jeudi 6 octobre 2022
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Antoine Flahault : « L’air intérieur est entre quatre fois et 100 fois plus pollué que l’air extérieur »

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Pour le professeur Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale de l’université de Genève, les contaminations au Covid-19 par aérosols ne sont pas encore suffisamment prises en compte dans la stratégie de lutte contre ce virus. 

Depuis quand sait-on avec certitude que les contaminations au Covid-19 passent par l’air que nous respirons ?

Dès le début de la pandémie, en mars 2020, un certain nombre d’experts du domaine des aérosols ont alerté sur ce type de transmission. D’autant plus que le virus SARS-CoV-2 est un cousin très proche du SARS-CoV, un virus dont on savait déjà qu’il était transmis par aérosols. On a vu qu’il pouvait y avoir des « super propagations » avec 20 ou 30 personnes infectées par une seule personne au cours d’une chorale, dans un restaurant, ou dans un autobus, par exemple. Cela est très évocateur de la voie par aérosols, parce qu’on peut presque dire qu’il n’y a aucune autre voie qui peut expliquer cela.

Vraiment ?

On ne peut pas imaginer que la voie que l’on appelle « balistique », c’est-à-dire les contagions provoquées par quelqu’un qui parle en postillonnant, ou qui tousse ou éternue, permette de contaminer 25 personnes en peu de temps, dans une pièce. Cela supposerait que la personne infectée parle à chacune des 25 personnes, ce qui est très peu probable.

Et la transmission du virus par les mains ?

La transmission du virus par les mains suppose qu’il y ait suffisamment de virus dans chacun des crachats. Car un petit postillon n’a pas forcément suffisamment de charge virale pour contaminer par les mains. Du coup, on ne voit pas très bien non plus comment ce type de contamination pourrait se révéler être massif. C’est donc un peu par déduction, et par des faisceaux d’arguments, dont les chaînes de « super contaminations » et des expérimentations en animaleries, que l’on a pu affiner au fil du temps les arguments techniques et scientifiques.

« À l’intérieur, dans un lieu où la concentration de CO2 est élevée, même en respectant une distanciation de plus d’un ou deux mètres, la contamination se déroule alors quasiment exclusivement par aérosols »

Sait-on quelles proportions de contaminations au Covid-19 se font de manière aéroportée ?

On n’a pas de chiffres, parce que cela dépend du contexte. Mais aujourd’hui, on dit que 99 %, au moins, des contaminations se passent à l’intérieur, et moins de 1 % à l’extérieur. À l’extérieur, ces contaminations n’ont probablement pas lieu par voie aérosol, mais plutôt par contamination directe, donc par contamination balistique.

Comment se déroule une contamination quand on se trouve à l’extérieur ?

Une personne contaminée parle à quelqu’un, à faible distance, sans masques, et elle envoie des micro-gouttelettes qui viennent se poser sur les conjonctives, sur les narines, ou sur la bouche de son interlocuteur. C’est très rare, parce qu’il faut parvenir à toucher des cibles assez petites, et il faut qu’il y ait une quantité de virus suffisante. À l’intérieur, dans un lieu où la concentration de CO2 est élevée, même en respectant une distanciation de plus d’un ou deux mètres, la contamination se déroule alors quasiment exclusivement par aérosol, car il n’y a pas vraiment d’autres modes possibles de contamination.

Depuis que des certitudes scientifiques existent, qu’est-ce qui a été fait par les différents gouvernements pour endiguer ce type de contaminations ?

La toute première chose qui a été faite, c’est le recours massif au port du masque. Le masque est l’un des moyens qui permet de réduire la probabilité de transmission du virus dans l’atmosphère. Lorsqu’on porte un masque dans les transports publics, c’est en grande partie pour limiter ce type de propagation.

« On peut filtrer l’air, voire le purifier, avec des purificateurs d’air. Ce ne sont pas des dispositifs énergivores, ni très coûteux. Des ingénieurs californiens ont même proposé des systèmes que l’on peut faire soi-même. » Antoine Flahault. Epidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale de l’université de Genève. © Photo DR

« Des applications pour smartphones ont été lancées pour privilégier les commerces où le niveau de CO2 est surveillé, et suffisamment bas. Un petit début de culture des aérosols et de la qualité de l’air intérieur existe donc dans ces pays d’Asie »

Les pouvoirs publics ont mis du temps à valider l’existence de cette contamination au Covid par les airs ?

Cette voie de transmission par aérosols a mis beaucoup de temps pour être reconnue par les pouvoirs publics et par les experts des agences de sécurité sanitaire, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ou le Centre pour le Contrôle et la Prévention des Maladies (CDC). Tout cela n’a pas aidé à conseiller les gouvernements pour agir rapidement sur ce sujet. Les seuls gouvernements qui se sont orientés le plus rapidement vers une reconnaissance de la transmission par aérosols et une action dans ce domaine, ce sont les gouvernements asiatiques, avec notamment Taïwan et la Corée du Sud.

Qu’ont-ils fait ?

Des applications pour smartphones ont été lancées pour privilégier les commerces où le niveau de CO2 est surveillé, et suffisamment bas. Un petit début de culture des aérosols et de la qualité de l’air intérieur existe donc dans ces pays d’Asie. Les Européens commencent à s’y mettre, et ils font des investissements, notamment dans des écoles. Mais assez lentement. Bref, sur ce sujet, il y a eu une très forte réticence, qui va jusqu’à la résistance. Historiquement, cette résistance a des racines très profondes.

Lesquelles ?

Au XIXème siècle, dans les années 1830-1850, l’hypothèse prédominante de la transmission des maladies, c’était les miasmes morbides, donc l’air que l’on respire, les aérosols. On est alors avant l’ère de Louis Pasteur (1822-1895), et personne ne sait comment le choléra se transmet. Mais tout le monde dit que le choléra se diffuse par les miasmes morbides. On estime alors que les odeurs pestilentielles que l’on trouve dans les villes surpeuplées avec une population de très faible niveau social et économique, sont à l’origine des épidémies. Mais un médecin britannique, John Snow (1813-1858), pense que cette théorie ne s’applique pas pour le choléra. Il estime plutôt que c’est l’eau qui est bue par la population qui est à l’origine de cette épidémie.

Que fait John Snow ?

En 1854, à Londres, il y a une forte épidémie de choléra. John Snow fait alors une cartographie très précise à Soho, les bas quartiers de l’époque. Et il s’aperçoit que tous les cas de choléra sont liés à une pompe qui puise l’eau de boisson directement dans la Tamise. Or, la Tamise est polluée par les déjections des Londoniens. John Snow demande, et obtient, que le bras de cette pompe soit coupé. C’est d’ailleurs devenu un monument historique de Londres.

Et ça marche ?

L’épidémie s’est arrêtée. Mais cette démonstration exemplaire est ensuite complètement tombée dans l’oubli pendant plus de 50 ans. Elle est allée contre l’idéologie scientifique de l’époque qui reposait sur les miasmes morbides. Cinquante ans plus tard, cette tendance s’est inversée, avec un enthousiasme presque excessif, qui a disqualifié les miasmes morbides, et qui a qualifié la transmission par l’eau. Tout cela a finalement débouché sur de grands travaux d’assainissement des eaux usées.

« Il est possible que l’on soit aujourd’hui dans un tournant sur le plan de la prévention des maladies transmissibles. Et que l’on vive le même tournant salutaire du XXème siècle, qui a permis l’assainissement des eaux, et qui concerne désormais l’assainissement de l’air »

Quelles sont les conséquences sanitaires liées à cette période ?

Le XXème siècle se caractérise donc par la disqualification des miasmes morbides. On a ensuite eu toutes les peines du monde à reconnaître que la rougeole ou la tuberculose étaient des agents infectieux entièrement transmis par voie aérosol, et pas du tout par les mains, l’hygiène, ou la désinfection. Les hygiénistes des hôpitaux, fers de lance de l’hygiène moderne, ont disqualifié toute contamination par l’air. Pour eux, les contaminations se font essentiellement par les mains et par les surfaces. Même pour éviter la grippe, les gens disent qu’il faut se laver les mains. C’est ça l’idéologie d’aujourd’hui. En tout cas, jusqu’à cette pandémie.

Qu’est-ce qui a changé depuis que la pandémie de Covid-19 a éclaté ?

Avec la pandémie de Covid-19, on assiste à un retour de balancier vers les miasmes morbides. Je ne suis pas étonné de voir que tout cela prend du temps. Il est possible que l’on soit aujourd’hui dans un tournant sur le plan de la prévention des maladies transmissibles. Et que l’on vive le même tournant salutaire du XXème siècle, qui a permis l’assainissement des eaux, et qui concerne désormais l’assainissement de l’air. On passe 90 % de notre vie en milieu clos, et 99 % des contaminations par coronavirus, par le virus de la grippe, par le bacille de Koch de la tuberculose, et par beaucoup d’autres virus respiratoires ou agents pathogènes respiratoires, se font par aérosols. L’air contaminé par les personnes infectées est inspiré par les personnes saines. C’est comme cela que nous nous contaminons. Peut-être qu’un jour on dira qu’il faut diminuer ce risque, en rendant la qualité de l’air intérieur équivalente à la qualité de l’air extérieur.

Quelle est la situation aujourd’hui ?

Aujourd’hui, l’air intérieur est entre quatre fois et 100 fois plus pollué que l’air extérieur, dans nos habitats, dans nos transports, ou sur nos lieux de travail.

Que faudrait-il faire ?

L’objectif serait d’avoir un air intérieur avec une qualité microbiologique identique à celle de l’air extérieur. Dans l’air extérieur, il y a une concentration de CO2 d’environ 400 parties par million  (1). Il faudrait donc avoir un air intérieur qui se rapproche le plus possible de 400. Une étude a été faite par des Taïwanais pendant une épidémie de tuberculose dans un campus universitaire de Taïwan, dont le bacille se transmet exactement comme le coronavirus, par nos gouttelettes de respiration, par aérosols, quasi exclusivement. Ils ont procédé à des mesures de concentration de CO2 : elles n’étaient pas de 400 ppm, mais de 3 200 ppm. Ils ont donc ventilé, et ils ont purifié l’air dans les espaces qui n’étaient pas ventilables. Quand ils sont descendus à 1 000 ppm, le niveau de transmission a été réduit de 97 %. Et quand ils sont arrivés à 600 ppm, il n’y a plus eu aucune contamination. On voit donc qu’une grande part de la solution est là. Parce que cela marche sur tous les variants du coronavirus.

D’autres études ont été menées ?

En Suisse, en novembre 2021, dans 150 classes de 59 écoles, deux capteurs de CO2 ont été posés par une équipe de recherche. En mesurant en continu le niveau de CO2, cette équipe s’est aperçue de la très mauvaise qualité de l’air intérieur dans plus de 60 % des écoles suisses du canton des Grisons. Ils ont établi l’existence d’une corrélation très forte entre la qualité de l’air intérieur et le coronavirus.

Que faudrait-il faire, alors ?

La première chose à faire, c’est d’abaisser la concentration de CO2 en intérieur, quelle que soit la population dans la pièce. Pour cela, il faut d’abord mesurer le niveau de CO2. Ensuite, il faut ventiler ou aérer le plus possible les pièces. C’est parfois compliqué, car ça ne peut pas être réalisé partout. Ou cela peut avoir des conséquences importantes en termes énergétique, surtout l’hiver, dans les contrées tempérées et froides, qui ne peuvent pas supporter l’ouverture des fenêtres, ou qui nécessitent beaucoup de chauffage. Il ne faudrait pas que la lutte contre la transmission du Covid-19 par aérosols vienne obérer la lutte contre le réchauffement climatique.

« L’objectif serait d’avoir un air intérieur avec une qualité microbiologique identique à celle de l’air extérieur. Dans l’air extérieur, il y a une concentration de CO2 d’environ 400 parties par million. Il faudrait donc avoir un air intérieur qui se rapproche le plus possible de 400 »

Que faire dans ce cas ?

On peut filtrer l’air, voire le purifier, avec des purificateurs d’air. Ce ne sont pas des dispositifs énergivores, ni très coûteux. Des ingénieurs californiens ont même proposé des systèmes que l’on peut faire soi-même.

Ces purificateurs d’air sont vraiment efficaces ?

Les purificateurs d’air sont efficaces. Ils réduisent jusqu’à 99 % les particules fines, donc les microgouttelettes de notre respiration. L’utilisation de purificateurs d’air ne permet pas d’avoir 0 risque. Mais cela permet de réduire le risque. Or, l’objectif est de viser la réduction de risque maximale. En période de pic de contamination, on peut ajouter le port de masques. Et on peut en plus aérer et filtrer l’air d’une pièce. Avec cet ensemble de mesures, on a réduit le plus possible la transmission du virus. Lorsqu’on est dans une période de circulation du virus qui est basse, ces mesures permettent presque d’atteindre le risque 0.

D’un lieu à un autre, les seuils de CO2 à respecter sont différents ?

Dans un bar ou un restaurant, qui sont des lieux où on enlève son masque, il faut des normes de niveau de CO2 basses, et être très proche du niveau de CO2 extérieur. Il faut donc être en dessous de 600 ppm. Dans un théâtre ou un cinéma, on peut être à 1 200 ppm, mais il faut alors garder son masque. À partir de cela, on peut imaginer des stratégies de réduction des risques, en expliquant à la population que l’on n’atteindra pas le risque 0, mais que l’on s’en rapprochera le plus possible.

Que faire lors de longs trajets en train, en avion ou en bus ?

Les avions, bénéficient d’un assez fort recyclage de l’air. Mais les trains sont connus pour être assez confinés. Ce ne sont donc pas des lieux très sécurisés sur le plan de l’air intérieur. Donc, à partir du moment où l’on reste plusieurs heures dans un train, il y a des risques de transmission du virus assez élevés.

Comment évaluer les seuils d’alerte à partir desquels il existe un risque d’infection, alors que ces seuils peuvent être différents d’un variant à un autre ?

Le risque de transmission est différent d’un variant à un autre. Si les pouvoirs publics ne se sont pas beaucoup intéressés à ce sujet, les chercheurs ne s’y sont pas, non plus, énormément intéressés. Il y a beaucoup plus de travaux menés sur la génomique du virus et sur beaucoup d’autres sujets. Il y a donc des travaux et des expertises à mener, avec des spécialistes de la ventilation et des aérosols. À tâtons, on va peut-être finir par trouver des normes. Et peut-être que, dans quelques années, on trouvera insupportable l’idée de se trouver dans une pièce où il y a plus de 1 000 ppm. Et que 600 ppm sera la norme.

Désinfecter les systèmes de ventilation et d’aération dans les lieux publics, comme les écoles ou les salles de spectacle, c’est suffisant ?

La mesure du CO2 dans les lieux clos recevant du public doit être transparente. Au Japon, dans les salles de cinéma, le niveau de CO2 est affiché. Le public est donc informé, et il peut refuser de s’y rendre, s’il juge que le niveau de CO2 est trop élevé. Il y a deux options. Soit on est en mesure d’abaisser substantiellement le seuil de CO2, soit on n’y arrive pas, et alors on installe des purificateurs d’air.

Cette logique de réduction du risque sanitaire dans les lieux clos va s’inscrire durablement dans nos sociétés ?

Cela prendra des années, mais dans quelque temps, on exigera que les constructions modernes prennent en compte des normes de qualité pour l’air intérieur. Ceci avec des normes qui sont en rapport avec les pandémies liées à des virus. Cette pandémie nous aura appris à ne plus négliger la qualité de l’air à l’intérieur, sur le plan microbiologique.

À Monaco, depuis quelques semaines, le taux d’incidence dépasse les 2000, et il n’a jamais été aussi élevé : est-ce dû à une baisse de vigilance de la population, à la rentrée scolaire, ou à l’arrivée du sous-variant d’Omicron, BA.2 ?

Le taux d’incidence a considérablement augmenté à cause du variant Omicron. Le sous-variant d’Omicron BA.1 est extrêmement transmissible. Un peu partout en Europe, le nombre de cas a flambé suite à la rentrée scolaire. Ensuite, est-ce que le sous-variant BA.2, ou un autre, provoque une prolongation de ce pic épidémique ? C’est possible. L’Institut Pasteur avait envisagé en France un pic épidémique le 15 janvier 2022. Et ça n’a pas été le cas, à part peut-être en Corse et en Île-de-France.

Le sous-variant d’Omicron, le BA.2, se propage à grande vitesse : que sait-on à son sujet ?

On sait du sous-variant BA.2 qu’il a été identifié à peu près au même moment en Afrique du Sud. On l’a ensuite retrouvé en Inde et en Asie. Il est d’ailleurs devenu majoritaire aux Philippine et en Inde. Il est ensuite arrivé en Europe. Il a été identifié en premier au Danemark, où il circulait déjà en décembre 2021. Fin décembre 2021, il représentait 20 % des souches circulantes au Danemark. Et fin janvier 2022, il a dépassé les 50 %. BA.2 est assez différent de BA.1, puisqu’il a 16 mutations différentes sur la protéine Spike. Il pourrait presque avoir la qualification de variant à part entière. Mais il possède des caractéristiques communes avec Omicron, notamment sa moindre virulence par rapport au variant Delta. De plus, il semble répondre correctement au vaccin, en matière de formes graves, en tout cas. Mais pas tellement en ce qui concerne la transmission.

« La première chose à faire, c’est d’abaisser la concentration de CO2 en intérieur, quelle que soit la population dans la pièce. Pour cela, il faut d’abord mesurer le niveau de CO2 [en photo, un capteur de CO2 — NDLR]. Ensuite, il faut ventiler ou aérer le plus possible les pièces. » Antoine Flahault. Epidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale de l’université de Genève. © Photo DR

« La mesure du CO2 dans les lieux clos recevant du public doit être transparente. Au Japon, dans les salles de cinéma, le niveau de CO2 est affiché. Le public est donc informé, et il peut refuser de s’y rendre, s’il juge que le niveau de CO2 est trop élevé »

Qu’est-ce qu’on ignore encore sur ce sous-variant BA.2 ?

On ne sait pas très bien si quelqu’un qui a été infecté par BA.1 peut être infecté ensuite par BA.2. Quelques cas ont été rapportés. Mais on ne connaît pas encore l’importance du phénomène d’échappement immunitaire. BA.2 ne présente pas une virulence plus forte que BA.1, et il a une virulence plus faible que le variant Delta. Il ne présente pas non plus un échappement vaccinal très différent de ce que l’on connaît. BA.2 possède une transmissibilité qui est, peut-être, plus forte.

Désormais, on a l’impression qu’avec plus de 400 000 nouveaux cas par jour dans un pays comme la France, on fait presque comme si de rien n’était ?

Omicron change la donne de cette pandémie. Nous ne sommes plus dans le cas de figure que nous avions avec les précédents variants. Omicron est extrêmement contagieux. Une bonne partie de la population est en passe d’être contaminée, et on a l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de mesures qui permettent d’enrayer ce phénomène. Si on regarde un pays comme le Danemark qui affiche une grande performance sanitaire depuis le début de la pandémie de Covid-19, on voit qu’ils sont en train de lever toutes les mesures sanitaires. Le Coronapass, le masque… Le Danemark estime en effet qu’il a rempli trois conditions qui lui permette d’agir ainsi, à partir du 1er février 2022.

Quelles sont les trois conditions remplies par le Danemark ?

D’abord, le Danemark dispose d’une population vaccinée à 84 %, notamment les personnes vulnérables. Environ 50 % de la population a reçu une troisième dose de vaccin. La deuxième condition, c’est Omicron lui-même : ce variant est moins virulent. Il provoque donc des formes très modérées, voire asymptomatique. Enfin, la troisième condition, c’est la capacité hospitalière. Au Danemark, l’epidemic commission, qui est leur conseil scientifique, estime que les capacités hospitalières ne sont pas saturées. Et qu’ils ont encore la capacité d’absorber une charge supplémentaire, que pourrait engendrer la levée des mesures sanitaires. De plus, cette décision est assumée collectivement, puisque le gouvernement a consulté le parlement, et il a obtenu son adhésion. Plus globalement, le Danemark estime qu’il y aurait davantage de dommages collatéraux en mettant en place des mesures qui devraient être extrêmement fortes pour enrayer la propagation du virus, plutôt qu’en le laissant se propager.

Le variant Omicron provoque des taux de contamination records, heureusement associés à des risques de complication plus faibles : faut-il imiter le Danemark, et lever les restrictions sanitaires une fois le pic de contaminations dépassé ?

En France, le Covid-19 provoque actuellement [cette interview a été réalisée le 27 janvier 2022 — NDLR] plus de 300 décès par jour. Avec près de 4 000 personnes en soins critiques et 30 000 hospitalisations, il y a donc une situation de grande tension hospitalière. Donc peut-être faut-il attendre encore quelques semaines pour que les conditions s’améliorent de façon notable, afin d’éviter un risque de surcharge hospitalière. Il faudrait avoir des conditions qui permettent de cocher à peu près les mêmes cases que les Danois. La France dispose d’une vaccination élevée, avec environ 80 % de la population vaccinée avec au moins une dose.

« Les purificateurs d’air sont efficaces. Ils réduisent jusqu’à 99 % les particules fines, donc les microgouttelettes de notre respiration. L’utilisation de purificateurs d’air ne permet pas d’avoir 0 risque. Mais cela permet de réduire le risque »

Comme le ministre de la santé français, Olivier Véran, l’a laissé entendre  (2) le 2 janvier 2022, peut-on penser que la pandémie de Covid-19 sera terminée après cette vague Omicron ?

Le point de vue du ministre de la santé français, Olivier Véran, est partagé par beaucoup de scientifiques. Plusieurs articles ont été publiés sur ce sujet dans de grandes revues scientifiques. Ces articles ont essayé de théoriser les raisons pour lesquelles on peut avoir un peu d’optimisme aujourd’hui. On a vu que le taux d’anticorps ne protège pas bien contre le déferlement d’un nouveau variant comme Omicron. Des gens vaccinés trois fois peuvent être infectés par Omicron. Mais on constate aussi que, lorsque les personnes sont vaccinées, dans l’énorme majorité des cas, ces infections sont très banales et très peu graves. Aujourd’hui, les hospitalisations concernent essentiellement les non-vaccinés ou les personnes immunodéprimées.

D’autres arguments expliquent cet optimisme ?

Depuis le début de la pandémie, en mars 2020, tous les variants sont de plus en plus sensibles à la barrière immunitaire qui a été construite patiemment, au fil du temps, grâce à l’exposition à différents variants et aussi aux trois doses de vaccin. On peut donc penser qu’un nouveau variant arrivera peut-être, qu’il entraînera des contaminations, mais aussi qu’il sera à nouveau encerclé par cette barrière immunitaire, et ainsi ne pas faire trop de dégâts en termes d’hospitalisations ou de décès. C’est ça qui alimente cet optimisme général. Pour le moment, nous n’avons pas d’exemple d’échappement à la digue d’immunité à médiation cellulaire dans les différents variants qui ont émergés.

Un scénario plus pessimiste existe aussi ?

Les moins optimistes évoquent l’hypothèse d’un nouveau variant qui échapperait à cette digue d’immunité cellulaire. Pour le moment, on ne l’a pas encore vu.

Est-on enfin sur le chemin de l’immunité collective ?

Curieusement, nous ne sommes pas sur le chemin de l’immunité collective, et on s’en éloigne. Peut-être que c’est une forme d’immunité collective qui fera que la vague Omicron redescendra dans quelques jours, ou dans quelques semaines au Danemark, en France, ou, comme elle le fait déjà, au Royaume-Uni. C’est une possibilité, mais c’est aussi une immunité collective très sélective, car elle est très dirigée contre le variant Omicron. J’espère aussi qu’elle sera efficace contre tous les sous-variants d’Omicron. On voit que l’immunité conférée par les précédentes infections, ou par la vaccination, ne fonctionne pas avec Omicron. Donc, visiblement, l’immunité n’est pas croisée entre les variants et les sous-variants. Du coup, l’immunité que l’on est en train de constituer pourrait n’avoir aucune influence sur un nouveau variant qui pourrait exploser, comme Omicron l’a fait. On n’appelle donc pas ça une immunité collective, mais une immunité à médiation cellulaire, qui nous protège contre les formes graves et sévères de la maladie. Et donc, contre les hécatombes que l’on connaîtrait sans cette immunité.

Antoine Flahault épidémiologiste covid-19
« À tâtons, on va peut-être finir par trouver des normes. Et peut-être que, dans quelques années, on trouvera insupportable l’idée de se trouver dans une pièce où il y a plus de 1 000 parties par million. Et que 600 parties par million sera la norme. » Antoine Flahault. Epidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale de l’université de Genève. © Photo DR

« Cela prendra des années, mais dans quelque temps, on exigera que les constructions modernes prennent en compte des normes de qualité pour l’air intérieur. Ceci avec des normes qui sont en rapport avec les pandémies liées à des virus. Cette pandémie nous aura appris à ne plus négliger la qualité de l’air à l’intérieur, sur le plan microbiologique »

Vous êtes optimiste pour les semaines à venir ?

Un raisonnement scientifique, ce n’est pas un raisonnement affectif. Et ce n’est pas non plus de la politique. Les scientifiques n’ont pas de boule de cristal. Personne ne peut prévoir l’avenir. Différents scénarios sont sur la table. Le scénario optimiste est un scénario plausible. Il y a suffisamment, d’arguments pour défendre ce scénario, et dire qu’il ne s’agit pas d’un scénario de complaisance. Ce n’est pas parce qu’il y a une élection présidentielle en France le 10 et le 24 avril 2022 qu’Olivier Véran est optimiste. Il a des bases pour l’être. Mais d’autres scénarios existent. Pour anticiper ces scénarios, il serait donc intéressant de penser à la ventilation pour améliorer la qualité de l’air à l’intérieur. Et ainsi diminuer le nombre de contaminations.

Pour lire notre article sur les Contaminations au Covid-19 par aérosols, cliquez ici.

1) Le « partie par million » (ppm) est une unité de mesure qui permet de calculer le taux de pollution dans l’air et dans l’environnement. Le ppm permet de savoir combien de molécules de polluant sont dénombrées sur un million de molécules d’air.

2) Le 2 janvier 2022, dans Le Journal du Dimanche (JDD), le ministre de la santé français, Olivier Véran, a estimé que « cette cinquième vague sera peut-être la dernière ».

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Monaco Hebdo