Nommé vice-président et administrateur délégué de la fondation prince Albert II de Monaco depuis le 2 mars 2026, Romain Ciarlet revient pour Monaco Hebdo sur son parcours, l’essor de la finance bleue et les priorités stratégiques de cette institution qui fêtera ses vingt ans cette année. Propos recueillis par Clément Martinet
Qu’est-ce qui, selon vous, a conduit à votre nomination à la direction de la fondation prince Albert II ?
Cela fait quinze ans que je travaille au service du souverain. Avant de rejoindre la fondation, j’ai mené une carrière diplomatique, avec notamment près de quatre années à l’ambassade de Monaco en Allemagne, puis quatre autres à l’ambassade auprès de la Russie. Ce parcours a été particulièrement enrichissant, car la diplomatie est, par nature, transversale : elle conduit à traiter des sujets à la fois politiques, culturels, économiques et scientifiques. Cela permet d’acquérir une vision d’ensemble de l’action de la Principauté, tant sur son territoire qu’à l’international. J’ai ensuite eu l’opportunité de rejoindre la fondation il y a un peu plus de six ans, d’abord en tant que directeur exécutif. J’ai bénéficié de la confiance d’Olivier Wenden [désormais chef de cabinet du prince Albert II, depuis le 2 mars 2026 — NDLR], avec lequel j’ai eu le privilège de travailler étroitement.
« À travers ses activités philanthropiques, la fondation soutient le développement et la gestion d’aires marines protégées, ainsi que la préservation d’espèces en danger critique d’extinction. Nos efforts se concentrent notamment sur une espèce emblématique : le phoque moine de Méditerranée. Par ailleurs, la lutte contre la pollution plastique constitue un axe majeur »
Sur quels sujets vous êtes-vous focalisé ?
Je me suis particulièrement investi dans les questions de développement stratégique, notamment autour des thématiques liées à l’économie et à la finance bleue. J’ai, entre autres, contribué au lancement du fonds ReOcean, un fonds de private equity [de capital-investissement — NDLR] dont l’objectif est de lever 100 millions d’euros, afin d’investir dans des entreprises innovantes de l’économie bleue. Ce chantier a nécessité des efforts importants. Nous avons également organisé plusieurs événements visant à rapprocher investisseurs et innovateurs, qui ont rencontré un réel succès. L’ensemble de ces initiatives a sans doute contribué à instaurer un climat de confiance. C’est, je pense, cette confiance qui a conduit à ma nomination aujourd’hui.
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Quel regard portez-vous sur l’évolution de la fondation depuis sa création ?
Cette année marque le vingtième anniversaire de la fondation, ce qui est une étape importante. En deux décennies, elle a considérablement grandi. Elle a acquis une influence réelle, en particulier sur le pourtour méditerranéen. Son action y est très clairement orientée vers les efforts de conservation. À travers ses activités philanthropiques, la fondation soutient le développement et la gestion d’aires marines protégées, ainsi que la préservation d’espèces en danger critique d’extinction. Nos efforts se concentrent notamment sur une espèce emblématique : le phoque moine de Méditerranée. Par ailleurs, la lutte contre la pollution plastique constitue un axe majeur, dans une mer qui figure parmi les plus polluées au monde. Il y a un enjeu évident de soutenir des efforts visant à limiter la pollution sur tout le pourtour méditerranéen. Donc, l’action méditerranéenne est clé.

© Photo Fondation Prince Albert II de Monaco
L’action en Méditerranée est donc centrale ?
En effet, cette action, menée en faveur de l’économie bleue l’est tout autant et elle devra encore se renforcer. En 2025, nous avons organisé à Monaco la première édition du Blue Economy and Finance Forum. Cet événement a permis de réunir chefs d’État, décideurs publics, investisseurs et acteurs privés. Il a débouché sur l’annonce de 8,7 milliards d’euros d’engagements d’ici à 2030 pour soutenir des initiatives liées à l’économie et à la finance bleue. Ce sont des résultats significatifs. L’économie bleue et la finance bleue ont été des sujets qui ont beaucoup d’importance et ils le resteront dans le futur.
D’autres priorités émergent ?
En effet, deux autres grandes priorités se dessinent : les régions polaires et les pays les moins avancés, conformément à la lettre de mission de la fondation. C’est au cœur de l’engagement du souverain. Nous souhaitons intensifier notre action dans les régions polaires, en soutenant la recherche, la conservation et le plaidoyer. Ces zones sont encore trop souvent absentes des débats sur le climat, alors même qu’elles en sont un élément clé.
Par quel type d’actions cela va-t-il se traduire ?
Nous avons organisé à Monaco, fin février 2026, un symposium scientifique réunissant des chercheurs de l’Arctique et de l’Antarctique, mais aussi des philanthropes, des entreprises et des acteurs de l’innovation. L’objectif est désormais de fédérer ces différents acteurs, afin de coordonner leurs actions et d’en maximiser l’impact. Les ressources, notamment philanthropiques, restent limitées. Il est donc essentiel de les utiliser de manière efficace. Notre approche consiste à identifier des initiatives prioritaires et à mobiliser collectivement les acteurs capables d’y contribuer. Il faut être le plus efficace possible pour déployer ces ressources avec un fort impact. Notre idée, c’est d’identifier des initiatives clés et de réunir des acteurs pour intervenir ensemble sur ces enjeux.
Sur la finance durable, allez-vous poursuivre les efforts engagés ?
Bien sûr. Le fonds ReOcean a déjà permis de lever un peu plus de 70 millions d’euros. Il reste environ 30 millions à réunir pour atteindre notre objectif, qui permettront d’investir dans 15 à 20 entreprises de l’économie bleue. Ces entreprises développent des solutions face à la pollution plastique, accompagnent la transition durable de secteurs comme l’aquaculture ou la pêche, contribuent à la décarbonation du transport maritime ou encore à la restauration des écosystèmes. À ce stade, deux investissements ont été réalisés et un troisième est sur le point d’être annoncé. Nous disposons encore de quatre ans pour soutenir une dizaine d’entreprises supplémentaires. Les efforts dans ce domaine vont donc naturellement se poursuivre, et nous souhaitons également développer de nouvelles initiatives.
Travaillez-vous étroitement avec le prince sur ces décisions ?
Le prince Albert II accorde sa confiance. Il a validé les grandes orientations, la structure, la gouvernance, la stratégie, mais il n’intervient pas dans la gestion opérationnelle quotidienne.
« Cette année marque le vingtième anniversaire de la fondation, ce qui est une étape importante. En deux décennies, elle a considérablement grandi. Elle a acquis une influence réelle, en particulier sur le pourtour méditerranéen.
Son action y est très clairement orientée vers les efforts de conservation »
Des investisseurs privés peuvent-ils participer à vos projets ?
Il faut distinguer clairement deux choses : l’investissement et la philanthropie. L’action de la fondation repose sur trois piliers. D’abord, la philanthropie, qui permet de financer des projets de recherche, de conservation ou de sensibilisation, souvent dépourvus de modèle économique. Ensuite, le plaidoyer, que nous menons en lien étroit avec la diplomatie monégasque. Enfin, l’investissement d’impact, à travers notamment le fonds ReOcean. Pour la philanthropie, tout le monde peut contribuer par un don. En revanche, l’investissement d’impact implique des montants significatifs. Il s’adresse à des investisseurs avertis.
La fondation est-elle aussi un outil diplomatique ?
Nous contribuons, en tout cas, au soft power de Monaco. Elle vient appuyer l’action diplomatique, sans s’y substituer. La diplomatie relève du gouvernement monégasque, mais la fondation dispose d’un réseau très dense au sein de la société civile internationale, qui peut renforcer et appuyer cette action menée par le prince. Je peux donner quelques exemples. Nous avons été très impliqués pour la publication d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sur l’océan et la cryosphère, qui, aujourd’hui, est un rapport de référence qui confirme que l’océan joue un rôle clé dans les équilibres climatiques. Donc ça, c’est typiquement quelque chose d’impulsé par la fondation, qui y a, en tout cas, fortement contribué.
Vous avez d’autres exemples ?
Il y a un autre exemple, que j’ai déjà donné : c’est le Blue Economy and Finance Forum. Nous l’avons co-organisé avec le gouvernement français, l’Institut océanographique, et le gouvernement du Costa Rica. Mais, encore une fois, on a mis tout notre écosystème, tout notre réseau à disposition pour faire de cet événement un succès. On est parfaitement dans notre rôle d’appui et de soutien aux actions diplomatiques.
Comment maintenir cette dynamique dans un contexte géopolitique aussi tendu aujourd’hui ?
Le contexte actuel, marqué par les tensions internationales et les avancées technologiques, tend à reléguer les enjeux environnementaux au second plan. Pourtant, ces enjeux sont indissociables de notre santé, de notre économie et de notre bien-être. Ils s’imposent d’eux-mêmes, car ils constituent, sans doute, les plus grands défis de notre époque. Malgré les crises, la fondation parvient à mobiliser, car de nombreux acteurs — publics, privés ou issus de la société civile — partagent cette conscience et s’inscrivent dans une logique de long terme. Les actions portées par la fondation trouvent toujours un écho auprès de ses partenaires. D’ailleurs, c’est propre à l’engagement environnemental. Il faut avoir une vision de long terme.
Quelles sont les actions que vous adoreriez pouvoir mener à plus ou moins long terme ?
C’est une excellente question. Nous souhaitons renforcer notre action en Méditerranée, où notre légitimité est forte. J’aimerais beaucoup pouvoir amplifier les actions qui ont déjà été engagées. L’économie bleue, ensuite, continuera également d’être un axe structurant, avec la volonté d’inscrire durablement le Blue Economy and Finance Forum dans l’agenda international. Les régions polaires constituent une autre priorité, avec plusieurs initiatives en cours de structuration. en collaboration avec nos partenaires. Les prochaines étapes seront nécessairement de mener ces actions. Nous sommes en plein processus de coordination et nous publierons un rapport qui sera disponible très vraisemblablement fin mai ou début juin 2026. Il reviendra sur l’ensemble des points clés qui pourraient donner lieu à des actions coordonnées.
« L’action de la fondation repose sur trois piliers. D’abord, la philanthropie, qui permet de financer des projets de recherche, de conservation ou de sensibilisation, souvent dépourvus de modèle économique. Ensuite, le plaidoyer, que nous menons en lien étroit avec la diplomatie monégasque. Enfin, l’investissement d’impact, à travers notamment le fonds ReOcean »
Quoi d’autre ?
La dernière thématique qui nous tient particulièrement à cœur, elle est orientée autour des communautés indigènes. Les communautés indigènes ont un savoir ancestral en matière de conservation. Malheureusement, on les met totalement à la marge quand on parle d’enjeux de climat et de biodiversité. Nous avons pour volonté de les soutenir, de construire leurs capacités, de protéger leurs droits. Il y a quelques années, nous avons lancé une initiative qui s’appelle « forêt et communauté ». Avec cette initiative, notre ambition c’est être en plein processus de réflexion. Nous avons déjà soutenu plusieurs projets de conservation en Amazonie, en Afrique et en Asie du Sud-Est. Mais on veut encore amplifier cette action et aller sur des projets à très fort impact. Charge à nous aujourd’hui d’identifier ces projets, et de voir où on peut avoir une forte valeur ajoutée.
Et à court terme, quelles sont les échéances à venir ?
La deuxième édition du Blue Economy and Finance Forum se déroulera les 28 et 29 mai 2026. Le vingtième anniversaire de la fondation donnera également lieu à deux temps forts : un gala de levée de fonds le 18 septembre 2026 à l’opéra Garnier, puis une cérémonie de remise de prix le 16 octobre 2026, qui nous permettra de récompenser des personnalités exceptionnelles dans le domaine de la science, de l’innovation et de l’activisme. Nous avions organisé des galas par le passé et ce sera l’occasion de recommencer, de renouer avec cette tradition pour le vingtième anniversaire.
Vous développez aussi des actions de sensibilisation ?
Effectivement, nous développons tout un volet sensibilisation, notamment à travers le Prix de photographie environnementale, qui a acquis une reconnaissance internationale en étant reconnu dans différents médias internationaux, comme le Time ou National Geographic. Ce qu’on a voulu faire avec ce prix de photographie environnementale, c’est montrer autre chose. L’idée est de montrer à la fois la beauté de la nature, mais aussi les impacts négatifs des activités humaines et les solutions existantes. Souvent dans les prix de photographie environnementale, vous avez de très belles photos qui montrent la beauté de la nature… Bien entendu, on montre cet aspect-là, mais on montre aussi ce qu’il y a de moins beau. On montre l’impact négatif de ce que peuvent avoir les activités humaines. On montre également les solutions, parce qu’il y a des personnes qui s’engagent sur des solutions, on a à cœur de les mettre en avant.
Cela se concrétise comment ?
Ça donne lieu à une exposition sur la promenade des Nations, mais aussi une exposition itinérante, puisqu’elle a voyagé en Italie, en Espagne, aux États-Unis, au Canada. Il y a une vraie itinérance qui nous permet de porter le message de la fondation à l’extérieur des frontières. Il y a une autre initiative qui s’appelle le Green Shift Festival qui a eu lieu les 9, 10 et 11 avril 2026 dans la « Meeting room » du Yacht Club de Monaco. C’est un événement, ouvert au public, qui propose une approche différente, plus prospective et moins anxiogène, en mobilisant artistes, philosophes et penseurs autour de futurs souhaitables.
Comment décririez-vous votre collaboration avec le prince Albert II ?
Le souverain est très impliqué et parfaitement informé de l’ensemble de nos actions. Il fixe une vision et une direction, que nous mettons en œuvre. Son engagement est ancien et sincère. Lorsque la fondation a été créée, il y a vingt ans, les enjeux environnementaux étaient encore peu présents dans l’agenda international. Cet engagement, pris très tôt, a largement contribué à la légitimité actuelle de la fondation et de l’action de Monaco dans ce domaine.



