Le développement de fonds de “private equity” ou capital-investissement à Monaco (1) pourrait-il renforcer l’attractivité de sa place financière et soutenir son tissu économique ? Wilfrid Pastore, vice-président du pôle « innovation » de la Jeune chambre économique de Monaco et analyste en fusion-acquisition chez CFM Indosuez, revient sur les différents sujets évoqués au sein de ce groupe de réflexion. Propos recueillis par Mélicia Poitiers
Cette année, le “think tank”, le groupe de réflexion de la Jeune chambre économique de Monaco (JCEM) travaille sur le “private equity” : pourquoi avoir choisi ce sujet ?
A la Jeune chambre économique de Monaco (JCEM), notre axe directeur, c’est, à notre échelle, d’essayer de contribuer à l’attractivité de la Principauté. Mon activité professionnelle m’amène à être au fait des sujets financiers et le choix de celui-ci découle d’un constat. Je me suis rendu compte qu’à Monaco comme partout ailleurs, les investisseurs privés, qui sont nombreux ici, s’intéressent de plus en plus au capital-investissement, qui a longtemps été réservé aux institutionnels. Il y a quelques banques qui proposent cette classe d’actif, mais il n’y a pas de fonds de “private equity” de droit monégasque. Donc pour l’heure, les résidents monégasques investissent dans des fonds étrangers, très majoritairement sur des produits luxembourgeois. Je me suis dit qu’il fallait ouvrir le débat sur ce sujet, et lancer la réflexion.
En quoi consistent vos discussions ?
En tout premier lieu, nous essayons de répondre à cette question : est-ce que pousser le développement de fonds de “private equity” de droit monégasque servirait l’intérêt du pays ? De ses résidents ? De ses entreprises ? Ensuite, il y a des questions annexes : y a-t-il un marché assez conséquent ? Quelles formes juridiques de fonds de capital-investissement seraient les plus pertinentes ici ? Et quelles adaptations réglementaires seraient nécessaires au développement du “private equity” à Monaco ?
« En tout premier lieu, nous essayons de répondre à cette question : est-ce que pousser le développement de fonds de “private equity” de droit monégasque servirait l’intérêt du pays ? »
Combien de personnes font partie du think tank et qui sont-elles ?
Marion Savoca, juriste fiscaliste, est la cheffe de projet. Ensuite il y a quatre autres membres, et moi-même. Les profils des membres sont variés. Bien évidemment, il y a des financiers et des juristes, car ce sont les domaines les plus concernés, mais il y a aussi d’autres profils.
Pour le moment, et même si la réflexion est toujours en cours, quels avantages avez-vous identifiés ?
En premier lieu, pour les investisseurs et les résidents monégasques qui ont une appétence pour ce type d’investissements, cela leur permettrait d’investir dans l’économie locale, et d’avoir un impact plus palpable. Cela pourrait aussi leur éviter certains frais, selon la structure du fonds. Et surtout, ils auraient accès à l’expertise des fonds. Ces derniers cadrent les choses, analysent le potentiel des entreprises, font des rapports détaillés… C’est rassurant pour les investisseurs, aussi.

Et pour les entreprises monégasques ?
Pour les entreprises locales qui aimeraient se développer, cela permettrait d’avoir une solution complémentaire au financement bancaire, une source de financement privée, mais locale. Il y a, par exemple, certaines petites ou moyennes entreprises (PME) qui souhaitent réaliser des opérations capitalistiques, mais qui ne trouvent pas de solutions adaptées parmi les offres de financements des banques. Pour les start-up aussi, ce serait un nouveau moyen d’aller chercher du financement, parce que les banques les financent rarement. Aujourd’hui, il est difficile pour une PME locale de solliciter les fonds de “private equity” internationaux. Majoritairement basés dans des capitales financières, ces derniers ont des attentes en matière de taille de sociétés et de volumes complètement différentes. Donc, peut-être qu’un fonds privé local pourrait apporter des solutions et une expertise aux entreprises monégasques. C’est un autre pan de l’économie qui pourrait s’ouvrir, tourné vers les entrepreneurs et les sociétés actives.
L’idée serait donc que le fonds effectue des opérations qui concernent des entreprises locales, et pas étrangères ?
Dans l’idéal, oui. Le plus beau serait qu’il y ait des retombées sur le tissu économique local, en effet. Mais cela fait partie des questions que nous nous posons.
Quels secteurs pourraient être concernés et adaptés à Monaco pour des opérations de “private equity” ?
L’industrie pharmaceutique, très présente à Monaco, le “retail” [la vente au détail — NDLR], pourquoi pas la tech… Mais il faut quand même des entreprises qui ont un chiffre d’affaires et une rentabilité. Cela pourrait aussi offrir une alternative sur des sujets de transmission de sociétés avec des fondateurs qui n’ont pas forcément d’héritiers en capacité de reprendre les rênes.
Et pour le pays ?
Cela pourrait compléter l’offre de la place financière monégasque. Mais il faudra que tout ceci soit extrêmement bien réglementé. C’est pour cela que nous explorons, par ailleurs, toute la partie réglementaire, et que des avocats participent à la réflexion.
L’idée serait de développer des équipes locales sur le sujet ou d’attirer des groupes de capital-investissement internationaux à Monaco ?
Cela fait également partie des questions pour lesquelles nous n’avons pas encore tranché. La chose la plus simple serait certainement que des fonds de “private equity” qui existent déjà, s’implantent à Monaco. Mais je pense que pour les fonds étrangers, le marché monégasque n’est pas assez profond. Peut-être qu’à Monaco il faudrait un fonds un peu ad hoc, vraiment créé et adapté pour répondre aux besoins de l’économie locale. Je crois que Monaco est trop spécifique pour attirer les fonds de capital-investissement internationaux.
Pour faire du capital-investissement, il faut des experts comptables, des teneurs de registre, et d’autres professions assez spécifiques qui peuvent être rares à Monaco : cela fait-il partie des freins à l’installation de fonds monégasques ?
Il faut lancer le mouvement. Une place qui se spécialise attire les spécialistes. Pour l’instant, l’écosystème est peu développé, donc forcément ces profils ne viennent pas. Il faut commencer quelque part pour que l’écosystème puisse se dév elopper et arriver à maturité. Ensuite, je n’ai aucun doute sur l’attractivité de Monaco et sa capacité à attirer les meilleurs profils.
« Pour les entreprises locales qui aimeraient se développer, cela permettrait d’avoir une solution complémentaire au financement bancaire, une source de financement privée, mais locale »
L’idée est de rendre un rapport et des recommandations au gouvernement monégasque à la fin de l’année 2026 ?
Oui, mais l’objectif serait aussi de pouvoir organiser un petit déjeuner conférence à la fin de l’année 2026 sur le sujet, avec peut-être des tables rondes qui poursuivent notre réflexion, en l’ouvrant à d’autres experts du domaine. Si la conclusion est qu’il serait intéressant de développer le capital-investissement en Principauté, il faudra ensuite comprendre comment adapter le cadre réglementaire et administratif, pour que Monaco devienne plus attractif sur ce sujet.
Comment le gouvernement perçoit votre initiative ?
Notre président s’est entretenu avec le conseiller-ministre pour les finances et l’économie, Pierre-André Chiappori [remplacé par Frédéric Cottalorda depuis le 1er avril 2026 — NDLR], qui a félicité l’initiative de la JCEM. Il nous a confirmé que c’était un sujet d’actualité sur lequel ils se penchaient également.
1) Le “private equity” ou capital-investissement consiste à investir dans des entreprises non cotées pour financer leur croissance, les développer, puis revendre les parts avec une plus-value.



