Malgré des prévisions de recettes exceptionnelles au budget primitif 2025 de l’Etat, de l’ordre de 2,098 milliards d’euros, la bonne santé économique de la principauté n’est pas forcément garantie pour les années à venir. Un déficit de 88,6 millions d’euros a été annoncé. La faute à l’érosion des rentrées fiscales et à des dépenses très conséquentes. Les élus du Conseil national s’en inquiètent.
C’est toujours un peu spécial. À la fois, les montants affichés au budget primitif monégasque sont faramineux à chacun de ses exercices, et cela depuis facilement une décennie. Pour 2025, les prévisions de recettes dépassent les deux milliards, à 2,098 milliards d’euros. C’est 52,2 millions d’euros supplémentaires par rapport au budget primitif 2024. Quant au fonds de réserve constitutionnel, le grand matelas de sécurité de l’État, où sont capitalisés une partie de ses excédents du budget courant, il dépasse les 7 milliards d’euros. À échelle européenne, c’est exceptionnel. Mais il y a l’Europe, justement : son économie au ralenti, et les incertitudes géopolitiques qui ne placent pas la principauté du meilleur côté du globe pour 2025.
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Et il y a, surtout, un modèle monégasque qui, en plein contexte d’incertitudes macroéconomiques, commence peut-être à montrer les premiers signes de fatigue, et un besoin de renouveau. La TVA, principale manne financière du pays, s’est beaucoup reposée sur l’excellente santé du marché immobilier et de la construction. Mais avec la fin du projet Mareterra, inauguré le 4 décembre 2024, la baisse des rentrées fiscales est irrémédiable. Et il ne semble pas, selon les élus du Conseil national, qu’une stratégie claire et définie permette de comprendre comment le gouvernement prévoie de retourner la situation. Or, si la commande publique diminue, si les recettes immobilières diminuent, et si les taux d’intérêts diminuent eux aussi, au détriment des bénéfices des banques de Monaco — et donc de l’impôt sur les bénéfices — alors des nuages se profileront à l’horizon, ordinairement radieux, de l’économie monégasque.

Pas de « matraquage fiscal » pour compenser
Dans cette quête de recettes nouvelles, pas question de se reposer uniquement sur l’impôt, a assuré en ouverture de l’étude du budget primitif 2025, le président du Conseil national, Thomas Brezzo, dans la soirée du 12 décembre 2024 : « De nouvelles recettes ne peuvent provenir, cela va sans dire, d’un matraquage fiscal. La principale ressource est donc celle du développement économique. Ce développement économique, c’est celui de secteurs entiers qui sont victimes d’attentisme, je pense aux métiers de l’immobilier, car leurs projets sont bloqués ou refusés pour des motifs parfois difficilement compréhensibles. » Il va donc falloir diversifier les sources de revenus. Et c’est là que ça coince, semble-t-il, entre ce qui est envisageable selon le gouvernement, et réellement faisable selon le Conseil national. Face à l’inquiétude, les reproches pleuvent : Franck Julien, rapporteur du projet de loi de finance, et président de la commission des finances et de l’économie nationale, a jugé que le gouvernement « manque d’ambition » alors que la seule proposition concrète se limiterait, selon lui, à la création d’une contribution touristique. « Ce manque de vision est paradoxal. Pour rappel, quand le gouvernement avait voulu convaincre les élus sur les bienfaits d’un éventuel accord d’association avec l’Union européenne (UE), ce dernier avait su produire de nombreux éléments sur la diversification de notre économie et des prévisions de recettes sur un horizon à 2040. » Didier Guillaume, ministre d’État, avait pourtant promis de « dynamiter la croissance » lors de sa première conférence de presse en septembre 2024.
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Mais, depuis, les mesures restent floues a estimé Franck Julien, et elles se concentrent davantage sur des ajustements : « Aucune piste spécifique n’a été identifiée, ni de projections budgétaires définies, ce qui laisse les élus dans l’incertitude quant à l’impact réel de ces efforts. » Le gouvernement n’anticiperait pas assez non plus, d’après lui, l’érosion fiscale à venir : « À défaut d’élaboration de cette stratégie par le gouvernement, le Conseil national a déposé la proposition de loi n° 265, instituant un schéma directeur de développement, soumise au vote des élus le 28 novembre 2024 ».
Pour accroître les recettes, Franck Julien a aussi proposé la création d’un véhicule juridique qui permettrait à l’État monégasque d’acquérir du foncier, puis de le valoriser, et de le gérer. Mais, pour cela, il faudrait réformer le droit de préemption de l’État, pour lui permettre d’élargir son champ d’application et, surtout, de préempter des biens à destination commerciale. Ce n’est pas encore à l’ordre du jour.
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Prudence, mais optimisme
Didier Guillaume l’a confirmé : « La prudence est de mise », car cette baisse conséquente de ressources s’inscrit dans un contexte international morose, où la santé des économies voisines se dégrade, alors que leurs prévisions de croissance sont décevantes. Mais pas de quoi s’affoler non plus, selon le ministre d’État, qui a fait preuve d’un « optimisme partagé » pour la principauté, alors que le produit intérieur brut monégasque a atteint 9,24 milliards d’euros courant en 2023, dernier chiffre en date de l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee). Quant au déficit de 88,6 millions présenté lors de la première séance de ce budget primitif 2025 le 12 décembre 2024, Didier Guillaume a assuré que « tout est mis en œuvre pour revenir à l’équilibre rapidement. De nouvelles ressources financières sont activement recherchées et les dépenses font plus que jamais l’objet d’une attention particulière. » D’autant que les dépenses prévues ne seront probablement pas exécutées dans leur intégralité, ce qui devrait réduire ce déficit prévisionnel annoncé, voire l’annihiler.

Parmi les solutions à apporter, le ministre d’État a mis en avant la création prochaine des zones franches transfrontalières comme l’une des pistes identifiées par le gouvernement pour contribuer au développement économique de Monaco : « Des premiers contacts ont été noués avec les autorités italiennes, tant au niveau local que national. Nos interlocuteurs ont exprimé un vif intérêt pour ce projet. Ses modalités techniques, notamment en matière de fiscalité et de droit social et du travail, pourraient s’inspirer de modèles ayant déjà fait leurs preuves, comme le décret « Mezzogiorno » en Italie, ou l’Eurorégion Tyrol–Haut-Adige–Trentin en Autriche. Il s’agit donc d’une piste sérieuse de développement. » Pour ce qui est des autres pistes, Didier Guillaume n’a pas souhaité les évoquer publiquement, à l’entame de ces débats budgétaires, bien qu’elles soient « très concrètes », d’après lui. D’ailleurs, il l’a assuré, « les premiers mois de 2025 seront décisifs, puisque marqués par de grandes décisions ». Notamment en ce qui concerne le futur centre commercial de Fontvieille et le choix de développer, ou non, le centre de traitement et de valorisation des déchets (CTVD). Au-delà des recettes, le gouvernement monégasque va devoir également traquer les dépenses et faire preuve, peut-être, de prudence.
Un pays très dépensier ?
Les dépenses du pays promettent d’augmenter largement plus que les recettes, à la vue de ce budget primitif 2025. Alors que les recettes prévisionnelles sont indiquées en progression de 2,6 % en effet, les dépenses de fonctionnement augmentent, quant à elles, de 6 %. Dans le détail, les dépenses de fonctionnement progressent de + 46,9 millions d’euros (+ 6 %) dont une hausse de 18 millions d’euros pour les dépenses de personnel, une augmentation de 7,2 millions pour les frais d’entretien et de maintenance/réparation et un bond de 4,8 millions pour le parc immobilier loué. Les dépenses d’équipement et d’investissements sont, quant à elles, en augmentation de + 74 millions d’euros (soit + 9,5 %). Il faut relever ici, notamment, la majoration de l’abondement du compte de dépôt dédié au nouveau centre hospitalier princesse Grace (CHPG) de 95 millions, et des crédits alloués aux acquisitions en hausse de 104 millions. Le plan national pour le logement des Monégasques, quant à lui, représente toujours une part importante de cette catégorie de dépenses à 129,5 millions, soit 15,2 %. Mais d’autres dépenses sont peut-être accessoires aux yeux de Franck Julien. Notamment le verdissement de la principauté, en l’état : « Avec un montant total de plus de 106 millions d’euros prévu sur plusieurs sites, les élus se questionnent sur la pertinence de certains aménagements et la nécessité de prioriser les financements ».
Les élus du Conseil national craignent en effet que les projets de passerelles, même s’ils paraissent importants, se fassent au détriment de projets cruciaux selon eux, comme le logement des Monégasques ou la restructuration du centre commercial de Fontvieille. « En cas de nécessité d’arbitrage budgétaire, ces priorités devraient prendre inévitablement le pas sur les projets de passerelles, aussi louables soient-ils, et qui pourraient être réalisés plus tard dans le temps, a insisté Franck Julien le 12 décembre 2024, en séance publique. Sous le doux prétexte de « renaturer la ville », on nous enveloppe, d’un emballage vert, des infrastructures dotées d’une passerelle pharaonique de près de 100 millions d’euros, dont on cherche vainement l’utilité. » Franck Julien a également tiré à boulet rouge sur TVMonaco, qu’il qualifie de « chimère », et sur le projet de parking de dissuasion de la Brasca « dont les estimations budgétaires donnent le tournis — à ce jour plus d’un milliard d’euros — sans qu’aucune preuve ne soit donnée de son utilité réelle pour convaincre les pendulaires d’abandonner leur voiture. » Aucun mot, en revanche, sur le projet de métro reliant Nice à Monaco, particulièrement vanté par le Conseil national, pourtant estimé à 100 millions d’euros par kilomètre selon l’ancien ministre d’État, Pierre Dartout en 2022.
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Des priorités
Les élus aimeraient aussi que les Monégasques en aient pour leur argent, sur le volet du numérique notamment. Les crédits alloués à la transition numérique s’élèvent à 56,2 millions pour l’exercice 2025 et, avec cette somme, ils attendent des progrès pour faciliter le paiement en ligne et offrir aux utilisateurs une expérience plus fluide, avec une simplification du traitement des documents, grâce au principe du « dites-le-nous une fois ». Même chose pour le fonds bleu, alors qu’un quart des 21,2 millions d’euros dépensés jusqu’à présent est revenu à l’entreprise Monaco Cloud, qui abrite le cloud souverain, et dont l’État est actionnaire majoritaire. Les élus ont demandé un nouveau mécanisme pour l’octroi de l’aide afin d’éviter que le fonds bleu devienne un « budget annexe, permettant de soustraire certaines dépenses aux débats entre nos deux institutions en noyant celles-ci au sein d’une ligne budgétaire trop générale ». Mais par-dessus tout, c’est le logement des Monégasques qui reste une priorité aux yeux des élus. Franck Julien a bien pris soin de le souligner face à Didier Guillaume, comme une mise en garde : « L’un des motifs de rejet du premier budget rectificatif 2024 reposait sur les incertitudes liées au logement. Sans nous rassurer complètement, vos mots sur la livraison d’une opération intermédiaire et la présentation effectuée avant cette séance nous poussent à vous faire confiance, sous réserve bien entendu, de sa mise en œuvre. Nous attendons, également, d’ouvrir de nouvelles perspectives sur de futurs programmes qui s’appuieront sur le schéma directeur de développement voté récemment. »
Budget primitif 2025 : les chiffres
Prévisions de recettes
2,098 milliards d’euros (+ 2,6 % par rapport au budget primitif 2024, ce qui représente une hausse de 52,2 millions d’euros).
Prévisions de dépenses
2,187 milliards d’euros (+ 6,1 %, ce qui représente une hausse de 126,4 millions d’euros)
Dépenses d’équipement et d’investissements : 850 millions (+ 9,5 %)
Dépenses de fonctionnement : 829 millions (+ 6 %)
Dépenses d’interventions publiques : 507 millions (+ 1,1 %)
Source : budget primitif 2025 de l’Etat monégasque.



