Richard Orlinski, considéré comme l’artiste français le plus vendu à l’international, a fait une apparition au Sunset, à l’occasion du 81ème Grand Prix de Monaco, où il a présenté trois de ses nouvelles œuvres. Avec Monaco Hebdo, il revient sur ses débuts, et sur sa démarche artistique. Interview.
La presse vous surnomme régulièrement le « sculpteur des stars » : c’est flatteur ou réducteur ?
Disons que c’est rigolo. Ce n’est ni flatteur, ni réducteur. Chacun est libre d’interpréter ce qu’il veut. Moi, je crée des œuvres pour les partager avec le plus grand nombre. Ça a un côté populaire, je ne le fais pas que pour les stars. Je suis collectionné par des « monsieur et madame tout le monde », et aussi par des célébrités, c’est vrai. Il n’y a pas d’exclusivité pour qui que ce soit.
Vous avez tout plaqué, à 35 ans, alors marié et père de quatre enfants, pour vous consacrer à l’art : c’était un manque à combler ?
En réalité, c’est quelque chose que je voulais faire beaucoup plus jeune. Mais je n’avais pas les moyens d’apprendre. Je n’avais pas l’argent, ni la famille pour me soutenir dans cette démarche. J’ai du prendre des chemins différents et des schémas plus traditionnels. Il a fallu que j’attende un peu que le moment soit là pour me lancer. Et il y avait aussi un problème de maturité.
C’était un coup d’essai, ou vous aviez pour objectif d’en vivre à long terme ?
J’avais surtout l’impression de ne pas avoir accompli mon devoir. Dans mon métier, je frôlais la dépression et le “burn out”. Je connaissais une réussite assez flatteuse, mais j’avais aussi l’impression de n’utiliser mes capacités qu’à seulement 10 %. Combler le manque devenait important. Mais ç’aurait pu ne pas fonctionner, et n’être qu’un essai. Rien n’était garanti.
« Je crée des œuvres pour les partager avec le plus grand nombre. Ça a un côté populaire, je ne le fais pas que pour les stars »
Votre décision de tout plaquer a été acceptée, à l’époque ?
Tout ce qui est différent, et tous les changements en général, dérangent énormément. Il y a eu une levée de boucliers. Ça a été assez compliqué à faire accepter. Ça n’a pas été très bien accueilli.
Pour vous faire connaître, vous avez fait comment ?
En faisant du « dumping », surtout. Avec mon équipe, on vendait nos premières pièces moins cher qu’au prix de revient. C’était des pièces assez imposantes, surtout pour l’époque, et on en avait pour son argent, si je puis dire. C’était accessible financièrement. Ça a été un vrai buzz immédiat. On a vendu 20 pièces la première semaine. Un vrai cercle vertueux s’est créé. Il y a eu comme une espèce d’engouement. C’était la première fois qu’on voyait des sculptures de couleur. On en voit partout aujourd’hui mais, à l’époque, les sculptures étaient souvent faites de bronze ou de marbre. C’était un peu novateur. Et puis, quelques célébrités se sont portées acquéreurs… Plein de paramètres ont permis de me faire connaître, pas un seul.

Pourquoi ce choix du XXL et des animaux grandiloquents ?
Mes pièces n’étaient pas grandes, au début. Ce n’était pas des sculptures de vingt mètres. Le grand a répondu ensuite à la volonté de rendre l’art accessible et de le partager avec le plus grand nombre, surtout avec des profanes. C’était un moyen d’exposer gratuitement à ciel ouvert, et d’amener le musée au spectateur.
Le musée, c’est inaccessible ?
Le musée, c’est payant. On n’ose pas pousser la porte, car on pense ne pas avoir le bagage pour analyser ce qu’on aura en face de soi. J’ai donc voulu faire de la lecture immédiate, apporter une visibilité et une émotion immédiate. C’était une démarche inverse à celle des musées. C’est tout l’intérêt de cette démarche, et c’est pour ça qu’on expose encore dans des lieux populaires comme des stations balnéaires, des villes, bientôt dans des terrils, pour créer de la disruption à destination du plus grand nombre. D’autant plus à l’air du smartphone et de la photo, où des millions de photos de nos œuvres sont prises chaque année. Ça a un côté positif et bienveillant.
« On est plus forts à vingt cerveaux qu’un seul. Le concept de l’artiste reculé dans sa tanière, ce n’est pas mon truc »
Rendre l’art accessible, c’est l’esprit du documentaire de TV5 Monde, Première fois au musée (1), auquel vous avez participé en 2023 ?
Exactement. C’est un concept où j’accompagne cinq jeunes adultes de milieux assez différents, qui ne sont jamais entrés dans un musée, et qui sont hermétiques à cette forme d’art. On leur présente six œuvres, sous forme de reality show, et c’est très intéressant, car on voit le changement s’opérer. Même moi, j’ai été surpris, car je ne suis pas spécialement fan des visites au musée. C’était beaucoup d’émotions. Je me suis laissé prendre au jeu aussi, car je suis venu pour découvrir, pas pour leur donner des leçons. Un commissaire d’exposition était avec nous pour nous apprendre l’histoire des œuvres, et on ne s’est pas ennuyé. On a envie de regarder jusqu’au bout, alors que, d’ordinaire, j’ai plutôt envie de zapper quand je tombe sur un programme qui parle d’art. Et puis, le Musée La Piscine de Roubaix, où a été tourné la série, est un endroit sublime.
Le sculpteur Michel Bassompierre, exposé actuellement à Monaco avec ses animaux XXL (2), est un artiste qui vous a inspiré.
On a exposé tous les deux dans la même galerie, mais je ne le connaissais pas spécialement avant. Je suis plus inspiré par Andy Warhol (1928-1987) et par la mouvance du pop art. C’est un grand maître qui, à mes yeux, a révolutionné l’art contemporain avec son implication dans la publicité, le cinéma, la musique… Ce côté accessible, touche-à-tout, quand d’autres sont restés dans leur champs d’activité, m’inspire beaucoup. Je suis dans l’art accessible.
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Pour produire autant, vous travaillez seul ou en équipe ?
Toujours en équipe, et j’ai confiance en elle. J’ai fait beaucoup de sports collectifs, et je crois énormément à l’entraide, et à l’émulation de la communauté. On est plus forts à vingt cerveaux qu’avec un seul. Le concept de l’artiste reculé dans sa tanière, ce n’est pas mon truc. On n’est pas dans le donneur d’ordre. On insuffle un courant, une philosophie de la vie.
Vous travaillez à la demande de votre public ?
On est très à l’écoute de la base de fans et des “followers”. C’est un panel très intéressant, comme les sondages, et on travaille pour plaire. On crée pour les autres, pas que pour soi. Même si j’ai une idée et une explication à origine d’un œuvre, je préfère la laisser au public.

C’est-à-dire ?
Sur une même œuvre, quelqu’un va me donner sa signification, et je vais lui dire que, oui, il a raison. Une autre personne va me donner sa signification, et je vais, là encore, lui, dire qu’elle a raison. Le but, c’est la liberté. Dès lors qu’une œuvre provoque une émotion, ça me va. Je n’ai pas envie d’imposer quoi que ce soit, je ne veux pas corrompre, ni pervertir, une émotion. Cela me vaut des critiques, mais tant pis. J’évolue à travers une mythologie assez simple, “mainstream” [grand public — NDLR], populaire au bon sens du terme, et ça me va très bien.
Cela va à contre-courant du monde de l’art, qui impose des visions ?
On est tous artistes, en réalité. Qui peut dire ce qui est beau ou pas, ce qui est de l’art, ou pas ? Il n’y a pas de diktat, ni de règles.
« Avec mon équipe, on vendait nos premières pièces moins cher qu’au prix de revient. C’était des pièces assez imposantes, surtout pour l’époque, et on en avait pour son argent, si je puis dire »
Quels sont vos matériaux de prédilection ?
Je travaille les dérivés de la résine, le bronze, l’aluminium, l’acier inoxydable, et aussi des matériaux plus rares et précieux, comme l’onyx. C’est vraiment illimité, d’autant que les nouvelles technologies offrent la possibilité de créer en ouvrant le champs des possibles, comme avec le coriandre et les matériaux organiques, pour faire des choses très intéressantes.
Vous avez des thèmes de prédilection, également ?
Je suis très, très libre, mais on suit quand même les collectionneurs avec mon équipe, et on a envie de leur faire plaisir. L’animalier est un des thèmes le plus abordé. L’animal a toujours été proche de l’homme depuis l’Antiquité, il est très présent pour des raisons différentes. On veut à la fois l’apprivoiser, le combattre, le dompter… Je fais d’autres choses aussi. Mais l’animal occupe une grande partie de mes créations.
Vous avez présenté trois nouvelles pièces lors du 81ème Grand Prix de Monaco, à la plage du Méridien ?
Il s’agit de deux ours en inox. C’est un travail qui reflète la lumière et qui recherche les émotions au gré du soleil. Les ombres évoluent sur les œuvres et elles apportent un côté très vivant à ces structures figées. La troisième est un clin d’œil. C’est une création de gorille aux couleurs du Sunset.
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Vous faites beaucoup de collaborations : l’objectif est toujours de démocratiser l’art ?
Oui, et cette démarche permet d’unir des modes d’expression. L’art, la musique, le sport, avec un événement comme le Grand Prix de Monaco, sont à la croisée de plein de chemins différents. Cette collaboration est un projet sympa, qui permet de faire découvrir d’autres artistes et de parler au plus grand monde. C’est sympa d’y être et d’apporter sa petite pierre à l’édifice.
1) Première fois au musée, 52 minutes. Documentaire réalisé par Matthieu Valluet en 2023, et présenté par Richard Orlinski, pour TV5Monde.
2) L’exposition Les Géants des Glaces, de Michel Bassompierre, est visible jusqu’au 6 octobre 2024 au musée océanographique de Monaco.



