samedi 21 mai 2022
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« Personne ne veut rester sur l’échec de Copenhague »

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Le Prince Albert fait partie des quelque 120 chefs d’Etat présents à Paris pour la conférence de Paris sur le climat, du 30 novembre au 11 décembre. Interview.

 

Les mentalités et les prises de décision concernant les questions environnementales ont évolué sur les 10 dernières années ?

Il y a effectivement une mobilisation plus forte qu’auparavant. Les gouvernements sont conscients des enjeux et de l’urgence. Le grand public aussi. Et je pense qu’il y aura un suivi beaucoup plus attentif des décisions qui seront prises. Personne ne veut rester sur l’échec de Copenhague en 2009. Tout le monde sent que la décision d’un accord le plus contraignant possible doit être prise. Si on veut préparer l’avenir et limiter la hausse moyenne des températures à +2 degrés, c’est maintenant qu’il faut le faire.

 

Du coup, la mobilisation est plus forte qu’avant pour cette COP21 ?

Avant, ces réunions étaient du domaine des ministres de l’environnement, les chefs d’Etat ne venant signer qu’en fin de session. Le réchauffement climatique n’avait pas du tout le caractère d’urgence ni de prédominance dans l’agenda international. A l’aube de cette COP21, il y a, effectivement, une mobilisation qui est plus forte qu’auparavant. Car on a le recul suffisant et toutes les études nécessaires, notamment les différents rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

 

Il faudrait parvenir à signer un accord contraignant ?

On ne peut pas faire de pronostic, mais je note des signes encourageants. L’engagement de grands pays, comme dernièrement la Chine, qui ont finalement bien compris les enjeux, est important. Je suis raisonnablement optimiste. Cela dépendra de certains engagements de dernière minute. Il y a encore quelques points d’accrochage sur les sommes à engager et la contribution des pays développés et en développement, mais les premiers retours sont positifs. Nous avons de bons retours sur l’avancée des négociations. Mais on était aussi optimiste en 2009 à Copenhague…

 

Quelles sont les positions que vous allez défendre pendant cette conférence sur le climat ?

Les maîtres mots à garder à l’esprit sont l’ambition et la solidarité. Il faut prendre en compte les réalités socio-économiques. Tous les Etats savent qu’il faut s’engager de manière plus importante qu’auparavant. Il nous appartient de créer les mécanismes pour revoir à la hausse le niveau des engagements en fonction de l’évolution des circonstances. Et si cela n’est pas suffisant, il faudra faire appel à la société civile et au secteur privé.

 

Que faire, concrètement ?

Le premier objectif de la COP21 c’est l’adoption d’un accord universel, juridiquement contraignant, applicable à partir de 2020. Un accord qui doit permettre de poursuivre et de renforcer les efforts destinés à limiter la hausse des températures mondiales à 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, voire 1,5 °C, ce qui préserverait davantage les petits Etats insulaires les plus vulnérables.

 

Et le deuxième objectif ?

Le deuxième objectif porte sur le financement de l’atténuation des émissions et de l’adaptation au changement climatique des pays en développement. Lors de la COP15 à Copenhague, en 2009, les pays développés s’étaient engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 pour permettre aux pays en voie de développement de s’engager dans un développement durable.

 

Un exemple ?

Quand j’entends que Google souhaite investir des millions voire des milliards dans la recherche sur la téléportation, je pense que cet argent serait mieux utilisé pour combattre les changements climatiques. La téléportation, c’est très bien dans les séries télévisées de science-fiction, mais ça ne correspond pas à un besoin vital de notre époque. Cette entreprise, comme tant d’autres dans ces secteurs d’activités, sont de gros consommateurs d’énergie. Parmi les objectifs à viser, je souhaite, si ce n’est pas encore le cas, qu’elles parviennent à un bilan carbone équilibré.

 

Comment financer ces mesures environnementales ?

Pour financer ces objectifs, les pays développés s’étaient engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 pour financer le développement durable. Il faudra confirmer, voire augmenter ces mesures. Mais cela ne sera pas suffisant. Il nous faudra aussi mobiliser le secteur privé et la société civile.

 

Quels sont les points qui posent le plus de problème ?

Le montant des sommes à engager, les contributions des pays développés et en développement. Les engagements pris seront recensés dans un document appelé “les contributions prévues et déterminées au niveau national”. Or, le 6 novembre, 150 pays ont déjà annoncé leurs objectifs nationaux. Ce qui couvre environ 90 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Maintenant, il faut que la trentaine de pays restant expriment aussi leurs objectifs avant la fin de cette conférence.

 

Dans ce débat qui est mondial, quel rôle peut jouer un micro-Etat comme Monaco ?

Avec la règle “un Etat = une voix”, en vigueur dans les organisations internationales, la voix de chaque pays est importante. La Principauté peut déjà se distinguer en étant exemplaire. Même pour un petit pays, on peut être ambitieux et se fixer des objectifs élevés. Voilà pourquoi j’ai décidé de réduire de 50 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Et d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.

 

Un exemple ?

Nous faisons partie d’un groupe de pays Groupe d’Intégrité Environnementale (GIE), avec le Mexique, la Suisse, le Liechtenstein et la Corée du Sud. Son objectif est de rapprocher les points de vue des pays développés et en développement.

 

Quelle est la situation dans les océans ?

L’impact des activités de l’homme sur les espèces marines est extrêmement préoccupante. La pollution et la surexploitation des ressources des océans sont les plus grands dangers qui menacent nos mers et nos océans. Nous connaissons déjà les ravages causés par la pollution, par les déchets marins. Ces déchets impactent aussi la santé des espèces et de l’environnement marin. Cette pollution impacte également la santé humaine, sachant que le poisson constitue la principale source de protéines de 3 milliards de personnes.

 

Mais l’homme joue aussi un rôle dans cette pollution ?

L’intervention de l’homme dans ce milieu fragile altère déjà la composition des écosystèmes et la capacité de ceux-ci à se renouveler, ce qui se traduit par l’extinction de certaines espèces biologiques. L’élévation des températures et de l’acidité des océans, attribuable au dioxyde de carbone, en est un des exemples, rendant les océans plus sensibles à cause de la dégradation des habitats essentiels à la survie des espèces marines. La conservation et la protection des espèces marines sont notamment un moyen d’assurer la résilience et l’intégrité des écosystèmes : la sauvegarde de nos océans.

 

Que faire ?

Pour rétablir la santé et la productivité des océans, nous devons coopérer en vue d’enrayer les pollutions marines de tout type et d’assurer la promotion et la protection de la biodiversité, menacée de surcroît par le phénomène d’acidification des océans. La gouvernance des océans doit être au centre de nos politiques de développement durable. Il est urgent de développer la coopération dans ce domaine en adoptant une politique commune, conforme au droit international en vigueur, pour assurer la protection de nos océans.

 

Vous êtes déterminé ?

Mon pays appuiera sans réserve l’élaboration d’un instrument international juridiquement contraignant dans les zones situées au-delà de la juridiction nationale dans le cadre de la convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui reste notre constitution de la mer. L’établissement d’aires marines protégées est un outil indispensable pour la protection des écosystèmes marins d’ores et déjà menacés et, surtout, les rares régions encore préservées de toute exploitation industrielle.

 

Un exemple ?

Je soutiens fortement la sanctuarisation de la mer de Ross, également appelée “le dernier océan”, car elle est la seule grande région océanique restante sur la terre dont l’écosystème n’a pas encore été altéré par l’homme. Les scientifiques la considèrent comme un “hot spot” de la biodiversité, présentant des caractéristiques écologiques uniques à l’état naturel. Récemment, la création des très grandes aires marines protégées, couvrant des milliers de kilomètres, ont été déclarées : au Palaos, dans les îles de Pâques (Chili) et aux îles Kermadec (Nouvelle Zélande).

 

Mais pour le thon, la situation s’est améliorée ?

Disons que la situation est stabilisée, mais elle demeure fragile. Grâce à la convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), les quotas ont été renforcés. Dès qu’on laisse un écosystème tranquille, il se développe et se renforce. D’ailleurs, la réserve créée au Larvotto a vu depuis une vingtaine d’années le retour d’espèces qui n’avaient plus été observées depuis longtemps.

 

Que faire pour les exilés climatiques ?

La Principauté de Monaco est sensibilisée à la problématique des personnes déplacées du fait de catastrophes naturelles quelles qu’elles soient à travers sa participation au groupe des amis de l’initiative Nansen qu’elle a rejoint en 2014.

 

De quoi s’agit-il ?

L’initiative Nansen, du nom de l’explorateur et diplomate norvégien Fridtjof Nansen (1861-1930), premier haut-commissaire aux réfugiés, a été lancée par les gouvernements de la Suisse et de la Norvège en 2012, autour d’un comité de pilotage constitué de pays intéressés. Il s’agit, à ce stade, d’un guide de bonnes pratiques ayant valeur de recommandations qui présente un plan d’actions dont la protection des personnes déplacées dans le pays d’accueil pour prendre en compte leur vulnérabilité, la notion de « réinstallation dans la dignité » y étant prônée.

 

Il faut donc agir vite ?

Ces populations sont vulnérables. Il faut donc les accueillir avec dignité. J’aborderai ce problème lors de ma visite aux Philippines en avril 2016, car c’est un pays qui doit gérer ces problèmes de déplacement de population. L’adoption de l’agenda de protection lors de la “consultation mondiale de l’initiative Nansen” à laquelle Monaco a participé à Genève les 12 et 13 octobre derniers, a clôturé l’initiative Nansen proprement dite. Son suivi institutionnel est en cours.

 

Quelles sont les mesures prises en Principauté dont vous êtes le plus fier ?

Cela a commencé en 2006 avec la ratification du protocole de Kyoto, et les premiers résultats, en 2012, où nous avons réduit de 13,2 % nos émissions de gaz à effet de serre, remplissant notre objectif. Nous avons aussi développé le photovoltaïque, les énergies renouvelables, la mobilité propre. Et nous allons créer un fonds vert national, alimenté de 5 millions d’euros en 2016 pour capitaliser en vue de réalisations de grandes installations collectives de production d’énergies renouvelables. Enfin, j’ai assigné à mon gouvernement l’objectif de la réduction des gaz à effet de serre de 50 % en 2030.

 

C’est-à-dire ?

Pour remplir ces engagements un plan d’action est mis en place. Il porte en priorité sur les trois grands secteurs qui comptent chacun pour environ 30 % des émissions de gaz à effet de serre à Monaco : le transport routier, le traitement des déchets, les dépenses énergétiques dans les bâtiments. Pour accompagner ces objectifs, j’ai décidé la création de la mission pour la transition énergétique qui devra impulser le développement des grands projets de production et de distribution d’énergie renouvelable, et développer des filières d’énergie renouvelable au profit de la Principauté et de conduire des plans de rénovation énergétique.

 

Vous avez multiplié les mesures ?

Les mesures et les initiatives sont multiples et variées. Pour ne citer que quelques-unes d’entre elles, notre exemplarité se traduit par l’approvisionnement en électricité 100 % d’origine renouvelable depuis cette année, par le dispositif EGEO de la Société Monégasque de l’Electricité et du Gaz (SMEG), ou bien encore l’établissement d’un bilan carbone et la compensation de l’intégralité des déplacements professionnels de l’administration.

 

Quoi d’autre ?

Sur cette décennie, de multiples actions en faveur de la ville durable ont été mises en œuvre. La mobilité durable a été encouragée avec l’utilisation des transports en commun et intermodaux (train et bus) et l’usage de véhicules à faible émission de dioxyde de carbone. Depuis 2008, la démarche Haute Qualité Environnementale (HQE) s’applique à tous les opérations publiques.

 

En revanche, il n’y aura pas de Grand Prix électrique en 2016 ?

Il n’a pas été possible à l’Automobile Club de Monaco (ACM) de trouver un créneau pour la Formula E les années de Grand Prix historique. C’est regrettable, mais il s’agit d’un problème de logistique. Les écuries de Formule 1 arrivent de plus en plus tôt dans les installations. Cela aurait été possible il y a 25 ans, quand leur taille était plus raisonnable. On va essayer de trouver une solution pour le futur. Mais il demeure aussi la question des commissaires de pistes qui seraient sollicités trois week-ends d’affilée.

 

En 2016, votre fondation aura 10 ans ?

Nous avons déjà lancé et participé à 350 projets. Le bilan est assez positif. Et nous allons continuer dans cette voie. Beaucoup de projets emblématiques ont concerné la biodiversité comme la protection du thon rouge, des gypaètes et de phoques moines. A l’avenir, nous mettrons l’accent sur les problèmes de gestion de l’eau, car il y aura des besoins encore plus importants dans certaines zones du monde. L’idée est de replacer l’humain au centre des préoccupations. Et je suis fier de la petite équipe de la fondation, qui travaille avec beaucoup de dévouement et de passion.

 

Quoi d’autre ?

On va bien entendu continuer à travailler sur les questions liées aux océans, multiplier les actions menées en association avec l’institut océanographique. Je pense notamment aux aires marines protégées. Il y a également eu d’importants projets avec le bateau Planète Solar et bien sûr, l’avion solaire Solar Impulse dont le centre de commandement est installé en Principauté. Bref, le bilan de cette fondation est positif.

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Monaco Hebdo