
Jean Clair, historien et essayiste français, était à Monaco le 19 mars pour parler de son ouvrage L’Hiver de la culture. Il est revenu pour Monaco Hebdo sur le monde artistique et la liberté d’expression.
Propos recueillis par Romain Chardan.
Monaco Hebdo?: Quel est le problème de l’art contemporain selon vous??
Jean Clair?: Le problème est que la formule « art contemporain » est devenue un syntagme en un seul mot. Dans ce syntagme n’entrent que des artistes qui ont été sacrés artistes contemporains, alors qu’en fait tous les artistes qui vivent en même temps dans le monde sont contemporains. Le problème est de savoir qui a décidé de faire cette marque de qualité. Je crois qu’à l’heure actuelle, il y a une imposture, un système de marché, entretenus par certains hommes de galerie, de magasins de vente, qui décident de faire entrer dans cette prestigieuse catégorie certains artistes, avec un phénomène d’inflation extravagante de leur prix sur le marché. Ce qui est, à mon sens, aussi artificiel et trompeur que l’a été sur le marché financier le phénomène des hedge funds. Ajoutez à cela que l’autorité de certains conservateurs est engagée pour la promotion de quelques noms, qui prétendent constituer le panorama de l’art contemporain, et vous avez là l’une des plus grandes dérives actuelles. Ce n’est pas leur rôle de le faire, c’est même assez grave.
M.H.?: Le terme d’artiste ne semble plus dire grand chose. Que pensez-vous de la candidature de PPDA à l’Académie Française, où vous siégez vous-même??
J.C.?: Patrick Poivre d’Arvor n’est pas un artiste, ni un écrivain. Il est considéré comme journaliste, pas plus. Qu’il pose sa candidature à l’Académie Française, il peut le faire, tout le monde le fait, on en reçoit parfois trois par jour. Je ne peux pas prévoir quelle sera la réponse de mes chers confrères, mais ce que je peux dire, c’est que je n’ai jamais vu une candidature spontanée recueillir l’assentiment qui vous mène à l’élection. En fait, l’Académie Française sait très bien reconnaître les gens qu’elle souhaiterait avoir sous la coupole, donc ça ressemble plus à une cooptation qu’à une élection. On vous fait savoir très discrètement puis de plus en plus ouvertement que l’assemblée souhaiterait vous voir siéger avec elle. La candidature spontanée est quelque chose de très étonnant.
M.H.?: Que pensez-vous des artistes qui affichent ouvertement leur soutien à des candidats à la présidentielle??
J.C.?: Cela s’est produit à toutes les élections. Des vedettes, des figures plus ou moins recommandables de la scène du théâtre ou du cinéma, qui croient qu’elles pourraient entraîner quelques suffrages supplémentaires du brave peuple… Etant donné l’enjeu des élections, la présence de certains artistes ou écrivains soulève une certaine consternation. Je crois que la sobriété et la discrétion seraient de mise. Etant donné le côté virulent et polémique des forces en présence, il vaudrait mieux éviter de rentrer dans ce champ de bataille. Personnellement, je refuserai tout de suite si on me le demandait.
M.H.?: On parle parfois de vous comme un polémiste, qu’en pensez-vous??
J.C.?: Ce qui m’étonne, c’est que la littérature a toujours été, à toutes les époques, extrêmement polémique. Aujourd’hui, la situation est plutôt celle d’un électroencéphalogramme plat, vous êtes perpétuellement soumis à une auto-censure parce que vous savez que le moindre mot de travers vous fera accuser de je-ne-sais-quoi. Par conséquent, le débat n’existe plus dans la presse. J’essaie dans certains domaines d’avoir encore la possibilité de me révolter mais je suis très en retrait sur mes confrères des décennies passées.



