Il lui faut donc partir avec ses connaissances compactées dans son ordinateur ou son Smartphone et il devient donc un objet de convoitise… Alors soit on revient au pigeon voyageur, à la machine à écrire ou même à la bonne vieille cabine téléphonique à pièces — sauf qu’elles ont toutes été dégradées… Soit on durcit la sécurité en mettant en place de la contre-mesure permanente, du système de cryptage. Nous avons fait un bond en avant au plan technologique et nous avons donc ouvert des failles au niveau sécurité. Il faut aujourd’hui contrer les cyber-attaques contre les Etats ou les entreprises. L’Agence nationale de sécurité a été créée dans cet objectif. C’est tout le fonctionnement normal de nos institutions politiques et économiques et donc de nos infrastructures vitales qui sont en jeu.

M.H. : La question du financement du terrorisme est récurrente depuis un quart de siècle. De grandes banques saoudiennes, égyptiennes et koweitiennes ont assuré le financement des Gam’a-Islamiya en Egypte ou encore des GIA en Algérie. Les valises de coupures usagées passaient, entre autres, par Genève, Lugano et Milan à travers différentes ONG et des sociétés commerciales écrans. Des transactions passaient également par Monaco ?
B.S. : Non. Il n’y a jamais eu aucune enquête de financement du terrorisme concernant Monaco. La Principauté n’est pas un lieu de passage ou de destination de nos adversaires. C’est très protégé, contrôlé.

M.H. : Aujourd’hui, comment se financent les terroristes ?
B.S. : Aujourd’hui, la matrice est de lever des fonds grâce à l’argent de la drogue ou aux enlèvements. Chaque filiale s’autofinance avec les rançons payées en cash par les Etats. Les groupes terroristes comme l’Aqmi financent ainsi leurs besoins. A savoir des 4×4 neufs, un dispositif de vision nocturne, des éléments de transmission cryptée, des ordinateurs, etc.

M.H. : Que faut-il faire selon vous pour renforcer la prévention en matière terrorisme ?
B.S. : Il y a beaucoup de choses à améliorer. On pourrait tracer les réservations des vols aériens (et non plus les enregistrements) pour prendre un train d’avance, instaurer une interdiction de sortie du territoire ainsi qu’une infraction individuelle. Aujourd’hui, on traite les associations de malfaiteurs à but terroriste. Or, il y a de plus en plus de passages à l’acte solitaires. Par ailleurs, il y a toute la traque sur Internet à renforcer, sachant qu’il faut trouver le juste équilibre dans nos sociétés de liberté. C’est très long, on perd énormément de temps.

M.H. : Si vous aviez à écrire un polar, que raconteriez-vous ?
B.S. : Plutôt une histoire de contre-espionnage. Il existe de très belles affaires comme celle d’Anna Chapman aux Etats-Unis (Baptisée la nouvelle “Mata Hari”, cette femme d’affaires russe, arrêtée en 2010 aux Etats-Unis, était impliquée dans un programme d’espionnage pour le compte du service de renseignements extérieurs de la Russie, N.D.L.R.). J’écrirais une histoire basée sur des faits réels dont on ne peut pas parler aujourd’hui. Plus tard…

M.H. : Quelle enquête vous a le plus marqué dans votre carrière ?
B.S. : Les attentats de 1995. C’est la première fois que le territoire national était victime d’attentats islamistes. Ce n’était pas évident de trouver les coupables. Il y avait aussi une piste serbe. Mais en 3 mois, on a réussi à dénouer tout cela.

L’interview-flash Polar

Si on vous traite de barbouze, vous répondez quoi ?
Il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages…

Fan de la BD (et du film) L’enquête corse ?
Totalement. Lu et revu plusieurs fois. Christian Clavier m’a fait lire le scénario et a bénéficié de quelques conseils culturels.

Plutôt James Bond ou OSS117 ?
Pinot simple flic.

Plutôt cercle de jeux (Wagram) ou église (de la Madeleine) ?
Le renseignement s’acquiert en tout lieu et en permanence…

Vous avez écrit : « On s’approche du monstre froid décrit par George Orwell et c’est un policier qui vous le dit. Le net est devenu le Big Brother de nos vies. » Vous assumez ? Détaillez.
Les nouvelles technologies de l’information permettent à l’homme l’accès au savoir et à la culture, mais restent attentatoires aux libertés individuelles.

Selon vous, « oui ! Il y a un gros racisme anti-corse. Je suis monté trop haut, trop vite, je suis corse et je ne suis pas franc-maçon ! » Il vaut mieux être auvergnat et frère pour avancer dans la police ? Quel est le meilleur pedigree ?
Rester soi-même et être professionnel tout en étant fier de ses racines, et motivé.

On vous appelle “le Squale”. Vous préféreriez quel autre surnom ?
Joker… Ce n’est pas à moi qu’il faut poser cette question.

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