Du 7 au 8 juin 2025 le Blue Economy and Finance Forum (BEFF) se déroulera à Monaco. Objectif : démontrer que l’investissement dans l’économie bleue est rentable. Pour cela, le BEFF souhaite faire évoluer les mentalités, pour tenter de réconcilier sauvegarde des océans et quête de bénéfices.
Comment amener les investisseurs à participer à la sauvegarde des océans ? C’est l’une des grandes thématiques qu’abordera le Blue Economy and Finance Forum (BEFF), qui se tiendra du 7 au 8 juin 2025 à Monaco. Cet événement aura lieu en marge de la troisième Conférence des Nations Unies sur l’Océan, qui aura lieu à Nice du 9 au 13 juin 2025. Le BEFF est une initiative commune du gouvernement français, du Costa Rica, ainsi que de Monaco. Pendant deux jours, ce sont plus de 1 500 acteurs économiques qui vont participer à ce forum, qui a pour objectif de changer la vision des investisseurs, notamment sur les opportunités que peuvent représenter la sauvegarde des océans. « Il faut démontrer aux décideurs politiques et aux finances que l’océan est une partie prépondérante de l’économie mondiale », expliquait Olivier Wenden, vice-président et administrateur délégué de la fondation Albert II de Monaco.
Selon Robert Calcagno, directeur général de l’Institut océanographique de Monaco, il faudrait 175 milliards de dollars par an pour financer cet objectif des Nations Unies de préservation de 30 % des mers et océans du monde. Or, « nous sommes aujourd’hui à une échelle de 25 milliards de dollars injectés par an, bien loin des chiffres nécessaires », précise-t-il
La rentabilité : meilleur argument pour l’environnement ?
Quel meilleur levier que de jouer sur la rentabilité pour pousser les grands portefeuilles à investir de l’argent pour l’environnement ? C’est une question que se sont posée les organisateurs de cet événement, qui sont conscients que pour beaucoup, l’environnement est plus séduisant une fois rentable. C’est en tout cas la pensée de Pascal Lamy, commissaire européen pour le commerce de 1999 à 2004 et directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : « Il y a sous nos pieds quelque chose de l’ordre de 25 000 milliards d’actifs. Ils sont prêts à être déployés pour la biologie, le tourisme, l’économie l’industrie… Il y a là une formidable opportunité, dans laquelle il est intelligent d’investir. Tout en sachant cela, nous continuons à dégrader les océans. Si l’on veut que ces richesses profitent aux habitants, il faut également sauver ces milieux naturels. » De son côté, l’organisation de coopération et de développement économique (OCDE) estime que d’ici 2030, la valeur économique de l’océan dépassera les 3 000 milliards de dollars, ce qui en fera la cinquième économie mondiale. « L’océan est crucial pour le commerce mondial, la sécurité alimentaire et le développement des solutions énergétiques durables, telles que l’énergie éolienne offshore et le transport maritime décarboné », peut-on lire sur la page de présentation du BEFF. Mais cette ressource d’une richesse incroyable est en danger. Selon l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), depuis 1980, 95 % des eaux océaniques de surface en haute mer ont vu leur acidité augmenter. En effet, les océans absorbent environ, 30 % du dioxyde de carbone que nous produisons, ce qui augmente l’acidité de l’eau. Les conséquences sont lourdes, comme le précise l’AIEA : « En dépensant de l’énergie pour résister à des conditions plus acides, les organismes peuvent amenuiser les ressources dont ils disposent pour les processus physiologiques, tels que la reproduction et la croissance, ce qui peut menacer la stabilité des chaînes alimentaires, la résilience de l’écosystème et les activités économiques, telles que la pêche ou le tourisme. »
L’organisation de coopération et de développement économique (OCDE) estime que d’ici 2030, la valeur économique de l’océan dépassera les 3 000 milliards de dollars, ce qui en fera la cinquième économie mondiale
Une dégradation annuelle des mers du globe
Cet impact, est incalculable à long terme. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que, selon Sea Change, un projet de l’Union européenne (UE), environ 3,5 milliards de personnes dépendent des océans pour leur subsistance. Et il en est de même pour les questions de surpêche. Selon le rapport 2022 de la situation mondiale des pêches et de l’aquaculture (SOFIA), la production totale de la pêche et de l’aquaculture au niveau mondial représentait 214 millions de tonnes en 2020. Cette production était supérieure de 30 % à la moyenne des années 2000, et de plus de 60 % supérieure à celle des années 1990. Dans le même temps, la consommation mondiale d’aliments aquatiques a augmenté à un taux moyen de 3 % par an depuis 1961, soit près du double de la croissance annuelle de la population mondiale. Aujourd’hui, chaque habitant consomme 20,2 kg de produits issus de la mer par an, soit plus du double de la consommation des années 1960. Dans un rapport spécial publié par le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) de 2019 sur l’océan et la cryosphère, on pouvait lire ces quelques mots : « Tous les êtres humains dépendent, directement ou indirectement, de l’océan et de la cryosphère. »

175 milliards de dollars par an nécessaires
Les enjeux internationaux sont donc connus pour la survie de l’espèce humaine. Mais, une fois de plus, tout ceci coûte cher. Extrêmement cher, même. En janvier 2021, lors du One Planet Summit, la coalition de la haute ambition pour la nature et les peuples (HAC) a été lancée. Elle est coprésidée par la France, le Costa Rica et le Royaume-Uni. Un an plus tard, à Brest, 27 États membres de l’UE, ainsi que 16 pays d’autres continents ont lancé l’idée d’un programme dans lequel, les pays du monde s’engageraient à protéger 30 % des terres et des mers du monde d’ici 2030. Ratifié lors de la COP de Montréal 2022 sur la biodiversité, ce sont désormais 115 États qui se sont engagés à suivre cette voie. « Mais force est de constater que, sur le terrain, il n’y a pas assez de choses qui se font concrètement », témoigne Robert Calcagno, directeur général de l’Institut océanographique de Monaco. Selon lui, il faudrait 175 milliards de dollars par an pour financer cet objectif des Nations Unies de préservation de 30 % des mers et océans du monde. Or, « nous sommes aujourd’hui à une échelle de 25 milliards de dollars injectés par an, bien loin des chiffres nécessaires », précise-t-il.
Surface d’aires marines protégées dans l’UE : il reste beaucoup à faire
Pourtant, certains pays ont déjà, à l’échelle de leur territoire, atteint cet objectif. Début 2025, 31,2 % des surfaces terrestres et 33,6 % des surfaces marines françaises étaient officiellement protégées, selon le service des données et études statistiques (SDES), du ministère de la transition écologique. Au total, la France possède 6,7 % des surfaces protégées dans le monde. Mais il reste beaucoup de travail à accomplir, notamment en Méditerranée. La mer Méditerranée représente 0,82 % de la surface mondiale des océans, mais elle abrite 7,5 % de la faune marine connue et 18 % de la flore océanique, d’après le premier rapport d’évaluation de la Méditerranée du Plan Bleu 2021. Cependant, seulement 8,3 % de la Méditerranée dispose du statut de protection et seulement 0,04 % bénéficiait d’une protection stricte en 2020. Partagé entre la France, Monaco et l’Italie, le sanctuaire Pelagos, pèse 5 % de cet espace, qui est une aire marine protégée internationale de 87 500 km². L’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) définit une aire marine protégée comme « un espace géographique clairement défini, reconnu, dédié et géré, par des moyens légaux ou d’autres moyens efficaces, afin d’assurer la conservation à long terme de la nature, des services systémiques et des valeurs culturelles qui y sont associées ». En octobre 2024, un rapport des Nations unies publié pendant la COP16 organisée en Colombie, indiquait que l’objectif visant à préserver au moins 30 % de la planète d’ici à la fin de la décennie était impossible à atteindre. En 2024, 17,6 % des terres et 8,4 % des mers étaient protégés. Mais, depuis 2020, les progrès sont faibles, estiment le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Hors outre-mer, l’Union européenne affichait 12,3 % d’aires marines protégées en 2022, loin de l’objectif de 30 % d’ici 2030. De son côté, Monaco a été à l’initiative de la première aire marine protégée en milieu urbain du monde, en 1976. Cette année-là, le gouvernement a créé l’aire marine protégée du Larvotto, une réserve de 33 hectares. Elle a été complétée, dix ans plus tard, par une seconde aire marine protégée de deux hectares au Spéluges. Difficile, voire impossible, pourtant, à l’échelle du territoire exigu et urbanisé de la principauté, d’espérer un jour atteindre l’objectif des 30 % de surface terrestre protégée. Donc, Monaco se tourne vers la mer, avec le statut de véritable modèle pour plusieurs mégalopoles et villes du monde qui ont, depuis, développé ce même type d’aire marine protégée urbaine. C’est dans ce contexte et avec cette position que la principauté accueille les participants du BEFF. Des participants viendront du monde entier pour présenter, ou pour découvrir, les différentes solutions d’investissements dans l’économie bleue : « Au BEFF, il y aura des projets à 1 million, 10, 100 millions, et même à un milliard de dollars », assure Pascal Lamy.
« Il y a sous nos pieds quelque chose de l’ordre de 25 000 milliards d’actifs. Ils sont prêts à être déployés pour la biologie, le tourisme, l’économie l’industrie… Il y a là une formidable opportunité, dans laquelle il est intelligent d’investir »
Pascal Lamy. Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
Sur place, des solutions concrètes ?
Le public et les investisseurs pourront retrouver sur place plusieurs entreprises comme, par exemple, Plastic For Change. Lancée en 2015, Plastic For Change met en avant la récupération du plastique et sa réutilisation éthique à travers la construction de maisons, de textiles ou de matériaux. Avec déjà plus de 45 700 tonnes de plastiques collectées et réutilisées, ainsi que de nombreux prix internationaux, Plastic For Change cherche à se développer. Autre entreprise présente, Coral Vita, qui propose à ses utilisateurs d’adopter des fragments de corail avec leurs smartphones. Une fois financés par les utilisateurs eux-mêmes, ces fragments sont plantés dans des récifs dégradés, pour favoriser la reprise des pousses coralliennes, et donc, préserver les écosystèmes menacés. Ces deux entreprises font partie des dix structures sélectionnées pour faire partie du Blue Innovation Hall, un ensemble de stands consacrés aux nouvelles alternatives de financements dans l’économie bleue.
Débats et allocutions
Côté personnalité, le BEFF rassemblera plusieurs grands acteurs de la machine économique mondiale. On peut citer la venue de Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), d’Arsenio Dominguez, secrétaire général de l’Organisation maritime internationale (OMI), ou bien encore de Jean-Pierre Clamadieu, le président du conseil d’administration d’Engie. Sur le plan politique, la venue d’Emmanuel Macron est confirmée depuis plusieurs semaines. Le président de la République française se rendra bien à Monaco, avant de participer à la conférence des Nations Unies sur l’océan (UNOC) à Nice, entre le 9 et le 13 juin 2025. Le président français prendra la parole aux côtés du prince Albert II et du président du Costa Rica Rodrigo Chaves Robles. Avant d’entamer les grands débats à l’UNOC, ce BEFF a pour objectif de rassembler les grands acteurs économiques, et les grands financeurs de ce monde, autour de la question de l’économie bleue. Créer du lien, donner des idées, faire monter la mayonnaise, afin de, pourquoi pas, faire de l’UNOC, une réussite sur le plan diplomatique, et surtout environnemental.
Est-ce déjà trop tard pour sauver notre climat ?
Pour atteindre cet objectif, il faudra que ces deux rencontres internationales ne soient pas, comme de nombreuses autres, un simple lieu de promesses qui ne seront pas tenues. Les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sont, d’année en année, de plus en plus pessimistes quant à l’avenir du climat et l’humain se doit de réagir. Dans son 6ème rapport, publié en mars 2023, le GIEC établissait que la décennie 2011-2020 était la plus chaude jamais enregistrée depuis 125 000 ans [à ce sujet, lire notre article GIEC : l’urgence climatique est plus que jamais là, publié dans Monaco Hebdo n° 1278 — NDLR]. Dans le même temps, ce rapport expliquait que le niveau de réchauffement global de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle « sera atteint dès le début des années 2030, et ce, quels que soient les efforts de réduction immédiate des émissions mondiales de CO2. » On peut également lire dans ce rapport une prédiction alarmante : « Le respect de l’objectif de limiter le réchauffement global à 1,5 °C nécessite un pic des émissions de CO2 en 2025 au plus tard, puis une décroissance, jusqu’à atteindre la neutralité carbone en 2050. Après 2050, il implique des émissions négatives, pour compenser les émissions de CO2 difficiles à abattre dans certains secteurs, tels que l’aviation. »
En 2024, 17,6 % des terres et 8,4 % des mers étaient protégés. Mais, depuis 2020, les progrès sont faibles, estiment le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN)
Et il en est de même pour les océans, selon une étude dirigée par le professeur Lijing Cheng de l’Institut de physique atmosphérique de Chine, en collaboration avec 54 scientifiques internationaux : selon ces experts, les températures des océans auraient atteint un chiffre record en 2024. Cela s’explique par la quantité de chaleur absorbée par les océans. Véritable bouclier planétaire, les océans et mers de la planète captent une partie de la chaleur dégagée par les activités humaines. Or, selon cette même étude, entre 2023 et 2024, la quantité de chaleur accumulée dans les 2 000 premiers mètres des océans a augmenté de 16 zettajoules, soit 140 fois la production mondiale d’électricité en 2023. Cette quantité impressionnante d’énergie absorbée finit par réchauffer les océans, avec, à terme, de nombreux risques pour le climat. Cette étude explique que l’intensité croissante des échanges thermiques entre l’océan et l’atmosphère augmente les épisodes extrêmes, comme les inondations, les sécheresses prolongées ou les cyclones. La hausse des températures de l’eau provoque aussi des migrations forcées d’espèces marines, ainsi que la mort de nombreux écosystèmes fragiles. L’heure est donc à l’action, et cela commence à Monaco, avec un BEFF qui permettra de mesurer si la volonté d’avancer ensemble, au niveau international, est suffisamment forte.



