À la tête de la Compagnie monégasque de banque (CMB) Monaco, Francesco Grosoli, décrypte les grandes mutations de la gestion de fortune internationale, les ressorts de l’attractivité de la place financière monégasque et les attentes de la nouvelle génération. Propos recueillis par Mélicia Poitiers
Quel est le profil type de vos clients ?
Notre clientèle est majoritairement composée d’entrepreneurs et de familles internationales, multi-bancarisées, très ancrées à la Principauté. Depuis le Covid, nous observons d’ailleurs un mouvement de fond : de nombreux entrepreneurs ont choisi Monaco comme véritable base de vie, pas seulement comme place financière. Et nous observons un rajeunissement notable : un nombre croissant de clients dans la quarantaine, exigeants, qui souhaitent une expérience patrimoniale intégrée et digitalement fluide.
Comment leurs attentes ont-elles évolué ces dernières années, notamment en matière de stratégies d’investissement, de sécurité juridique, de rapport au risque, de secteurs d’investissement, de mobilité et enfin de structuration patrimoniale internationale ?
Les attentes de nos clients se sont considérablement sophistiquées. Nos clients arbitrent activement entre places financières, ce sont de véritables “global shoppers” et ils recherchent une combinaison rare : diversification, qualité d’exécution, et accès à des expertises pointues. Mais ce qui transforme en profondeur notre métier, c’est l’émergence de la nouvelle génération : les héritiers qui arrivent ont une vision sensiblement différente de celle de leurs parents. Moins focalisés sur la seule préservation du capital, ils intègrent d’emblée des considérations d’impact, de sens, et attendent une relation bancaire plus interactive et plus transparente.
« Ce qui transforme en profondeur notre métier, c’est l’émergence de la nouvelle génération : les héritiers qui arrivent ont une vision sensiblement différente de celle de leurs parents. Moins focalisés sur la seule préservation du capital, ils intègrent d’emblée des considérations d’impact, de sens, et attendent une relation bancaire plus interactive et plus transparente »
Vous constatez donc une montée en puissance de l’investissement durable ou à impact chez les grandes fortunes installées ou arrivant à Monaco ?
Oui, c’est en effet particulièrement sensible chez les jeunes héritiers. Mais je tiens à ce que nous restions concrets : notre rôle est d’aider les clients à clarifier leurs objectifs réels, mais aussi d’éviter tout “greenwashing”, et de proposer une approche transversale ancrée dans la réalité patrimoniale, pas de suivre des verticales thématiques opportunistes.
Par ailleurs, avez-vous constaté une augmentation de l’exposition de vos clients aux marchés émergents ?
Oui, mais elle est plus sélective qu’auparavant. L’intérêt se concentre sur des marchés portés par des moteurs de croissance solides comme les actions domestiques chinoises et cotées à Hong Kong, Taïwan, la Corée du Sud, ou encore le marché indien via de la gestion active ou passive, plutôt que sur une exposition aux « marchés émergents » indiscriminée. Sur le volet obligataire, les flux se sont également renforcés sur la zone Latin America (Latam) [une zone qui comprend les pays d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale et des Caraïbes où l’on parle surtout espagnol et portugais, partageant des liens culturels et économiques — NDLR], avec une activité soutenue notamment sur le Brésil, le Mexique et la Colombie. La nuance géographique est devenue une compétence à part entière compte tenu des disparités de performances et de valorisations.
Le “private equity”, c’est-à-dire le capital-investissement, connaît aussi un regain d’intérêt ?
Les marchés privés, c’est-à-dire l’ensemble des actifs non cotés – “private equity”, dette privée, infrastructures, etc. – suscitent un intérêt soutenu, notamment chez les grandes fortunes en quête de sources de performance partiellement décorrélées des marchés cotés. Cette classe d’actifs requiert toutefois une approche rigoureuse : sélection exigeante des gérants, structuration soignée et calibrage attentif de la liquidité au sein de l’allocation globale. Plus qu’une tendance, il s’agit d’une conviction d’investissement de long terme.
Les grandes fortunes sont également plus sensibles aux questions de transmission et d’accompagnement intergénérationnel : comment les banques privées adaptent-elles leur offre pour gérer les enjeux de gouvernance familiale ?
C’est l’un des sujets qui monte le plus fortement. Les familles attendent bien plus qu’un conseil en investissement : elles veulent un accompagnement sur la gouvernance familiale, la préparation de la succession, et une véritable pédagogie voire éducation financière pour la génération suivante. Notre rôle ressemble souvent à celui d’un chef d’orchestre qui doit rassembler les bonnes expertises au bon moment, pour une vision cohérente et durable.
Le monde traverse une période d’incertitude, sur fond de tensions géopolitiques, d’inflation persistante et de recomposition économique mondiale : quels sont aujourd’hui les principaux risques qui pèsent sur les grands patrimoines internationaux ?
Trois familles de risques monopolisent notre attention : la géopolitique, la complexité réglementaire et fiscale, et le cyber-risque. Dans ce contexte, la protection de la confidentialité et de la sécurité, physique comme digitale, apparaît comme une priorité absolue, y compris pour des clients qui n’y prêtaient pas toujours attention.
« Trois familles de risques monopolisent notre attention : la géopolitique, la complexité réglementaire et fiscale, et le cyber-risque. Dans ce contexte, la protection de la confidentialité et de la sécurité, physique comme digitale, apparaît comme une priorité absolue »
Quelles stratégies privilégiez-vous pour protéger et diversifier les patrimoines ?
Des principes simples, appliqués avec une grande discipline : diversification, horizon long, et capacité à saisir les opportunités dans les phases de stress, plutôt que de les subir. Beaucoup de clients ont cette culture du “buy on dips” [acheter des actifs lorsqu’ils subissent une baisse de prix temporaire, en anticipant une remontée future — NDLR] sur des sociétés de qualité, ce qui suppose une vraie sérénité et une confiance dans la relation avec leur banquier privé.
Observez-vous un regain d’intérêt pour des actifs refuges comme l’or ou l’immobilier monégasque ou international ?
L’immobilier reste une classe d’actifs structurante dans les grandes stratégies patrimoniales. A cet égard, Monaco demeure un marché perçu comme rare et résilient. Les volumes récents le confirment, notre département « financement immobilier » n’a jamais été autant sollicité.
Et l’or ?
Quant à l’or, nous observons un regain d’intérêt, mais j’y mettrais une nuance : c’est un actif dont le prix peut être volatile, et qui mérite d’être calibré avec soin dans une allocation. Cela dit, dans un monde où la valeur des monnaies fiduciaires est questionnée et où les tensions géopolitiques s’installent dans la durée, il joue un rôle réel de diversification et de protection. Plus largement, ce que nous observons dans les périodes d’incertitude, c’est un mouvement de “fly to liquidity” [« fuite vers la liquidité » — NDLR] : les clients cherchent à renforcer la part liquide de leur patrimoine, pour préserver leur capacité d’action, et saisir ainsi les opportunités, quand elles se présentent.
Les crises récentes ont également rappelé l’importance de la juridiction dans laquelle les actifs sont détenus : comment les grandes fortunes arbitrent-elles aujourd’hui entre sécurité politique, stabilité réglementaire et optimisation fiscale ?
L’optimisation fiscale seule ne suffit plus, c’est une réalité. Ce que recherchent nos clients, c’est avant tout un véritable choix de vie : un environnement stable politiquement, sûr, où les enfants peuvent être scolarisés dans d’excellentes conditions, où l’accès aux soins est de qualité, et où la confidentialité est respectée au quotidien. La dimension réglementaire compte aussi, dans une logique de prévisibilité : nos clients veulent savoir à quoi s’en tenir sur le long terme. Et, sur ce point, Monaco offre quelque chose d’assez unique : la stabilité d’une monarchie dont la même famille, les Grimaldi, est au pouvoir depuis 1297. Dans un monde où les alternances politiques créent de l’incertitude, cette continuité est perçue comme un actif à part entière. Monaco réunit tout cela, et c’est précisément pourquoi la demande de résidence reste structurellement forte.
Quel est aujourd’hui le véritable positionnement de la place financière monégasque dans l’écosystème de la gestion de fortune mondiale ?
Monaco s’affirme comme un “boutique hub” de wealth management international [un « pôle de gestion de fortune internationale à taille humaine » — NDLR] à forte valeur ajoutée : proximité, agilité, et niveau d’exigence très élevé. Dans un monde où les standards réglementaires convergent, c’est cette différenciation structurelle, cette stabilité, cette sécurité, et ce cadre bancaire solide, qui font la vraie force de la place monégasque.
Les banques de la place financière monégasque peuvent-elles et doivent-elles contribuer à moderniser le narratif international de Monaco ?
Absolument. En mettant en avant ce qui est tangible et vérifiable : la professionnalisation de la place monégasque, l’investissement dans les équipes et les systèmes, l’intégration des nouvelles technologies, dont l’intelligence artificielle (IA), au service de l’expertise humaine. Monaco doit être perçue pour ce qu’elle est : une place moderne, conforme, tournée vers l’avenir.
Dans un monde plus instable, peut-on considérer la Principauté comme un refuge patrimonial et financier pour les grandes fortunes internationales ?
Oui, à condition de prendre le mot « refuge » dans toute sa profondeur. Ce n’est pas un repli, c’est un ancrage : stabilité, sécurité, qualité de vie, et un écosystème bancaire capable de servir des clients internationaux d’une sophistication croissante.
Comment la place financière monégasque devrait-elle évoluer dans les dix prochaines années ?
En devenant plus spécialisée, plus professionnelle, et plus visible internationalement. Je vois trois moteurs : la montée en puissance des expertises patrimoniales complexes, qui deviendront un véritable différenciateur, l’investissement continu dans les technologies et la cybersécurité, et le renforcement des exigences de transparence, qui favorisera les acteurs capables d’investir dans leurs équipes et d’attirer les meilleurs talents. Mais il faut aussi être lucide : Monaco a le potentiel d’être une place financière trois à quatre fois plus importante qu’aujourd’hui.
Pourquoi dites-vous cela ?
Parce que les résidents qui s’installent à Monaco disposent d’une capacité d’investissement bien supérieure à ce qu’ils déploient réellement en Principauté. L’enjeu stratégique des années à venir est précisément là, selon moi : convertir l’attractivité résidentielle en valeur économique et financière tangible. Monaco est une marque extrêmement forte. À nous de mieux la faire fructifier.



