Stratégie politique, relations institutionnelles, négociations entre Monaco et l’Union européenne, Moneyval, attractivité… Six mois après sa réélection au Conseil national sous la bannière de L’Union portée par Brigitte Boccone-Pagès, le vice-président du Conseil national et membre d’Union monégasque (UM), Jean-Louis Grinda, dresse un premier bilan avec Monaco Hebdo. Interview.
Vous avez quitté Union Monégasque (UM) pour rejoindre L’Union, portée par votre ancienne adversaire politique, Brigitte Boccone-Pagès : depuis votre élection sous la bannière de L’Union, le 5 février 2023, quel est votre premier bilan ?
Je n’ai jamais quitté UM. J’ai scellé une alliance avec deux autres partis, Priorité Monaco (Primo !) et Horizon Monaco (HM), pour construire une coalition forte et indispensable, face aux enjeux majeurs qui sont aujourd’hui les nôtres. Cette union nationale a vu le jour pendant la période Covid, et elle a prouvé à tous son utilité. Ce qui pouvait nous séparer était de peu d’importance face à une crise inédite et d’ampleur mondiale. Si la principauté s’en est plutôt bien sortie, c’est aussi parce que nous avons su faire taire nos différences, et assumer avec force et détermination notre statut de partenaire institutionnel incontournable. Telle est notre force, au service de l’esprit et de la lettre de notre Constitution.
Que devient le groupe politique UM ?
UM travaille au sein de l’Union, et n’a pas vocation à s’en démarquer.
Votre ancien collègue et élu UM, Bernard Pasquier, qui a failli être candidat pour L’Union avant de se retirer, a créé un groupe de réflexion avec l’ancien haut fonctionnaire Robert Fillon [à ce sujet, lire leur interview « Nous sommes demandeurs d’un accord, pour éviter les vides juridiques »] plutôt favorable à un accord d’association entre Monaco et l’Union européenne : partagez-vous son avis ?
Sur ce sujet, je n’ai jamais caché mes pensées. Mes interventions publiques en témoignent. Bernard Pasquier a raison lorsqu’il parle de « vide juridique ». C’est un état de fait objectif, lié à nos accords bilatéraux avec la France, laquelle ne peut plus agir pour nous, dans certains domaines. Nous en avons parlé de manière très franche avec le président Gérard Larcher, lors de notre récente visite au Sénat [à ce sujet, lire notre article Le Conseil national au Sénat, pour défendre les spécificités monégasques]. Il me semble que nous avons été très bien compris par cet homme de grande stature et de grande finesse politique. Cela dit, j’ai l’impression qu’il en est de l’Europe, comme il en était du vaccin Pfizer. Certains étaient « contre » par principe. C’est improductif… Comme être « pour » par principe ne sert à rien. Mon opinion est qu’il ne faudra se prononcer que lorsque la totalité du texte sera connue, et nous en sommes très loin. A quoi sert d’hystériser en permanence ce débat ? La question est suffisamment importante pour l’aborder avec calme. En parallèle, les élus ont choisi de s’informer auprès des acteurs de la vie économique et sociale du pays. C’est normal, car c’est notre travail. Bien entendu, pour être crédibles, il faudra entendre tous les avis. Une des questions à se poser, outre le maintien de notre modèle économique et social, c’est : cet accord sera-t-il bon pour l’attractivité de mon pays ?
« Je n’ai jamais quitté UM. J’ai scellé une alliance avec deux autres partis, Priorité Monaco (Primo !) et Horizon Monaco (HM), pour construire une coalition forte et indispensable, face aux enjeux majeurs qui sont aujourd’hui les nôtres »
Le Conseil national a demandé une étude sur les conséquences d’un accord et d’un non-accord avec l’Union européenne (UE) : cette étude sera disponible quand, et quels sont les premiers résultats ou tendances ?
Cette étude devrait être disponible à la rentrée 2023. C’est notre objectif. Il est prématuré d’en dévoiler les premières impressions. La présidente du Conseil national, Brigitte Boccone-Pagès, et Me Régis Bergonzi, président de la commission du Conseil national sur le suivi de la négociation avec l’UE, en seront les premiers commentateurs.

Le gouvernement monégasque et l’association Objectif Monaco [à ce sujet, lire leur interview « Beaucoup de membres estiment qu’un double discours est tenu par le gouvernement »] ont aussi commandé une étude autour des conséquences de cet accord d’association : ne craignez-vous pas une surabondance d’études avec des résultats qui pourraient être contradictoires, et, au final, une cacophonie ?
Le gouvernement est dans son rôle, et d’ailleurs le Conseil national lui a souvent demandé d’établir une étude d’impact. Celle-ci, à mon sens, arrive un peu « hors délais ». Mais ce travail alimentera notre réflexion. L’étude menée par une association privée ne nous regarde évidemment pas dans son élaboration. Elle semble, en effet, faire double emploi avec celle du Conseil national, un peu comme si on ne nous faisait pas confiance. Elle s’apparente davantage à du lobbying… Et les lobbyistes se trouvent généralement à Bruxelles, ce qui, en l’espèce, est un paradoxe amusant.
Face à l’urgence que représente le dossier Moneyval pour Monaco, les conseillers nationaux se sont plaints de devoir voter des textes dans la précipitation : ce grief n’est pas nouveau, donc comment vous faire davantage entendre par le gouvernement ?
L’exécutif se trouve manifestement dans une situation plus que délicate. Dans une récente interview au Figaro (1), le prince Albert II a pointé que « ceux qui étaient en charge du dossier au sein du gouvernement et des différentes entités concernées n’ont pas perçu l’urgence de mettre notre arsenal normatif en conformité avec les nouveaux critères exigés ». Ce manque d’anticipation retombe sur les élus qui doivent étudier des textes extrêmement longs et techniques, dans des délais plus que restreints. Il serait facile pour le Conseil national de se transformer en simple chambre d’enregistrement. Mais ce serait une grave faute institutionnelle, car ce n’est pas le rôle qui nous est dévolu par la Constitution. Les conseillers nationaux sont bien là pour contrôler l’action de l’exécutif et amender les textes législatifs, lorsque cela leur paraît nécessaire. Et nous sommes, de fait, dans une situation où la qualité des textes produits et votés sera déterminante pour notre crédibilité vis-à-vis de Moneyval. Donc, pas question de bâcler, qu’on se le dise ! J’en profite pour saluer l’immense travail de Thomas Brezzo. Par ailleurs, en novembre 2022, j’ai moi-même, en séance publique, constaté la très grande difficulté du calendrier et demandé instamment au ministre d’Etat de procéder à des recrutements massifs au sein de la direction des affaires juridiques et de l’équipe de juristes du Conseil national. En effet, si les textes nous arrivaient tard, c’est aussi parce que les équipes de juristes du gouvernement étaient en sous-effectif pour relever l’ampleur d’un tel défi. Ce manque d’anticipation est assez regrettable, pour rester modéré dans mes propos… Les recrutements ont eu lieu, parfois moins vite qu’espéré. Mais le retard pris ne pourra se résoudre en appuyant sur un bouton. Nous en payons encore aujourd’hui les conséquences.
« Il en est de l’Europe, comme il en était du vaccin Pfizer. Certains étaient « contre » par principe. C’est improductif… Comme être « pour » par principe ne sert à rien. Mon opinion est qu’il ne faudra se prononcer que lorsque la totalité du texte sera connue, et nous en sommes très loin. A quoi sert d’hystériser en permanence ce débat ? »
D’une manière générale, comment jugez-vous la qualité de travail entre le gouvernement et le Conseil national ?
Sous l’impulsion de notre présidente, Brigitte Boccones-Pagès, un comité de suivi législatif se réunit désormais à chaque fin de session pour planifier les objectifs législatifs de la prochaine. C’est un grand progrès. Plus généralement, l’Union nous permet de parler d’une seule voix. Et nous sommes toujours disponibles pour un échange institutionnel de qualité, et sans tabou. Je crois que le ministre d’Etat partage cette ambition, qu’il faut transformer en réalité de chaque jour.

L’accord d’association avec l’UE, et les réponses apportées à Moneyval, sont-ils des sujets décisifs pour l’attractivité de Monaco ?
Cette question est fondamentale à mes yeux. L’attractivité de notre pays repose sur sa grande stabilité institutionnelle. L’éventuel accord avec l’UE devra aussi être examiné dans les conséquences qu’il pourrait avoir sur cet équilibre. D’où les lignes rouges fixées par le prince Albert II, et partagées par l’unanimité des élus.
Aujourd’hui, quels sont les plus gros freins concernant l’attractivité de la principauté ?
Je ne parlerai pas de « freins », mais de rapidité d’adaptation, dans un monde qui évolue à très grande vitesse. En 25 ans, nous avons vu l’explosion de l’Internet, dont la totalité de la planète s’est emparée. Je ne doute pas que l’intelligence artificielle (IA) nous réserve des bouleversements colossaux. Il faut donc anticiper, encore et toujours ! En termes de numérique, le Conseil national a brillamment démontré avec Franck Julien, lors de la précédente mandature, qu’il était une grande force de propositions. Nicolas Croesi poursuivra ce travail avec talent et persévérance. Le gouvernement doit se montrer réactif en s’emparant de notre travail pour l’améliorer, s’il le faut. Nous ne demandons que ça. Comme je l’ai déjà dit, produire des textes législatifs de grande qualité, c’est de l’attractivité avec un grand « A ».
Les bouchons qui paralysent Monaco le matin et le soir exaspèrent les résidents, tout comme les plus de 50 000 salariés qui viennent quotidiennement travailler en principauté [à ce sujet, lire notre dossier consacré à la mobilité] : quelles réponses faut-il apporter à court, moyen, et long terme ?
Sur ce dossier, il faut passer des constats, études et autres rapports, aux actes. C’est ce qu’attendent les résidents et ceux qui viennent travailler tous les jours, et dont nous avons un impérieux besoin. Arrêtons le cosmétique et voyons grand ! L’idée du RER, proposée par l’Etat français, me semble être aujourd’hui la seule bonne solution à long terme. Dans le cadre de la lutte contre la pollution et le réchauffement climatique, l’emploi de la voiture pour venir travailler en principauté est l’inverse de ce qu’il faut faire. Un parking de dissuasion en amont de la principauté restera un parking où l’on entassera des voitures. On aura peut-être moins de voitures à Monaco, ce qui reste à prouver, et les bouchons ne seront repoussés qu’un peu plus haut… C’est déjà une idée dépassée. Il faut donc travailler avec le grand pays voisin [la France — NDLR], afin de mettre en route cette réalisation indispensable qu’est le RER, et penser qu’il doit aller jusqu’en Italie. Le gouvernement monégasque doit être proactif.
« Les conseillers nationaux sont bien là pour contrôler l’action de l’exécutif et amender les textes législatifs, lorsque cela leur parait nécessaire. Et nous sommes, de fait, dans une situation où la qualité des textes produits et votés sera déterminante pour notre crédibilité vis-à-vis de Moneyval. Donc, pas question de bâcler »
Marseille et Toulon ont depuis très longtemps des bateaux-bus [à ce sujet, lire les interviews de la vice-présidente en charge des mobilités à la métropole Toulon Provence Méditerranée (TPM) et deuxième adjointe à la mairie de Toulon, Geneviève Lévy, et de l’adjointe au maire de Marseille en charge de la politique de la ville et des mobilités, Audrey Gatian, publiées dans Monaco Hebdo n° 1294 — NDLR] : pourquoi le projet de navette maritime Nice-Monaco-Menton tarde autant à voir le jour ?
Il y a eu des difficultés juridiques liées à la problématique transfrontalière. Puis des difficultés à trouver un opérateur privé. Enfin, contrairement à une idée fort répandue, la mer est très souvent agitée dans notre zone. Or, ce qui compte dans une liaison, qu’elle soit maritime ou ferroviaire, c’est son absolue régularité. Si on ne peut l’assurer, ce sera peine perdue.
Faudrait-il étendre le champ d’action de cette navette maritime Nice-Monaco-Menton jusqu’à Vintimille ?
Quel que soit le mode choisi, il suffit de rappeler que 10 000 Transalpins viennent travailler tous les jours… Si on arrive enfin à créer cette navette maritime, il faut évidemment penser à l’Italie.
Toujours pour tenter de fluidifier les déplacements, quelle est l’estimation du budget nécessaire à la construction d’un métro ou d’un RER semi-enterré entre Nice et Monaco, et qui pourrait financer un chantier d’une aussi grande envergure ?
Je n’ai pas d’estimation, mais il s’agira d’un projet à plusieurs milliards. La France, l’Italie, si possible, et Monaco devront donc y participer, selon leurs moyens respectifs. Je rappelle l’importance du bassin d’emploi que Monaco représente pour nos voisins. J’ajoute qu’un RER bien pensé devrait aussi nous permettre d’assurer dans de meilleures conditions les livraisons de colis et autres frets légers. L’optimisation du « dernier kilomètre » pour toute livraison doit impérativement faire partie de nos réflexions.
« L’étude menée par une association privée [Objectif Monaco — NDLR] ne nous regarde évidemment pas dans son élaboration. Elle semble, en effet, faire double emploi avec celle du Conseil national, un peu comme si on ne nous faisait pas confiance. Elle s’apparente davantage à du lobbying… Et les lobbyistes se trouvent généralement à Bruxelles, ce qui, en l’espèce, est un paradoxe amusant »
Avec une population actuelle de résidents à 95 % européenne, « nous allons favoriser nos actions vers des résidents plus jeunes et actifs, venant d’Europe occidentale » a expliqué à Monaco Hebdo le délégué en charge de l’attractivité de Monaco, Frédéric Genta [à ce sujet, lire son interview : « Il faut avant tout mieux se faire connaître de nos publics cibles »] : Monaco est-il suffisamment armé pour séduire ces jeunes actifs européens ?
Si Monaco n’est pas assez armé, il semble que le prince Albert II a pris la mesure du problème, en créant un poste de délégué interministériel. La réflexion de Frédéric Genta me semble pertinente. Sa jeunesse et son expérience internationale sont des atouts. Cela dit, l’attractivité étant une matière éminemment transversale dans l’élaboration des politiques publiques, elle devrait avoir le même périmètre que le budget puisque in fine, nos futurs excédents, et pas le simple équilibre, en dépendent.
Comment Monaco peut-il parvenir à se montrer attractif pour les résidents, les investisseurs, les entreprises, les salariés, et les touristes qui ont chacun des attentes différentes ?
Nous devons importer de la richesse pour renforcer notre modèle économique et social. C’est une nécessité vitale. La stabilité institutionnelle de notre principauté est un gage certain d’attractivité, mais il ne peut, ni ne doit, être le seul. Quelques exemples : il ne faut pas viser l’équilibre budgétaire, mais dégager des excédents importants. Tant qu’il y aura des excédents, il n’y aura pas de dettes, et donc pas d’impôt. Mais cela ne suffit pas : il faut poursuivre et renforcer la remarquable politique de sécurité des biens et des personnes. Pour cela, il faudra des budgets. Il faudra un système de santé encore plus performant. Une politique du grand âge efficace et protectrice. Une éducation nationale qui, comme aujourd’hui, vise l’excellence et ne sacrifie en rien aux modes de la “cancel culture” [culture de l’effacement ou culture de l’annulation — NDLR] et du “wokisme” [être conscient des problèmes de justice sociale et de racisme — NDLR] et qui, sans se substituer aux parents, apprend et impose, s’il le faut, le respect du professeur. Il faut maintenir un environnement culturel de très grande qualité. Il faut un travail législatif irréprochable qui sécurise les aspects de la vie économique monégasque au sein d’un monde, pour l’instant, encore très fortement globalisé. Maintenons des objectifs élevés en matière environnementale, que ce soit pour l’industrie, les logements ou le tourisme, et faisons le savoir. Chaque geste comptera. L’accessibilité est aussi en enjeu capital, nous l’avons déjà dit. Enfin, il faut développer l’état d’esprit, qui est de soutenir et de simplifier la vie de ceux qui travaillent dur et rêvent grand.
« Il faut travailler avec le grand pays voisin [la France — NDLR], afin de mettre en route cette réalisation indispensable qu’est le RER, et penser qu’il doit aller jusqu’en Italie. Le gouvernement monégasque doit être proactif »
Comment le Conseil national peut-il agir pour rendre Monaco plus attractif ?
La force de l’Union, sous la présidence éclairée de Brigitte Boccones-Pagès, c’est d’être composée d’individus extrêmement motivés, et particulièrement efficaces dans leur travail législatif. À mes yeux, nous avons l’assemblée la plus performante qu’il m’ait été donnée de voir. Nous ferons profiter l’exécutif de nos propositions réalistes et ambitieuses.
A court terme, quelles sont les premières urgences à résoudre pour l’attractivité de la principauté ?
Il n’y a pas le feu à la maison. Loin s’en faut. Mais c’est dans le calme que se préparent les éventuelles futures tempêtes. Alors, allons-y !
1) Albert de Monaco au Figaro : « Je veux faire place nette dans la principauté », interview publiée dans Le Figaro, le 12 juillet 2023.



