samedi 21 mai 2022
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« Le climat est un enjeu de civilisation et de sécurité »

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Le nouveau directeur du WWF et ancien ministre français délégué au développement de mai 2012 à mars 2014, Pascal Canfin (1), détaille pour Monaco Hebdo les principaux enjeux de cette COP21.

 

 

Les principaux enjeux de cette COP21 ?

La conférence sur le climat de Paris est un moment majeur. Les scientifiques nous préviennent qu’il faut que le réchauffement climatique soit limité à +2 degrés maximum par rapport à l’ère pré-industrielle. Au-delà de cette limite, on atteindra un point de non-retour. C’est pourquoi ce rendez-vous est crucial : c’est notre dernière chance pour se mettre d’accord sur le climat. Ensuite, il sera trop tard. Cette COP21 doit nous ramener sur une trajectoire à +2 degrés, contre les +4 degrés de notre trajectoire actuelle.

 

Des engagements ont déjà été pris ?

Pour le moment, les engagements que les Etats ont pris dans la préparation de la COP21 nous mènent à +3 degrés. On a donc fait la moitié du chemin. L’accord de Paris devra crédibiliser la façon dont on parviendra à faire l’autre moitié.

 

Qu’est-ce qui sera décisif dans les négociations ?

La question des financements est centrale. Les Etats du nord se sont engagés à Copenhague en 2009 à transférer 100 milliards de dollars par an aux pays du Sud d’ici 2020. La COP21 devra montrer comment y parvenir. Et notamment comment nous allons augmenter l’aide aux pays du sud pour s’adapter aux conséquences du dérèglement climatique dans les pays les plus vulnérables qui sont aussi, et c’est une très grande injustice, les moins émetteurs de gaz à effet de serre. Ce sujet, essentiel notamment pour les Africains, est un point qui peut faire encore faire dérailler la COP21.

 

Il existe d’autres points sensibles ?

L’accord de Paris devra aussi mettre en place un système de cycles de 5 ans permettant de réviser et de rehausser les engagements des Etats. Ce mécanisme permettra de juger de la mise en place effective des engagements de chaque Etat et d’inciter les pays à prendre des engagements plus ambitieux pour la période suivante. Il faut également que ce système de rehaussement commence le plus tôt possible, dès avant 2020, pour ne pas être piégé dans une trajectoire de réchauffement à 3 degrés. Dans une déclaration commune, la France et la Chine ont appelé à l’occasion de la visite du président de la République à Pékin, à ce que le premier cycle de révision commence dès 2017-2018.

 

Il y a vraiment une prise de conscience générale ?

Oui. De nombreux Etats commencent à prendre conscience de l’impératif climatique et s’engagent de plus en plus. Et il n’y a pas que les Etats ! Des collectivités locales comme les villes de Beijing et de Guangzhou ont pris des engagements pour réaliser leur pic d’émission en 2020, au lieu de 2030 pour le reste du pays. Soit avec 10 ans d’avance. La ville de Seattle a de son côté annoncé viser la neutralité carbone en 2050, tandis que l’Etat de Californie a imposé aux fonds de pensions publics de se désengager du charbon, l’une des premières causes du dérèglement climatique.

 

Et les entreprises ?

De plus en plus d’entreprises et d’établissements financiers suivent le même chemin, réalisant que les énergies fossiles ne sont plus des investissements rentables. Engie a par exemple expliqué arrêter ses projets de centrales à charbon. Les banques Natixis, Crédit Agricole ou Bank of America ont aussi décidé d’arrêter d’investir dans cette énergie.

 

Tous les pays s’engagent de la même façon ?

Du côté des Etats, les engagements sont assez inégaux. En matière de financements par exemple, ni les Etats-Unis ni le Japon, respectivement les première et troisième puissances économiques mondiales, n’ont fait d’annonce financière additionnelle pour participer à l’engagement collectif des 100 milliards. Alors que la France, l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni l’ont fait. Barak Obama est très attendu sur ce sujet à Paris lors du premier week-end de la COP.

 

Et pour les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre ?

Sur ce point, certains Etats sont jugés exemplaires par l’ONU, comme le Bhoutan, le Costa Rica, le Maroc ou l’Ethiopie. Mais la plupart ont fait des annonces que l’ONG Climate Action Tracker a qualifié de « moyennes » ou d’« inadéquates. » La Chine, les Etats-Unis ou l’Union européenne (UE) ont ainsi présenté des INDC moyennes [Intended nationally determined contribution (INDC), soit Contribution prévue déterminée au niveau national, CPDN, N.D.L.R.], qui ne limiteraient pas le réchauffement à +2 degrés. Alors que l’Argentine, l’Australie, la Corée du Sud ou encore la Russie, ont proposé des engagements qui conduiraient à un réchauffement de +3 à +4 degrés.

 

Et Monaco ?

Monaco s’est fixé un objectif de -50 % d’émissions d’ici 2030 par rapport à 1990. C’est un bon signe. Et je pense que la Principauté saura se donner les moyens d’y arriver, par la transition énergétique et l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments par exemple. Monaco s’est aussi engagée à soutenir le développement des technologies bas-carbone. Cela peut être très utile au niveau mondial, notamment pour convaincre l’Inde de signer l’accord de Paris.

 

De quelle image et de quelle crédibilité bénéficie Monaco dans ce débat sur le climat ?

Au-delà, je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec la lutte contre les paradis fiscaux, qui avance bien au niveau international et qui va permettre aux Etats de récupérer des ressources financières pour investir dans la transition énergétique chez eux. Il est essentiel que Monaco soutienne les négociations en cours, au niveau de l’OCDE notamment.

 

Un micro-Etat comme Monaco peut vraiment peser dans ce genre de sommet mondial ?

A la COP21, le principe est simple : 1 Etat = 1 voix. Tous les Etats ont donc un rôle à jouer, quel que soit leur poids économique, démographique ou diplomatique. Monaco ne fait bien entendu pas exception à cette règle et a un rôle à jouer.

 

Comment ?

Par exemple en partageant sa longue expérience en matière de conservation de la biodiversité marine, à la fois très vulnérable aux changements climatiques et aussi partie de la solution.

 

La France préside cette Cop21 : elle a les moyens nécessaires pour peser positivement sur les décisions ?

En tant que pays hôte, la France a un rôle d’influence particulier dans la COP21. Le fait que le pays soit à la fois au G20, au G7 ou au Conseil de sécurité de l’ONU, lui confère un poids diplomatique particulier, que n’avait pas le Danemark pour Copenhague en 2009.

 

Est-ce que la société civile peut aussi aussi influencer ces débats ?

Lors des différentes COP, la société civile a pu influencer les négociations de différentes façons. Les grandes marches pour le climat en sont un exemple. Malheureusement, avec les terribles événements qui ont frappé Paris vendredi dernier, nous ne savons pas quel type d’événement il sera possible de tenir. Je pense que les évènements organisés dans des enceintes fermées et donc sécurisables doivent pouvoir se tenir pour permettre l’expression citoyenne. Et les ONG qui travaillent sur la COP depuis des mois seront bien là pour s’assurer que les chefs d’Etats prendront leur responsabilité.

 

Les attentats à Paris et les tensions internationales qui en découlent impacteront comment cette COP21 ?

Ces attentats doivent aussi nous rappeler que le climat, c’est le nerf de la paix. Même si de très nombreux facteurs entrent en jeu, le dérèglement climatique participe fortement à l’instabilité politique qui a embrasé la Syrie ou le Nigéria par exemple. Le ministère de la Défense américain lui-même a désigné depuis quelques années le changement climatique comme un « multiplicateur de menaces ». En outre, directement ou indirectement les revenus du pétrole sont à la base de la puissance économique des groupes terroristes qui ont frappés la France, mais aussi bien d’autres pays comme le Liban. Sortir de notre dépendance aux énergies fossiles est donc aussi aujourd’hui un enjeu de sécurité.

 

Cette COP21 revêt des enjeux qui vont donc au-delà du climat et de l’environnement ?

La COP21 restera une conférence sur le climat, mais qui aura des impacts forts sur la stabilité mondiale. Ce n’est pas un hasard si les scientifiques qui travaillent sur le climat au sein du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ont eu le prix Nobel de la Paix. Le climat, c’est un enjeu de civilisation et de sécurité.

 

(1) Climat : 30 questions pour comprendre la conférence de Paris, de Pascal Canfin et Peter Staime (Les Petits Matins), 200 pages, 12,25 euros.

 

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Monaco Hebdo