Face à l’urgence climatique et au sous-financement chronique de la protection marine, Monaco entend repositionner l’océan au cœur des décisions économiques. Avec la Monaco Blue Initiative et le Blue Economy and Finance Forum, la Principauté ambitionne d’aligner science, gouvernance et capitaux pour accélérer les solutions concrètes d’ici 2030.
L’océan n’est plus seulement une cause environnementale. Il devient un sujet économique, un enjeu stratégique, presque un terrain d’arbitrage entre modèles de développement. À la fin du mois de mai 2026, la Principauté accueillera deux rendez-vous internationaux successifs — la Monaco Blue Initiative (MBI), le 27 mai, puis le Blue Economy and Finance Forum (BEFF), les 28 et 29 mai — avec une ambition claire : transformer les constats en décisions, et les décisions en investissements. Le contexte, lui, ne laisse guère de place à l’attentisme. En mars 2026, la température moyenne de surface de l’océan a atteint un niveau record, proche de 21 °C, soit une hausse de 0,5 °C par rapport aux moyennes observées depuis les années 1990. Un signal de plus dans une trajectoire de réchauffement qui fragilise des équilibres déjà précaires. Car au-delà du climat, l’océan se trouve à la croisée de plusieurs tensions, à la fois écologiques, économiques et géopolitiques. Il régule le climat, nourrit près de trois milliards de personnes et soutient une part significative de l’économie mondiale. Pourtant, les moyens engagés pour le préserver restent largement insuffisants.
Sortir de l’opposition entre économie et écologie
Le constat est chiffré : chaque année, les États consacrent environ 22 milliards de dollars à des subventions favorisant la pêche destructive, contre seulement 1,2 milliard pour les aires marines protégées. Ce déséquilibre illustre un problème plus large : celui d’un système économique encore largement déconnecté des impératifs environnementaux. Et ce, malgré les avancées diplomatiques récentes, comme le Biodiversity Beyond National Jurisdiction (BBNJ), c’est-à-dire l’accord sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine dans les eaux internationales, ainsi que le développement des aires marines protégées. Les connaissances scientifiques sont désormais largement établies. Les blocages sont ailleurs : politiques, financiers, et structurels.
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Dans ce contexte, Monaco défend une ligne claire : dépasser l’opposition entre développement économique et protection de l’environnement. « L’enjeu, c’est d’aligner business et protection de l’océan », explique Romain Ciarlet, vice-président et administrateur délégué de la fondation prince Albert II [lire son interview dans ce numéro de Monaco Hebdo — NDLR]. L’océan est ainsi envisagé comme un levier de croissance, un espace d’innovation et un réservoir d’opportunités. Énergies marines, biotechnologies, transport décarboné, et alimentation durable : les champs d’application de l’économie bleue se multiplient. Cette approche pragmatique repose sur un double argument : impact environnemental positif et rentabilité économique.
Attirer les capitaux privés
C’est précisément l’objectif du Blue Economy and Finance Forum : faire converger investisseurs et porteurs de solutions. Car, pour les organisateurs, la clé se trouve dans le secteur privé. « Les investisseurs détiennent le capital. Ce sont eux qui peuvent, à terme, changer les choses », souligne Romain Ciarlet. Ce forum réunira environ 400 participants au Grimaldi Forum, dans un format volontairement restreint. Chefs d’entreprise, acteurs du transport maritime, gestionnaires portuaires, institutions financières et investisseurs institutionnels échangeront autour de plusieurs thématiques structurantes : décarbonation du transport maritime, financement de l’économie bleue, ressources alimentaires durables ou encore intégration de ces enjeux dans les stratégies financières globales. Un accent particulier sera mis sur l’innovation. Quinze binômes d’entreprises présenteront leurs solutions devant des investisseurs, dans une logique de mise en relation directe. Un « hub innovation » mettra également en lumière des entreprises capables de passer à l’échelle.
Trois jours pour relier science, politique et finance
En amont, la Monaco Blue Initiative ouvrira la séquence au musée océanographique. Créée en 2010, cette plateforme s’est imposée comme un espace de dialogue entre scientifiques, décideurs publics, organisations non gouvernementales (ONG) et acteurs économiques. L’édition 2026 s’articulera autour de trois axes : l’analyse de l’agenda océanique post-2025, la gouvernance de l’océan dans un monde fragmenté et la question des aires marines protégées en haute mer. Adopté en 2023, l’accord BBNJ sera étudié comme un exemple de réussite, alors que les négociations sur un traité international contre la pollution plastique illustreront les difficultés persistantes. L’objectif est clair : identifier les blocages, mais surtout définir des actions concrètes à horizon 2030. La première édition du BEFF, organisée en 2025 à Nice dans le cadre de la conférence des Nations unies pour l’océan, avait donné une indication de l’ampleur des enjeux. Près de 1 800 participants issus d’une centaine de pays y avaient pris part. Plus de 25 milliards d’euros d’investissements avaient été identifiés, et 8,7 milliards d’euros d’engagements annoncés. À Monaco, les organisateurs espèrent consolider cette dynamique, dans un contexte pourtant marqué par les tensions géopolitiques et la fragmentation du multilatéralisme. Car malgré ces contraintes, un écosystème se structure. Plus de 3 000 entreprises innovantes ont émergé dans le secteur de l’économie bleue. Autant de signaux d’un basculement progressif, mais encore fragile.
Un enjeu de crédibilité
Reste une question centrale : celle de la capacité à passer de l’engagement à l’exécution. « Les blocages sont désormais politiques et financiers. Aujourd’hui, nous ne manquons plus de connaissances scientifiques, nous manquons d’exécution. Le problème n’est plus de comprendre, c’est d’agir. C’est précisément l’enjeu du continuum que forment la Monaco Blue Initiative et le Blue Economy and Finance Forum : aligner la gouvernance de l’océan, les flux financiers et le développement d’une économie bleue durable, explique Cyril Gomez, directeur général adjoint de l’Institut océanographique de Monaco. Sans gouvernance claire, sans règles du jeu lisibles, il est difficile pour le secteur privé de s’engager et d’investir dans la bonne direction. À Monaco, nous offrons une plateforme unique, sur trois jours, pour traiter ces enjeux au plus haut niveau. » Pour les organisateurs, la réponse passe par un alignement plus clair entre gouvernance, règles du jeu et financement. Sans visibilité ni cadre stable, les investisseurs hésitent à s’engager. C’est précisément ce que Monaco tente de construire : une plateforme capable de faire dialoguer ces trois dimensions, sur un temps court, mais avec une ambition de long terme. Derrière ces trois journées, une idée s’impose progressivement : l’océan est en train de changer de statut. D’espace à protéger, il devient un espace à organiser, à financer, à intégrer dans les stratégies économiques globales. « Ce n’est pas simplement un sujet important, ce sont aussi des opportunités considérables », résume Romain Ciarlet. À Monaco, cette bascule est assumée. Elle traduit une évolution plus large : celle d’une économie mondiale contrainte, progressivement, d’accepter ses propres limites écologiques. Reste à savoir si les capitaux suivront.



