Une partie des nationaux s’estimerait lésée sur le marché de l’emploi monégasque, selon les élus du Conseil national, qui se réfèrent à leur consultation nationale réalisée en septembre 2024. Pour y remédier, Franck Lobono a proposé la création d’une structure dédiée aux Monégasques, pour les accompagner dans le développement de leur carrière, notamment dans la fonction publique. Le gouvernement n’a pas été convaincu.
Il n’y a pas si longtemps, les élus de la majorité étaient rassemblés sous l’étiquette « Priorité Monaco ! » (Primo !) qui annonçait déjà la couleur : les Monégasques doivent primer sur les « autres », c’est-à-dire les non-nationaux. Ils doivent primer sur le marché de l’emploi, les services publics, et les soins, pour ne citer que ces exemples. En 2024, la majorité Primo ! est devenue « L’Union », mais la priorité nationale est toujours l’un des fers de lance des élus, qui ont mis le sujet sur la table à l’entame des débats sur le budget primitif 2025, le 12 décembre 2024. Ce n’est pas un hasard. Cela fait suite aux résultats de leur grande consultation nationale menée avec l’institut BVA/Xsight en septembre 2024, dans laquelle près de 400 Monégasques ont exprimé une forme de ras-le-bol : 37 % des sondés estimeraient en effet que la priorité nationale – qui est un principe constitutionnel – n’est pas respectée à Monaco. Sous-titre : des Français (61 % des salariés du secteur privé) et d’autres étrangers, occupent des postes auxquels devraient pouvoir prétendre en priorité des Monégasques.
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Il fallait donc en parler. Mais ce sujet est sensible, car le prince Albert II, dans sa dernière interview publiée dans Monaco Matin, à l’occasion de la fête nationale monégasque le 19 novembre 2024, a bien rappelé que ce sont les compétences qui priment, avant tout : « Je suis là pour garantir notre identité nationale, et permettre à des Monégasques d’accéder à ces postes, tout en rappelant un principe fondamental : la priorité monégasque ne peut s’exercer qu’à compétences égales. J’ai toujours souhaité que nos compatriotes puissent se former à l’étranger, à l’exemple des inspecteurs de police. » Alors, comment, dans les faits, répondre au mécontentement pointé dans cette enquête ?
« Je suis là pour garantir notre identité nationale, et permettre à des Monégasques d’accéder à ces postes, tout en rappelant un principe fondamental : la priorité monégasque ne peut s’exercer qu’à compétences égales. J’ai toujours souhaité que nos compatriotes puissent se former à l’étranger, à l’exemple des inspecteurs de police »
Le prince Albert II, dans sa dernière interview publiée dans Monaco Matin, à l’occasion de la fête nationale monégasque, le 19 novembre 2024
Une agence pour la mobilité interne
Dans les chiffres, les Monégasques auraient de quoi se sentir invisibles dans leur propre pays. Même s’ils sont devenus majoritaires depuis peu [à ce sujet, lire notre article Population de la principauté : pour la première fois, la nationalité monégasque est la plus représentée, publié dans Monaco Hebdo n° 1355 — NDLR], ils ne représentent que 23,9 % des résidents de la principauté, si l’on se réfère au dernier recensement réalisé par l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee). Et ils ne sont que 2 % à travailler dans le secteur privé à Monaco, soit 1 012 salariés sur 58 326 au total en 2023, selon le dernier chiffre en date publié par l’Imsee. Dans la fonction publique, ils composent environ 25 % des effectifs : 1 281 salariés sur 5 153. L’essentiel, pour les Monégasques, c’est donc d’évoluer pendant leur carrière. Franck Lobono, élu du Conseil national et président de la commission des intérêts sociaux et des affaires sociales, pense qu’il faut revoir les procédures de recrutement pour y remédier, notamment dans la fonction publique, l’État n’ayant que très peu d’emprise sur le privé : « J’appelle à une prise de conscience conjointe sur la nécessité de revoir les procédures de recrutement au sein de l’administration de manière à privilégier la priorité nationale tant en externe, qu’en interne. Revoir les procédures pour offrir à chaque fonctionnaire, de réelles opportunités d’évolution de carrière, à la hauteur de ses aspirations et de ses compétences, au-delà même des diplômes », a-t-il réclamé le 12 décembre, pendant cette séance publique. Pour cela, il propose la création d’une agence nationale qui serait chargée de « faciliter » le recrutement, et surtout la progression de carrière des Monégasques qui travailleraient dans la fonction publique. Un nouveau service de fonctionnaires, pour les fonctionnaires : « En faisant le parallèle avec l’agence domaniale, je vous lance l’idée d’un service dédié à la mobilité interne, un service capable d’identifier en amont les demandes de changement de poste, un service pro-actif capable de faire pousser nos talents internes, capable également de connecter une demande d’évolution à une demande de recrutement dans un autre service. »
« En faisant le parallèle avec l’agence domaniale, je vous lance l’idée d’un service dédié à la mobilité interne, un service capable d’identifier en amont les demandes de changement de poste, un service pro-actif capable de faire pousser nos talents internes »
Franck Lobono. Elu du Conseil national
« Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif »
Le ministre d’État, Didier Guillaume s’est montré sceptique. Selon lui, le principe de priorité nationale étant inscrit dans la Constitution est respecté, par nature : « Il s’impose à nous, à vous, à tous ici en principauté. » L’idée même de renforcer son application serait donc questionnable, tout comme les résultats de l’enquête BVA/Xsight : « Vous demandez une application rigoureuse de la priorité nationale au sein de la fonction publique et l’adoption de mesures pour renforcer cette application. Le gouvernement vous entend, mais s’interroge sur votre perception de la situation. Quelles sources vous permettent d’affirmer que la priorité nationale ne serait pas appliquée de manière rigoureuse dans la fonction publique ?, demande le ministre d’État. Si votre consultation laisse apparaître 37 % d’insatisfaits, donc aussi parallèlement une majorité de satisfaits, j’observe que la question posée ne portait pas spécifiquement sur la fonction publique, mais sur l’application de la priorité nationale en général. » Selon Didier Guillaume en effet, cette enquête ne serait pas suffisamment représentative de l’état de la société monégasque, sur le sujet de la priorité nationale en particulier : « Si vous vous fondez sur ceux qui viennent vous voir pour faire part de leur souhait d’occuper un nouveau poste, convenons ensemble qu’il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif, même si toutes les situations sont à examiner avec grande attention, car chacun peut prétendre à un épanouissement professionnel au sein de notre fonction publique. » Dans les faits, toujours, les recrutements se feraient toujours dans le respect de la Constitution et de la loi portant sur le statut des fonctionnaires, renforcée le 1er janvier 2023 au sujet de la priorité nationale, selon le gouvernement. Elle prévoit que les recrutements soient effectués par des jurys regroupant notamment des responsables des directions et des services, avec la présence de la direction des ressources humaines pour les postes d’encadrement. Ils sont contrôlés par le département de tutelle et la direction des ressources humaines, avant présentation en conseil de gouvernement par le secrétaire général du gouvernement.
« Remettre en cause ce processus reviendrait à remettre en cause le sens du respect de la priorité nationale de ces acteurs assermentés, qui sont d’ailleurs pour la grande majorité de nationalité monégasque, puisque 75 % de nos chefs de service sont des nationaux, rappelle Didier Guillaume. Le gouvernement n’entend pas s’engager dans une voie de défiance à leur égard. Il fait confiance à ses chefs de service, il fait confiance à la direction des ressources humaines, il fait confiance aux départements et au secrétariat général du gouvernement pour appliquer le principe de priorité nationale : tout candidat monégasque présentant les compétences nécessaires pour occuper un poste de la fonction publique doit être retenu, même si un candidat étranger obtient de meilleurs résultats. » S’il existe des mécontents, pour qui des recours sont toujours possibles, a rappelé le ministre d’État, ils ne doivent pas laisser entendre que les Monégasques seraient lésés à Monaco, puisque « la fonction publique est majoritairement composée de Monégasques aux postes impliquant des responsabilités dans le recrutement. »
La création d’une maison de santé a été proposé par les conseillers nationaux. Mais ce n’est pas dans les cartons de Didier Guillaume, pas convaincu par cette idée non plus, estimant que le nombre de médecins exerçant en principauté est déjà fort élevé
Accompagner la formation
Ces « mécontents » qui ne parviendraient pas à s’épanouir au travail, ni à mettre en adéquation leurs projets avec les pré-requis du service public dans lequel ils sont salariés peuvent déjà, s’ils le souhaitent, solliciter les agents en charge du recrutement pour mieux préparer leurs candidatures : « Cette même démarche sera d’ailleurs renforcée, à ma demande, pour les candidats prioritaires identifiés comme rencontrant des difficultés récurrentes, comme pour ceux qui peinent à intégrer l’administration. Vous le voyez donc : la priorité nationale est un principe intangible au sein de la fonction publique monégasque, et tout est fait pour ne laisser personne au bord du chemin. » En ce qui concerne le droit à la formation professionnelles, Didier Guillaume a également souligné que les souhaits de mobilité des fonctionnaires et agents contractuels sont recensés chaque année. Un accompagnement peut leur être proposé, sur la base du volontariat. Les personnes concernées bénéficient alors de conseils personnalisés, voire d’une orientation vers des formations spécifiques, ou des reprises d’études. Le plan de formation annuel, élaboré à partir des souhaits individuels et collectifs, sollicités par les chefs de service, propose notamment des formations transversales et « métiers ». Les agents contractuels et les fonctionnaires disposent d’ailleurs d’un accès simplifié aux formations, et à une plateforme en ligne, accessible à tous les personnels de la fonction publique, pour développer ses connaissances et ses compétences, seul. En d’autres termes, évolueront ceux qui souhaitent évoluer, par la prise de compétence et non par requête d’une agence nationale : « Ces initiatives visent à aider les agents à devenir acteurs de leur propre développement, à assurer leur employabilité, à renforcer les liens entre services et à valoriser les compétences internes. Chaque année, près de 2 000 actions de formation sont ainsi dispensées à près de 1 300 fonctionnaires et agents contractuels de l’État, ce qui démontre l’engagement du gouvernement en faveur des personnels de notre fonction publique », a noté Didier Guillaume.
Les emplois de Monégasques au sein de la direction de l’éducation nationale seront sécurisés
Dans le domaine de l’enseignement, pas de passe-droit non plus : Didier Guillaume a précisé que la réussite aux différents concours de l’enseignement était indispensable pour être titularisé en qualité de fonctionnaire de l’État monégasque. Les nationaux qui ont réussi un concours de l’enseignement en adéquation avec le poste qu’ils occupent sont d’abord recrutés en qualité de fonctionnaire stagiaire, avant d’être titularisés, s’ils donnent satisfaction à l’issue de leur période de stage, et après avoir reçu un avis favorable de l’inspection pédagogique. « De plus en plus de Monégasques y parviennent, dans toutes les disciplines. Cette politique doit absolument être maintenue, car il en va de la qualité de l’enseignements prodigué à nos enfants », a insisté le ministre d’État. Mais il a tout de même été décidé que les nationaux en situation précaire depuis au moins six ans, et qui donnaient satisfaction, ont pu bénéficier d’un CDI ou être titularisés à la rentrée scolaire 2023. Enfin, les Monégasques exerçant sur des postes à temps non complet seront titularisés à la direction de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports, comme dans l’ensemble de la fonction publique.
« Monaco n’est sûrement pas un désert médical. Malheureusement, là encore, le système actuel condamne certains Monégasques et résidents à ce sentiment d’exclusion, avec l’amère impression que l’excellence médicale de la principauté leur tourne le dos, davantage intéressée par une patientèle étrangère plus fortunée »
Franck Lobono. Elu du Conseil national
Priorité sur les soins
Mais il n’y a pas que l’emploi. Sur les sujets sociaux, il en est un sur lequel le désaccord semble prégnant entre les élus et le gouvernement : l’offre de soins. Des problèmes subsisteraient selon Franck Lobono, au sujet des délais d’attente que rencontreraient les Monégasques. Pour y remédier, la création d’une maison de santé a été proposé. Mais ce n’est pas dans les cartons de Didier Guillaume, pas convaincu par cette idée non plus, estimant que le nombre de médecins exerçant en principauté est déjà fort élevé : « Vous avez raison quand vous dites que nous vivons dans la ville où il y a sans doute le plus grand nombre de médecins au kilomètre carré. Pour autant, les Monégasques ont également raison quand ils nous disent que les délais pour obtenir un rendez-vous sont terriblement longs. Nous devons les écouter, car ils ne l’inventent pas. Allez trouver un dermatologue ou un pédiatre dans un délai raisonnable, a répondu Franck Lobono. Dans bien d’autres spécialités, Monaco n’est sûrement pas un désert médical. Malheureusement, là encore, le système actuel condamne certains Monégasques et résidents à ce sentiment d’exclusion, avec l’amère impression que l’excellence médicale de la principauté leur tourne le dos, davantage intéressée par une patientèle étrangère plus fortunée. » L’offre de soins en principauté, tout comme le traitement réservé au centre hospitalier princesse Grace (CHPG), sont des sujets majeurs de l’attractivité selon cet élu, dont la priorité devrait revenir aux Monégasques et aux résidents. Voilà qui est clair.



