À quelques mètres des hôtels de luxes et des constructions se trouvent 33 hectares d’aires marines protégées. En profondeur, la vie prospère, on peut y admirer végétaux et poissons. Mais, depuis 1975, les changements climatiques pèsent sur le type de poissons et de plantes que l’on peut y retrouver. Exemple avec les six nouveaux récifs artificiels, immergés en 2017 par l’association monégasque pour la protection de la nature (AMPN).
Il est 14 heures ce lundi 2 juin 2025 dans les locaux de l’association monégasque pour la protection de la nature (AMPN), alors que les deux plongeurs sortent de leur sieste réparatrice : « Nous avons plongé ce matin, et nous nous devons de rester en forme pour aller dans l’eau cet après-midi. » Alexis Pey se frotte les yeux en buvant son verre d’eau fraîche. Devant lui est étendu un dossier bleu rempli de données. Ce biologiste, spécialiste des fonds marins, prépare sa sortie en mer de l’après-midi. Objectif : étudier les populations végétales sur six récifs artificiels nouvelle génération. Ce programme expérimental est une première dans le monde, notamment par sa taille. Les six récifs, imprimés en 3D avec du sable de dolomie, sont nés d’un projet porté par l’AMPN, par l’entreprise Boskalis, créatrice des structures, ainsi que par l’initiative du professeur Patrice Francour, spécialiste des populations de poissons et des récifs artificiels. Ce projet a remporté le challenge de l’innovation en 2014, et il a été immergé dans les eaux de l’aire marine protégée du Larvotto en 2017.

Des suivis sur l’ensemble des espèces vivantes
Depuis, les scientifiques de l’AMPN suivent, plusieurs fois par an, les changements de comportements et le nombre d’espèces présentes sur le site. Deux suivis annuels sont mis en place pour les poissons qui vont et viennent dans l’aire marine protégée du Larvotto. Un autre suivi est effectué pour les espèces fixes, c’est-à-dire les végétaux et les poissons qui se sont installés sur ces structures. Au total, ce sont 101 espèces vivantes qui se sont installées dans les eaux de la principauté. « On étudie le rythme d’évolution de la faune et de la flore fixée sur le récif. Cela nous permet de voir comment, le réchauffement climatique impacte, et va impacter, ces milieux naturels », explique Alexis Pey. Et les changements sont déjà visibles. Ce fut notamment le cas en 2022 et 2023, lorsque les chercheurs ont été témoins d’une hausse de mortalité chez les bryozoaires, une espèce d’invertébrés aquatiques d’un millimètre de longueur qui vivent en colonie, formant des amas ressemblant à des algues ou des mousses. « En 2022 et 2023 nous avons vécu deux épisodes caniculaires importants, continue Alexis Pey. Les bryozoaires sont des espèces sensibles, et la hausse de la température de l’eau a favorisé le développement de maladies. Les grands bryozoaires ont disparu de nos récifs, et on voit désormais de petites pousses revenir. » Victime du réchauffement climatique, ces espèces doivent s’adapter petit à petit à une hausse de la température des océans et des mers du globe, puisque, désormais, il est difficilement envisageable de voir la température stagner, voire régresser : « Le réchauffement ne va pas s’arrêter de suite. Nous ne devrions pas avoir d’impacts lourds à très court terme, mais ce qui est plus inquiétant, c’est à l’horizon 2050-2100. La seule chose que nous pouvons faire en tant qu’humains, c’est de limiter la pression que nous exerçons sur les milieux naturels, notamment via nos actions », ajoute Alexis Pey.
« On descend jusqu’aux récifs à 32 mètres, et on prend 16 photos de chacun des récifs. Une fois rentré au bureau, on divise chaque photo en 25 autres clichés, et on analyse les changements par rapport à l’année dernière »
Alexis Pey. Biologiste, spécialiste des fonds marins

Plongées, photos, analyses numériques…
Il est désormais 15 heures et les préparatifs se terminent, Stéphane Jamme et Alexis Pey, les deux plongeurs du jour, discutent des modalités de plongées : « Bon alors, si on fait 25 minutes sous l’eau, on doit faire 7 minutes de pause à 3 mètres, avant de remonter. » Les spécialistes vérifient les différents paliers pour ne « prendre aucun risque ». Direction le port Hercule et la petite embarcation de l’AMPN. À bord, la navigatrice et directrice de l’association, Jacqueline Gautier-Debernardi, la biologiste Camille Devissi, qui jouera le rôle de plongeuse sécurité, et les deux plongeurs. A bord, les scientifiques expliquent la démarche de l’après-midi : « On descend jusqu’aux récifs à 32 mètres et on prend 16 photos de chacun des récifs. Une fois rentré au bureau, on divise chaque photo en 25 autres clichés, et on analyse les changements par rapport à l’année dernière », explique Alexis Pey. Tableur Excel, analyse visuelle, recherches scientifiques… Le rendu total du suivi dure un mois complet avant sa publication. « Un vrai travail complet », ajoute la directrice de l’association, à la barre du bateau. À plusieurs centaines de mètres du port Hercule, l’embarcation continue d’avancer, direction le Larvotto. Elle s’arrête en face de la boite de nuit, le Jimmy’z. On est alors au beau milieu de l’aire marine protégée. C’est ici, qu’une bouée blanche, flottant à la surface, signale la présence des récifs artificiels. Alexis et Stéphane s’équipent et plongent. Rapidement, ils s’enfoncent dans la noirceur des profondeurs. Équipés d’un appareil photo spécialisé, ils resteront en mission photo 25 minutes, avant de remonter. À peine sortis de l’eau, encore dans leur tenue, ils font un premier débriefing : « T’as vu les algues, Stéphane ? ». « Oui, les algues brunes, elles sont plus denses que l’année dernière, non ? » « J’ai l’impression. Entre 25 et 30 centimètres. » « C’est bon signe, comme les quelques colonies de bryozoaires encore là. Il faut maintenant espérer que l’été ne soit pas trop chaud. »
« C’est de cette manière que l’on comprend l’impact du changement climatique sur nos zones. Il nous faut beaucoup de données, beaucoup d’années d’analyses. Ce n’est pas en quelques années que l’on comprend l’impact de changements majeurs »
Jacqueline Gautier-Debernardi. Directrice de l’association monégasque pour la protection de la nature (AMPN)

Des migrations d’espèces causées par la hausse des températures
Une fois rentré dans les locaux de cette association, le travail d’analyse commence. Ce suivi des espèces sur les récifs est capital pour la directrice, Jacqueline Gautier-Debernardi, qui souhaite voir ce programme continuer : « C’est de cette manière que l’on comprend l’impact du changement climatique sur nos zones. Il nous faut beaucoup de données, beaucoup d’années d’analyses. Ce n’est pas en quelques années que l’on comprend l’impact de changements majeurs. » Si la sortie du jour concernait les espèces fixées aux récifs, d’autres sorties sont consacrées aux espèces mobiles, de passage donc. Et sur cet plan-là, les changements sont également déjà visibles sur les côtes de la Méditerranée, comme nous l’explique Alexis Pey : « De nouvelles espèces venant de l’Atlantique ou de la mer Rouge commencent à coloniser nos espaces. Ce n’est pas le cas à Monaco, mais on peut voir ce phénomène en Turquie, en Grèce, et même en Sicile récemment. » Ce spécialiste explique que la hausse des températures des eaux pousse certaines espèces à migrer, pour trouver des milieux qui leur correspondent. Le problème ? C’est que certaines de ces espèces sont invasives, comme le poisson-lapin. Ce poisson, herbivore, laboure toutes les roches et détruit aussi bien les algues que les forêts marines, ne laissant plus assez de nourriture aux espèces déjà présentes. Des exemples comme celui-ci, il en existe plusieurs, comme le crabe bleu, une espèce invasive venue d’Amérique du Nord, qui trouve son épanouissement dans les eaux chaudes de Méditerranée. Ce crabe casse les filets de pêcheurs et il se nourrit de nombreux poissons dans les espaces où il vit, se reproduisant rapidement et détruisant des écosystèmes entiers. Pour lutter contre ces fléaux, plusieurs pays mettent en place une incitation à la consommation, comme la Turquie, qui a créé une filiale de commercialisation consacrée au crabe bleu. « Nous allons devoir nous adapter également dans peu de temps pour limiter l’impact de ces espèces invasives, si nous voulons sauver l’écosystème présent dans nos eaux. D’où l’intérêt de faire des études annuelles sur l’évolution de la vie sous-marine », estime Alexis Pey. Monaco va donc devoir s’adapter aux changements climatiques sur terre et sous mer, en espérant que l’humanité puisse suivre le mouvement pour limiter les effets du réchauffement climatique, sur les hommes, mais aussi sur l’ensemble des espèces vivantes sur le globe.
« De nouvelles espèces venant de l’Atlantique ou de la mer Rouge commencent à coloniser nos espaces. Ce n’est pas le cas à Monaco, mais on peut voir ce phénomène en Turquie, en Grèce, et même en Sicile récemment »
Alexis Pey. Biologiste, spécialiste des fonds marins



