mardi 17 mai 2022
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Mal-être, inégalités, commerces en berne : les mauvais points du télétravail

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Il y a ceux qui bénéficient du télétravail, et ceux qui le subissent. Différentes enquêtes, réalisées en France, dévoilent qui sont les perdants du télétravail, entre surmenage, inégalités de traitement, et baisse de fréquentation pour le petit commerce. Sur ces points, la principauté n’est pas à l’abri.

Le télétravail n’est pas la panacée pour tous les salariés. S’il présente des avantages pour certains, entre gain de temps, gain de confort, et gain de productivité, le travail hors bureau peut aussi être synonyme de mal-être pour d’autres. En France, un sondage OpinionWay, réalisé pour le cabinet Empreinte Humaine, entre le 28 septembre et le 7 octobre 2021, montre l’étendue des dégâts pour ceux qu’on pourrait qualifier comme étant les « perdants du télétravail ». Selon cette étude, réalisée auprès de 2 016 personnes composant un échantillon représentatif de la population salariée française, 46 % des salariés en télétravail se trouvent en détresse psychologique.

Selon un sondage OpinionWay, réalisé en 2021 auprès de 2 016 personnes composant un échantillon représentatif de la population salariée française, 46 % des salariés en télétravail se trouvent en détresse psychologique

Mal-être et surmenage

Certes, le mal-être au travail semble s’être généralisé selon cette étude, et ne concerne pas que le télétravail. Ainsi, 40 % des salariés en présentiel se déclarent eux aussi en détresse psychologique, avec une augmentation de 25 % des cas de “burn-out” [état d’épuisement physique, émotionnel et mental lié à une situation professionnelle — NDLR], par rapport au mois de mai 2021. Toujours en France, pas moins de deux salariés sur dix se déclarent actuellement en arrêt maladie pour raisons psychologiques [Monaco Hebdo bouclait ce numéro le mardi 23 novembre 2021 — NDLR]. Chez les télétravailleurs, le taux de détresse psychologique est toutefois bien inférieur lorsque ceux-ci ont déménagé pour un nouveau domicile pendant leur période de mutation : il passe ainsi de 43 % à 28 %. Concernant le mal-être, ces résultats restent tout de même à tempérer, puisque les sondages ont été réalisés en période de crise sanitaire, où le climat a généralement été vécu comme anxiogène. Mais tout n’est pas qu’affaire de ressenti concernant le travail à distance, et plusieurs points fâchent. C’est ce que révèle une étude de Randstad Employer Brand Research, réalisée en France au mois de janvier 2021, auprès de 7 906 personnes. Selon 78 % des personnes interrogées pour cette étude, aucun droit à la déconnexion n’a été mis en place pour garantir leur temps de repos, et 55 % estiment qu’aucune plage horaire n’ont été définies pour délimiter les périodes durant lesquelles elles seraient joignables. Résultat, la pression augmente, et près de deux tiers de ces personnes estiment que leurs objectifs ont été augmentés avec le télétravail. Mais ils craignent de ne pas réussir à conserver les mêmes amplitudes horaires qu’au bureau, et de ne pas être capables de tenir leur nouvelle charge de travail. Une tendance confirmée par Jean Tonelli, président du nouveau syndicat des ressources humaines à Monaco, le SYRH [à ce sujet, lire notre article Organiser le télétravail : les pièges à éviter, publié dans ce dossier spécial — NDLR] : « Certains salariés arrivent à organiser leur travail comme ils le veulent. Mais d’autres, en revanche, ont plus de mal, et ils s’y perdent. Ils veulent parfois faire deux choses à la fois, comme garder les enfants pendant leurs heures de travail, et le mal-être grandit, car ils ont la sensation de ne réussir aucune des deux tâches. » À propos des managers, enfin, ce n’est guère mieux. Certes, leur niveau de détresse psychologique a diminué de 14 points par rapport au printemps, atteignant dorénavant un taux comparable à celui des salariés non-managers, estimé à 38 %. Mais 39 % des managers se déclarent « sévèrement épuisés émotionnellement », contre 27 % des travailleurs qui n’ont pas un poste à responsabilités. À noter que seulement 7 % des managers sont désormais entièrement en télétravail, contre 26 % en mai 2021.

Télétravail Monaco
© Photo DR

« Les petites entreprises n’ont pas toujours les moyens de s’adapter pleinement au télétravail. Il faut encore leur donner les moyens d’investir dans le matériel nécessaire »

Frédéric Salti. Trésorier du SYRH

Conditions de travail inégales

Tous les salariés ne bénéficient pas non plus de conditions matérielles adaptées pour télétravailler convenablement. Principalement, les très petites entreprises (TPE) et les petites et moyennes entreprises (PME) sont celles qui disposent de peu de moyens pour bien organiser le télétravail avec du bon matériel et les effectifs adéquats. Elles sont, en quelque sorte, marginalisées par rapport aux grandes institutions. « Les petites entreprises n’ont pas toujours les moyens de s’adapter pleinement au télétravail. Il faut encore leur donner les moyens d’investir dans le matériel nécessaire », rappelle, sur ce point, Frédéric Salti, trésorier du SYRH. Cela peut aussi dépendre de l’activité en question. En France, alors qu’un tiers des salariés déclare que le télétravail n’est pas compatible avec la nature de leur emploi, 41 % d’entre eux ont tout de même travaillé à distance au cours de l’année 2021, a révélé l’étude de Randstad Employer Brand Research réalisée au mois de janvier 2021 auprès de 7 906 personnes. Outre les conditions matérielles, d’autres inégalités subsistent. En France, l’institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) révèle qu’en mai 2020 seulement 35 % des employés pouvaient bénéficier du télétravail, et 7 % des ouvriers, contre 80 % des cadres et des « professions intellectuelles supérieures ». Ce n’est pas tout : le télétravail serait susceptible de conforter certaines inégalités de genre, puisque 32 % des femmes déclarent vouloir télétravailler cinq jours par semaine, lorsqu’elles sont en couple, avec un ou plusieurs enfants, notamment pour pouvoir s’en occuper et les conduire à l’école. Les hommes, eux, ne sont que 23 % à vouloir télétravailler pour les mêmes motifs. Enfin, selon une expérience menée par l’université californienne de Stanford, pendant neuf mois en 2011, les chances de se voir accorder une promotion seraient moitié moindre pour les salariés en télétravail, leurs performances étant moins visibles aux yeux de leurs supérieurs hiérarchiques. Cette dernière donnée est à tempérer toutefois, étant donné la récente démocratisation du télétravail depuis le début de la pandémie de Covid-19, en mars 2020.

« Nous devons tous demeurer vigilants face aux conséquences économiques d’un télétravail, si celui-ci devait être d’une ampleur qui n’est pas maîtrisée »

José Badia. Élu de la majorité Priorité Monaco (Primo !)

Impact sur le commerce et la restauration

À Monaco, au plus fort de la crise sanitaire, l’absence des « pendulaires », la population salariée résidant dans les communes des pays voisins que sont la France et l’Italie, s’est particulièrement faite sentir chez les petits commerçants et les restaurateurs. « Des pans entiers de l’économie ont aussi souffert du télétravail, car les pendulaires avaient une fonction intéressante pour le commerce, les restaurants, ou encore les salles de sport. Leur absence à Monaco a modifié l’économie et impacté la TVA. Le télétravail est donc un sujet à prendre avec des pincettes », estime Jean Tonelli, le président du SYRH, à ce sujet. L’inquiétude était d’ailleurs déjà partagée auprès de certains élus du Conseil national. En octobre 2020, ils évoquaient l’impact du télétravail sur l’économie locale, notamment pour les commerces, privés d’une partie de leurs salariés et de potentiels clients. Parmi les inquiets, on retrouvait l’élu de la majorité Priorité Monaco (Primo !), José Badia : « Nous devons tous demeurer vigilants face aux conséquences économiques d’un télétravail si celui-ci devait être d’une ampleur qui n’est pas maîtrisée », prévenait-il à l’époque. Même chose pour Christophe Robino (Primo !) : « Le Covid a fait que les employeurs les plus sceptiques vis-à-vis du télétravail sont aujourd’hui convaincus de son intérêt. Et le dommage collatéral, c’est qu’effectivement, en particulier pour les commerces de bouche, la quantité de consommateurs s’en est vue d’autant diminuer ». Le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Didier Gamerdinger, admettait alors combien il fallait faire preuve de vigilance face à l’émergence du télétravail : « Avec le recul, il nous a été signalé certains inconvénients. Les inconvénients tenant au fait que les salariés n’étant plus présents physiquement, ils ne consomment plus en principauté. Cela s’est particulièrement ressenti dans le secteur de la petite restauration ou de la vente à emporter sur le quartier de Fontvieille notamment, mais aussi dans des activités d’artisanat comme les salons de coiffure, et dans les commerces de proximité. » Le conseiller-ministre s’était ainsi prononcé en faveur d’un « télétravail pesé, mesuré, avec un temps à domicile et un temps dans l’entreprise, et certainement pas à 100 % chez soi. » Des déclarations qui, aujourd’hui encore, font toujours sens.

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Monaco Hebdo