Licenciée le 16 septembre 2024, soit neuf mois avant la fin de son contrat qui devait prendre fin le 31 mai 2025, Sylvie Petit-Leclair n’est plus la secrétaire d’Etat à la justice de la principauté. Estimant être victime d’un « licenciement abusif », elle conteste cette décision devant le tribunal suprême. Mettant en avant une question « d’honneur et de valeurs », elle explique en exclusivité à Monaco Hebdo pourquoi elle ira jusqu’au bout.
Vous avez été licenciée le 16 septembre 2024 : dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?
Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, mon éviction équivaut à un licenciement abusif. La décision de mettre fin prématurément à mon contrat m’a finalement été signifiée par Christophe Steiner, directeur de cabinet au palais, dans une lettre offensante et affligeante. Alors que les audiences avec le prince se sont multipliées jusqu’en mai dernier [mai 2024 — NDLR], et qu’à aucun moment, jusqu’alors, il n’a formulé le moindre reproche à mon endroit, ce revirement est incompréhensible. En septembre [2024 — NDLR], le souverain m’a reçue longuement et j’ai eu l’occasion de l’informer sur les vexations et intimidations dont j’ai été récemment la victime. Je lui ai redit que je n’avais pas l’intention de me laisser faire, mais il m’a promis de me recontacter les jours suivants pour me revoir rapidement. Jusqu’à aujourd’hui [cette interview a été réalisée le 14 octobre 2024 — NDLR], il n’a pas trouvé le temps de le faire… Quant à mon état d’esprit, je reste outrée et révoltée contre les agissements de l’entourage d’Albert II qui semble animé par un sentiment malsain de puissance abusive et d’impunité. Certains développements ont montré leur comportement “borderline” [limite — NDLR] par rapport à l’Etat de droit. Malgré ma colère qui est plus que légitime, je suis sereine, mais très déterminée. C’est une question d’honneur et de valeurs.

Pourquoi décider de parler maintenant ?
On n’est pas dans une dictature ! J’ai donc décidé de partager ma vérité avec un média sérieux et respecté en principauté, afin d’éclairer mes amis monégasques et français sur l’envers du décor. Il faut qu’on arrête d’ânonner sur l’Etat de droit, alors que plusieurs affaires en cours montrent, à l’évidence, que l’entourage du prince Albert II s’en fiche. C’est triste de voir notre prince désormais aussi mal conseillé.
« Je reste outrée et révoltée contre les agissements de l’entourage d’Albert II, qui semble animé par un sentiment malsain de puissance abusive et d’impunité »
Que reprochez-vous à cette décision de mettre fin à votre contrat le 16 septembre 2024, alors qu’il se terminait le 31 mai 2025 ?
Je lui reproche son caractère arbitraire et infondé. Je crois avoir fait du bon boulot comme procureur général, puis comme secrétaire d’Etat à la justice et directeur des services judiciaires. C’est d’ailleurs ce que me disait, en substance, le prince qui me recevait et m’appelait fréquemment. Puis, tout à coup, il me parle de prendre ma retraite… Et je reçois une lettre de son directeur de cabinet, qui m’annonce la fin prématurée de mon contrat. En réalité, la raison est toute simple : comme je ne voulais pas m’associer, même implicitement, aux manigances de son entourage et des obligés de celui-ci, ils ont voulu m’écarter.
Comment vous a-t-on expliqué cette décision ?
Quand il m’a parlé de départ à la retraite, le prince n’a pas été en mesure de me donner la moindre explication. N’est-ce pas étonnant ?

De votre côté, comment expliquez-vous cette mise à l’écart prématurée, que vous considérez comme un licenciement abusif ?
Je vous l’ai dit. Je gênais et je dérangeais car, pour moi, la justice doit être, par définition, juste et impartiale. Surtout quand elle est rendue au nom du prince, à qui je rapportais directement. Du fait de la Constitution, le prince est garant de l’Etat de droit et de cette indépendance de la justice. Les individus à la vue basse qui l’entourent n’ont pas ce logiciel démocratique. Pour eux, les droits de l’homme n’ont qu’un caractère incantatoire.
Vous êtes détachée à Monaco depuis 2018 : votre bilan peut-il être mis en cause ?
Si j’en crois les « louanges » qui m’ont été adressées lors de la rentrée judiciaire, mon action et mon bilan comme procureur général, puis comme secrétaire d’Etat à la Justice, sont connus et appréciés. Avec mes équipes, nous avons effectivement fait du bon travail pendant des années et permis à Monaco d’avancer dans de nombreux domaines. Je ne vais pas faire la liste de mes réalisations et contributions, mais il semble bien que les différentes parties prenantes considèrent qu’elle est conséquente et substantielle. Sur Moneyval (1), je me suis impliquée avec tout mon cœur et toute mon énergie pour contribuer à éviter l’irréparable.
« Il faut qu’on arrête d’ânonner sur l’Etat de droit, alors que plusieurs affaires en cours montrent, à l’évidence, que l’entourage du prince Albert II s’en fiche. C’est triste de voir notre prince désormais aussi mal conseillé »
Dans un communiqué de presse publié le 14 septembre 2024, vous dites que vous avez été mise à l’écart parce que vous dérangiez : vous dérangiez qui ?
J’ai dérangé ceux qui, directement ou indirectement, sont au service d’intérêts puissants, et qui veulent faire de Monaco leur chasse gardée. J’ai dérangé ceux qui pensaient que la justice doit s’accommoder des interventions et instrumentalisations, au nom de la soi-disant raison d’Etat. J’ai dérangé des individus qui estimaient que leur agenda personnel et leurs petits intérêts de carrière ou de portefeuille devaient interférer avec la bonne marche de la police-justice.

Vous dites avoir parfois dû vous opposer à « des méthodes et à des comportements en inadéquation avec [vos] valeurs d’intégrité et de dévouement désintéressé au service de la cause publique » : à quoi faites-vous allusion ?
Quand on sert l’Etat de droit, on ne peut qu’être révoltée et profondément choquée par des comportements, des initiatives et des fixations personnelles qui le piétinent et le bafouent. L’exécutif et le judiciaire doivent agir pour le bien commun et ne pas consacrer du temps et de l’argent à ce qui ressemble tristement à des règlements de compte d’un autre âge. Or, il y a tant de belles choses à réaliser pour que Monaco devienne enfin un Etat de référence crédible et envié. Et cela dans tous les domaines : renforcement de l’Etat de droit, consolidation des garanties pour les citoyens et les investisseurs, réglementation anti-monopole en faveur de la concurrence, attractivité entrepreneuriale, rayonnement culturel, développement d’une diplomatie active en faveur de la paix, renouvellement générationnel pour mettre un terme à la fuite des cerveaux, etc. C’est au prince et au nouveau ministre d’Etat de remettre l’éthique à la place qui lui revient. Le prince n’avait-il pas déclaré lors de sa prise de fonctions que Monaco devait devenir une « puissance de l’éthique » ?

Dans ce même communiqué de presse vous estimez que « depuis plusieurs mois, […] certaines influences ne permettent plus [au prince Albert II] de faire montre de la volonté, précédemment affichée, de soutenir les propositions destinées à conforter la principauté en tant qu’Etat de droit » : qui se cache derrière ces « influences » ?
Comme vous, je lis les journaux et déduis, comme le disent de nombreuses parties prenantes, que la puissance et l’énormité de certains intérêts financiers peuvent poser des problèmes d’équilibre et d’équité dans un petit Etat comme Monaco. C’est assez évident. Cela pourrait expliquer que le prince est entouré de conseillers très particuliers…
« J’ai dérangé ceux qui, directement ou indirectement, sont au service d’intérêts puissants, et qui veulent faire de Monaco leur chasse gardée. J’ai dérangé ceux qui pensaient que la justice doit s’accommoder des interventions et instrumentalisations, au nom de la soi-disant raison d’Etat. J’ai dérangé des individus qui estimaient que leur agenda personnel et leurs petits intérêts de carrière ou de portefeuille devaient interférer avec la bonne marche de la police-justice »
Vous évoquez aussi des « humiliations, vexations, pressions et tentatives d’intimidation » à votre encontre : qui est à l’origine de cela ?
Je ne vais pas me répéter, mais tout le monde aura compris d’où viennent ces attitudes honteuses. Le principal souci, c’est le sentiment d’impunité qui semble animer ceux qui menacent, manipulent et piétinent allègrement la réputation de braves gens. Comment les autorités peuvent-elles laisser faire de tels agissements ? Je suis convaincue que la justice fera ce qu’elle doit faire.
Vous dites également qu’à Monaco, « malgré d’indéniables progrès, la lutte contre la délinquance en col blanc et la répression contre la corruption restent très perfectibles » : que reste-t-il à faire ?
Malgré un arsenal législatif et règlementaire considérablement renforcé ces derniers mois, le problème reste au niveau des actions de lutte concrètes contre la corruption et les éventuelles lessiveuses à blanchiment. Des oligarques richissimes, mais parfois douteux, qui prennent des participations dans de grands projets, le peu de transparence de certaines organisations et associations… Bref, il y a encore beaucoup de travail à faire. Tout le monde le sait, mais l’omerta est de rigueur, car les gens ont peur.
« Le principal souci, c’est le sentiment d’impunité qui semble animer ceux qui menacent, manipulent et piétinent allègrement la réputation de braves gens. Comment les autorités peuvent-elles laisser faire de tels agissements ? Je suis convaincue que la justice fera ce qu’elle doit faire »
Vous estimez qu’en principauté, « le fonctionnement normal de l’Etat de droit est parfois malmené » : à quels moments ce fonctionnement a-t-il été mis à mal ?
Oui, au-delà de l’effet d’affichage et des beaux discours qui sonnent creux, c’est au quotidien que l’Etat de droit doit vivre et prospérer. Les citoyens victimes de fatwas et d’instrumentalisations malsaines doivent pouvoir être protégés. La justice doit être complètement indépendante du pouvoir, et être rendue dans la sérénité, en dehors de pressions. J’ai toujours œuvré dans ce sens.
Qu’attendez-vous de ces recours lancés devant la justice ?
J’attends que le tribunal suprême annule mon éviction, que je conteste vigoureusement, car elle est arbitraire et dénuée de motivation sérieuse. La justice est aussi là pour faire barrage à l’arbitraire… Mais elle pourrait atteindre ses limites. Nous verrons bien…

Depuis le 16 septembre 2024, Samuel Vuelta Simon vous a succédé dans le fauteuil de directeur des services judiciaires : quels conseils ou simple message souhaiteriez-vous lui faire passer ?
D’abord, je lui adresse mes vœux sincères et chaleureux de réussite dans sa mission. Je ne me permettrais pas de lui prodiguer de conseils. Mais si j’ai un message à lui faire passer, c’est de se prémunir contre les tentations liées à l’entre-soi et de lutter farouchement contre les pressions, enfumages, mensonges et tentatives de manipulation. Je rappellerai simplement que le secrétaire d’Etat à la justice se doit d’être avant tout au service du droit, des Monégasques et des résidents en principauté.
1) Moneyval a placé Monaco en procédure de « suivi renforcé » le 23 janvier 2023, demandant à la principauté d’intensifier les efforts entrepris dans la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. A ce sujet, lire notre article Moneyval : qu’est-ce qui attend Monaco ?, publié dans Monaco Hebdo n° 1323. Par la suite, le Groupe d’action financière (Gafi) a placé Monaco sur sa liste grise le 28 juin 2024.



