Après le départ fracassant de Régis Bergonzi et Roland Mouflard, deux élus de la majorité, le 7 février 2026, le Conseil national traverse une zone de turbulences inédite. Accusé de « dégradation » du débat interne et de dérives dans ses méthodes, le groupe politique L’Union rejette toute responsabilité. Le vice-président du Conseil national, Jean-Louis Grinda, assume la ligne de la majorité et conteste l’existence d’une crise politique durable. Propos recueillis par Raphaël Brun
Deux conseillers nationaux, Régis Bergonzi et Roland Mouflard, expliquent leur départ du groupe majoritaire l’Union par une « dégradation » des méthodes de travail et du débat interne : l’Union reconnaît-elle une part de responsabilité dans ce constat ?
Ayons le courage de faire un examen de conscience pour tenter de comprendre ce qui a pu les motiver. Honnêtement, j’ai beau retourner la situation dans tous les sens, s’il y a des points sur lesquels le fonctionnement interne est exemplaire, et ce depuis le premier jour de la présidence de Thomas Brezzo, c’est bien sur la transparence, la circulation de l’information, et le dialogue permanent. J’imagine qu’il fallait bien trouver des arguments. Ils ont trouvé ceux-là. Mauvaise pioche. Maintenant, avançons.
« Régis Bergonzi est mal placé pour donner des leçons en matière de « réunions ». D’après ce que nous avons observé, sa chaise est restée vide lors de la plupart des commissions auxquelles il était censé participer »
Régis Bergonzi et Roland Mouflard évoquent des réunions de travail insuffisamment préparées et une forme d’approximation dans l’examen des textes : contestez-vous ce diagnostic, ou admettez-vous des dysfonctionnements internes ?
Permettez-moi de signaler que Régis Bergonzi est mal placé pour donner des leçons en matière de « réunions ». D’après ce que nous avons observé, sa chaise est restée vide lors de la plupart des commissions auxquelles il était censé participer. Quant à Roland Mouflard, j’avoue ne pas comprendre. Il y a quelques jours encore, il nous assurait, la main sur le cœur, de son engagement indéfectible. Il fut d’ailleurs largement mis en lumière par l’Union qu’il félicitait d’avoir lancé le dossier « entrepreneurs ». À ce niveau, la duplicité devient du grand art.
Ces élus pointent également une agressivité croissante dans les échanges et une communication qui primerait sur le fond : comment expliquez-vous cette évolution du climat politique au sein de l’assemblée ?
Je pense qu’il est inutile de vouloir comprendre ces départs par du mécontentement. Lorsqu’on crée un mouvement, fut-ce un groupe minoritaire, j’ose imaginer, en parlant de fond, qu’il y a quelque chose de plus sérieux, un projet, une dynamique. Pour l’instant, je n’ai rien vu.
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Certaines déclarations publiques sur des sujets sensibles — notamment l’interruption volontaire de grossesse (IVG) ou les institutions — ont été perçues par ces conseillers nationaux comme des « sorties de piste » : estimez-vous que la majorité a, à certains moments, franchi des lignes rouges institutionnelles ?
Aucune. Si on considère qu’un parlement est là pour ne rien dire, on se trompe. Nous sommes les représentants des Monégasques, dans leur diversité, et non, comme ils semblent le revendiquer, les porte-paroles du gouvernement monégasque ou de toute autre entité. À partir de là, toutes les sensibilités, chacun avec ses mots, s’expriment librement et place ses propres limites. On peut être en harmonie avec ce qui est dit, ou se sentir en désaccord. C’est la règle du débat démocratique, d’autant que chacune des positions défendues reflète une frange importante, voire majoritaire, de l’opinion de nos compatriotes.
« Il est inutile de vouloir comprendre ces départs par du mécontentement. Lorsqu’on crée un mouvement, fut-ce un groupe minoritaire, j’ose imaginer, en parlant de fond, qu’il y a quelque chose de plus sérieux, un projet, une dynamique. Pour l’instant, je n’ai rien vu »
Tant que l’on respecte les règles de la bienséance et de notre adhésion commune aux fondements de notre société, toute position est recevable. Ai-je été toujours d’accord avec ce qui a pu être dit dans l’hémicycle ? Non. Ai-je jamais pensé qu’il fallait censurer la pensée ou les propos d’un ou d’une collègue ? Jamais. À partir de là, instrumentaliser nos institutions pour tenter de faire croire au travers d’un propos en séance qu’elles sont attaquées, là, on dépasse les bornes.

Plus largement, comment définissez-vous l’équilibre entre le rôle de contre-pouvoir du Conseil national et le respect dû aux institutions et estimez-vous que cet équilibre a été fragilisé ?
Avons-nous jamais manqué de respect envers nos institutions ? Votre question est l’illustration de ce qui précède. Nous ne cessons de rappeler notre attachement à la constitution et, de facto, à la monarchie constitutionnelle. L’équilibre que vous évoquez n’a jamais été mis en péril. Pour aller plus loin dans votre question, nous ne sommes pas, comme vous le dites, un « contre-pouvoir ». L’Assemblée joue pleinement son rôle au cœur de l’État. Le gouvernement dispose du pouvoir exécutif, le Conseil national du pouvoir co-législatif qui, au travers de la loi de budget, permet aux représentants des Monégasques de dialoguer avec le gouvernement sur le financement de l’ensemble de l’action publique. Chacun son pouvoir, rien que son pouvoir, mais tout son pouvoir. Lorsque ces élus minoritaires semblent regretter que nos échanges soient parfois rugueux avec le gouvernement, c’est vite oublier que, grâce à ce dialogue, d’importants dossiers ont avancé, pour le bien de l’intérêt général qui se confond avec celui de la Principauté. Accepter sans broncher n’est pas le mandat qui nous est donné. Une image me vient à l’esprit : celle de la conclusion de notre dernier budget primitif, autrement dit la poignée de main sincère entre le président et le ministre d’État. Cette image vaut mieux que cent mots : elle est la preuve que les propos de la nouvelle minorité sont déconnectés de la réalité.
Les élus démissionnaires affirment avoir alerté en interne, sans être entendus : avez-vous, à un moment donné, tenté une médiation ou une remise à plat du fonctionnement de la majorité pour éviter cette rupture ?
Au moment où la lettre de démission est arrivée chez le président, toute la presse en avait fait écho, ce qui fait que nous avons appris cette décision par les médias. Ces élus désertaient, sous divers prétextes, nos réunions internes depuis plusieurs semaines. Comme ce n’était pas la première fois, fallait-il en déduire une « alerte » ? Soyons sérieux. En novembre 2025, nous avons eu l’occasion, sur toute une journée, de faire ce que vous appelez une « remise à plat », dans la perspective du budget. À cette occasion, les deux démissionnaires ont renouvelé, avec des trémolos dans la voix, leur adhésion et leur fidélité à la majorité. Le reste, c’est de l’histoire.
« Il y a quelques jours encore, Roland Mouflard nous assurait, la main sur le cœur, de son engagement indéfectible. Il fut d’ailleurs largement mis en lumière par l’Union qu’il félicitait d’avoir lancé le dossier « entrepreneurs ». À ce niveau, la duplicité devient du grand art »
Le départ de deux élus remet-il en cause la cohésion et la capacité de travail de la majorité actuelle ?
Si c’était le but recherché, c’est raté. Dans le fond, cet épisode est assez peu important. Au contraire, il nous a donné une bonne dose de vitamines et il a justement redynamisé notre cohésion. Le président nous a d’ailleurs demandé, lors de notre traditionnelle réunion de majorité qui se tenait le jour de l’annonce, de lui renouveler notre confiance après cet événement. Inutile de vous dire, sans trahir de secret, que cette confiance lui fut accordée immédiatement, à l’unanimité, et sans l’ombre d’une hésitation.
Une proposition de loi sur la protection des seniors aurait, selon Régis Bergonzi, été reléguée au second plan : pouvez-vous expliquer pourquoi certains textes portés par des élus de la majorité n’auraient pas été priorisés ?
Le droit n’est pas une affaire personnelle qui se conduit d’un claquement de doigt. Le travail législatif de l’Assemblée est une mission qui demande énormément d’énergie, de recherche, d’études comparatives, de consultations. Bref, c’est toute une équipe qui se donne sans compter, avec d’un côté les élus, qui étudient les textes dans leurs commissions, et les permanents du Conseil national qui mettent en musique leurs décisions. Comment s’en sortir face à la somme énorme de travail ? Tout simplement en se fixant des priorités. Celles du programme sur lequel nous avons été élus, puis celles que nous commandent les circonstances, enfin les sujets que nous inscrivons collectivement en majorité. Croyez bien que la protection des anciens est, bien évidemment, au premier plan de nos préoccupations, même si on n’a jamais vu monsieur Bergonzi aux vœux des aînés.
Que dit cette proposition de loi sur la protection des seniors ?
Quant à ce texte, je n’ai pas trouvé trace de la proposition de loi que vous évoquez. Pour le reste, nous avons étudié rapidement celle sur le droit au compte, qui a été votée. Concernant sa proposition de loi sur le handicap, nous l’avons évidemment travaillée avec grande attention, mais son texte d’origine très française étant inadapté à nos réalités, nous avons choisi d’examiner le projet de loi déposé par le gouvernement.
Régis Bergonzi a annoncé vouloir déposer tous les 45 jours « une proposition de loi utile pour la Principauté » ?
Se donner comme programme de déposer une proposition de loi tous les 45 jours est une lubie de communication un peu étrange, en ce qu’elle confond les objectifs et les moyens. Il ne suffit pas de donner un devoir à l’intelligence artificielle (IA) pour améliorer concrètement la vie des Monégasques, sinon en alourdissant notre droit, simplement pour se donner bonne conscience. Régis Bergonzi a ses propres perspectives et un sens relatif du travail en groupe. Il vient d’en tirer les conclusions.
Face à la création du groupe « En avant Monaco » qui réunit désormais Régis Bergonzi, Roland Mouflard et Brigitte Boccone-Pagès, comment comptez-vous travailler avec cette nouvelle force politique : comme une opposition, un partenaire ponctuel, ou un aiguillon critique ?
C’est un groupe minoritaire. J’ai connu la minorité par le passé. Aucun jugement de valeur, j’attends, comme tout le monde, de voir ce qu’ils comptent apporter au débat, dont nous respecterons bien évidemment toutes les règles. Pour l’instant, j’attends de comprendre ce qu’il y a « d’en avant », car ce vocable est assez paradoxal. Cette nouvelle troïka est manifestement ultraconservatrice, ce qu’elle a prouvé en ne votant jamais la moindre avancée sociétale. C’est parfaitement son droit, et nous les avons toujours soutenus pour qu’ils expriment des avis divergents.
« Se donner comme programme de déposer une proposition de loi tous les 45 jours est une lubie de communication un peu étrange, en ce qu’elle confond les objectifs et les moyens. Il ne suffit pas de donner un devoir à l’intelligence artificielle pour améliorer concrètement la vie des Monégasques »
Les élus démissionnaires parlent d’un lien « profondément distendu » entre la majorité et la population : quel regard portez-vous sur ce constat et quels indicateurs utilisez-vous, vous, pour mesurer la confiance des Monégasques ?
Le seul indicateur fiable est celui de notre élection sur un programme clair, que nous avons déjà réalisé, en grande partie. Pour le reste, je ne sais pas ce qu’ils appellent « lien distendu », ni si eux-mêmes sont si proches de nos compatriotes. Ce que je peux vous dire, c’est que nous recevons, tous les jours, de très nombreux Monégasques et d’acteurs de la Principauté, qui nous font part de leurs attentes, de leurs soucis quotidiens, sans parler de toutes les rencontres en ville des élus et des réunions que nous organisons. La confiance se mérite et se gagne jour après jour. Sur ce point, nous entendons bien renforcer ce contact, irremplaçable.
Cette séquence marque-t-elle un accident de parcours ou est-elle le symptôme d’un essoufflement plus profond de la majorité actuelle, à deux ans des élections de février 2028, et ce, alors que les groupes En avant Monaco et Génération Monaco de Marc Mourou ont été lancés ?
Ni un accident, ni un essoufflement. Au contraire, je dirais qu’il s’agit d’un éclaircissement salutaire, qui nous donne une nouvelle énergie. Leurs dynamiques sont différentes. D’un côté un groupe minoritaire à l’Assemblée, de l’autre une démarche électorale assumée. Le temps de la campagne viendra pour ceux qui s’y consacreront. Aujourd’hui, notre mission est de travailler au quotidien pour le pays.



